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Full text of "Les complots militaires sous la Restauration : d'après les documents des archives"

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University  of  Ottawa 


littp://www.arcli  ive.org/details/lescomplotsmilitOOguil 


n 


LES 


COMPLOTS  MILITAIRES 


LA   RESTAURATION 


L'auteur  et  les  éditeurs  déclarent  réserver  leurs  droits  de 
reproduction  et  de  traduction  en  France  et  dans  tous  les  pays 
étrangers,  y  compris  la  Susde  et  la  Norvège. 

Ce  volume  a  été  déposé  au  ministère  de  l'intérieur  (section 
de  la  librairie)  en  juin  1895. 


•vHis.  TYi'.  i)K  i;.  l'LON,  ^()LIUurr  kt  c'",  H,  iiui;  (lAn.vNCii-.ui'. .  —  5S7 


LES 


COMPLOTS  MILITAIRES 

sous 

LA    RESTAURATION 

D'après  les  documents  des  Archives 

PAR 

E.     G-U  I  LLON 


D  O  C  T  K  U  R      ES     LETTRES 


PARIS 

LIBRAIRIE      PLON 
E.   PLON,  NOURRIT  et  C'%   IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUE    CARANCIÈRE,     10 

1895 

Tous  droits  réservés 


PREFACE 


Les  complots  militaires  formés  contre  la 
Restauration,  de  1820  à  1823,  donnent  seuls  de 
l'intérêt  dramatique  à  une  période  de  quinze 
ans  qui  contraste  par  sa  tranquillité  avec  l'agi- 
tation de  la  Révolution  et  de  l'Empire.  Les  af- 
faires de  Belfort  et  de  Saumur,  les  noms  du 
général  Berton  et  des  sergents  de  La  Rochelle 
parlent  plus  au  souvenir  du  peuple  que  les  dé- 
bats parlementaires  les  plus  éloquents. 

Ces  complots  ont  trouvé  leur  place  dans  les 
histoires  classiques  de  la  Restauration  (1).  Mais 

(t)  Voir  :  Ch.  de  Lacretelle,  Histoire  de  France  pendant  la 
Restauration,  3  vol.  in-S",  1829-1835.  —  Lubis,  Histoire  de  la 
Restauration.  6  vol.  in-8»,  1887.  —  A.  de  Vaulabelle.  Histoire 
des  deux  Restaurations  jusqu'à  l'avènement  de  Louis-Phi- 
lippe, 8  vol.  iu-S",  1844-1854. — A.  de  Lamartine,  Histoire  delà 
Restauration,  8  vol.  iii-S",  i85i-i853.  —  L.  de  Viel-Castel,  His- 
toire de  la  Restauration,  18  vol.  in-S",  1860-187(3. 

L'histoire  de  A.  Nelleinent,  (/(  vol.  in-8°,  iSGo)  est  inachevée 
et  s'arrête  en  1818. 

Il  faut  lire  également  Duhmre,  Histoire  de  la  Révolution  fran- 
çaise,de  i8j4  à  18J0  ^S  vol.  in -S",  i838),  Duvertjier  de  Haiiranc, 

1 


2  PREFACE 

ils  n'ont  pas  encore  été  présentés  séparément, 
avec  leur  caractère  particulier  et  dans  leur 
cadre  purement  militaire.  C'est  ce  que  j'ai 
essayé  de  faire  dans  ce  livre,  après  celui  que 
j'ai  consacré  aux  Complots  militaires  sous  le 
Consulat  et  r Empire.  Aux  articles  du  Moni- 
teur, aux  travaux  imprimés,  j'ai  ajouté  les 
documents  manuscrits  des  Archives  Nationales 
(série  F  7).  et  du  Dépôt  de  la  guerre  (Correspon- 
dance générale),  les  plus  propres  à  renouveler 
celte  histoire,  et  surtout  à  faire  connaître  ce 
qu'on  ne  connaît  guère  encore,  l'armée  de  la 
Restauration. 

Cette  armée  a  porté  des  couleurs  que  le  pays 
avait  oubliées.  Pendant  quelques  années,  on 
s'est  efforcé  de  les  lui  rendre  odieuses,  on  l'a 
même  poussée  à  les  trahir.  En  dépit  d'excita- 
tions imprudentes  ou  coupables,  l'armée  est 
restée  fidèle,  et  cette  leçon  d'hier  est  une  espé- 
rance pour  demain. 

On  est  heureux  de  rappeler,  en   effet,  que, 


iH.sLoire  du  f/ouvenument  parlementaire,  et  les  Mémoires  du 
cliancclier  l'asijiiicr,  roccinment  publiés,  0  vol.   in-8°,  i8()5. 

Va\  (leliors  de  celte  source  commune  do  renseignements,  on 
Irouvcra  pliis  loin  la  bililio^raiiliie  iiarliculièrc  ;^  cl:n(iuc  cliaiii- 
Ire. 


PRÉFACE  3 

malgré  toutes  les  vicissitudes  de  la  politique 
dans  notre  pays,  quand  il  s'est  agi  de  devoir, 
d'honneur  et  de  sacrifice,  notre  armée  n'ajamais 
regardé  aux  couleurs  du  drapeau.  11  lui  a  suffi 
de  savoir  que  c'était  celui  de  la  France. 


LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

sous  LA  RESTAURATION 


CHAPITRE  PREMIER 
La   Restauration   et   l'Armée. 

La  Restauration  et  l'armée  s'étaient  senties  enne- 
mies dès  le  premier  jour. 

Dans  l'armée  impériale  que  lui  livraient  les  événe- 
ments inattendus  de  i8i4,  que  trouvait,  en  effet,  la 
Restauration  ?  Les  débris  de  ce  million  d'hommes, 
enthousiastes  et  terribles,  que  la  Révolution  avait  fait 
sortir  du  sol  de  la  patrie  en  danger,  et  lancés  contre 
la  coalition  des  rois. 

En  vain  Napoléon  avait  marqué  les  nouvelles  levées 
de  son  empreinte  puissante  ;  l'esprit  de  la  Révolution 
survivait  dans  les   armées  de  l'Empire  ;  c'étaient  les 


6  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

principes  de  la  Révolution  qu'elles  avaient  propagés 
partout  dans  leur  marche  victorieuse. 

La  politique  de  la  Restauration  à  l'ég-ard  de  l'armée 
était  donc  toute  tracée.  C'est  cette  politique  qui  lui 
inspira  les  fautes  de  i8i4  et  qui,  après  i8i5,  souleva 
contre  elle  tant  d'hostilité. 

En  i8i/i,  la  première  Restauration  ne  se  borna  pas 
à  proscrire  le  drapeau  tricolore,  à  confier  le  ministère 
delà  g-uerre  au  g-énéral  Dupont,  à  honorer  la  mémoire 
de  Cadoudal,  de  Pichegru,  de  Moreau.  Pour  des  rai- 
sons d'économie,  elle  décida  la  réduction  de  l'effectif. 
Elle  ne  g"arda  que  io5  régiments  d'infanterie,  50 
de  cavalerie,  12  d'artillerie,  3  du  génie  :  en  tout 
824.000  hommes  et  82.000  chevaux.  Une  ordonnance 
du  12  mai  18 14  renvoya  tous  les  officiers  qui,  par 
par  l'ancienneté  des  services,  les  blessures  ou  les 
infirmités,  avaient  droit  à  la  retraite.  Les  autres,  ceux 
qui  excédaient  le  complet  réglementaire,  furent  mis 
en  non-activité  avec  le  traitement  de  demi-solde.  Le 
nombre  s'en  éleva  jusqu'à   i4.ooo. 

En  revanche,  on  organisa  une  maison  du  roi, 
petite  armée  privilégiée  qui  fut  inscrite  au  budget 
pour  plus  de  -m)  millions  (i). 

(i)La  maison  du  roi  en  i8i/(  comprenait  :  a  rct!;imcnts  d'infan- 
terie de  la  vieille  f^arde  sous  le  nom  de  corps  royal  des  grena- 
diers fit  des  c/tasseiirs  de  France;  4  rcy;imenls  de  cavalerie, 
iransfbrmcs  ét;;a!emenl  en  corjis  ruyau.c  :  cuirassiers,  dragons, 
chasseurs,   clievaii-lég'ers,   lanciers  ;    l\    anciennes   compagnies 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMEE  7 

Dupont,  au  bout  de  quelques  mois,  fut  remplacé 
par  le  maréchal  Soull  (,3  déccmt>re).  Mais  les  impru- 
dences continuèrent  et  ce  fut  bientôt  contre  les  Bour- 
bons une  conspiration  g-énérale.  «  On  conspirait, 
comme  on  dit,  sur  les  bornes,  au  coin  des  rues.  Per- 
sonne, si  ce  n'est  le  ministère,  n'ig-norait  ce  qui  se 
passait.  »  (Savarj.) 

L'irritation  n'était  nulle  part  plus  g-rande  que  dans 
l'armée.  Elle  y  était  entretenue  par  les  propos  et 
les  allures  des  officiers  à  la  demi-solde  (i).  Dès  i8i4, 
on  avait  parlé  de  complots  militaires  contre  la  famille 
royale.  Au  commencementde  i8i5,  un  g-rand  nombre 
de  g-énéraux,  groupés  autour  du  maréchal  Davout, 
Drouet  d'Erlon,  Lefebvre-Desnouettes,  les  deux  Lalle- 
mand,  Merlin,  Chastel,  Corbineau,  Chouart,  Sebas- 
tiani,  Freg-eville,  Fressinet,  etc.,  comptaient  sur  un 
mouvement  militaire  qui  devait  éclater  dans  le  Midi 
et  g-ag-ner  Paris.  Les  Bourbons  renversés,  on  serait 
allé  cherché  Napoléon  à  l'île  d'Elbe.  On  ig-norait  alors 
le  coup  de  théâtre  qu'il  méditait. 

Un  autre  complot,  plutôt  orléaniste,  avait  été  formé 
dans  le  Nord  sous  l'inspiration  personnelle  de  Fon- 
des gardes  du  corps  et  2  nouvelles  (sous  Marmont  et  Borthicr), 
plus  I  compagnie  de  ciievau-légers,  i  de  mousquetaires,  i  de 
gendarmes  de  la  porte,  i  de  gardes  de  la  porte,  i  de  Cent- Suis- 
ses, I  de  grenadiers  du  corps  de  Monsieur,  et  i  de  grenadiers  à 
cheval  :  eu  tout,  io.33y  hommes. 

(i)  Pour  cette  période,  voir  le  livre  de  M.  Henry  Houssaye, 
j8i^>,  qu'il  est  inutile  de  refaire  et  difficile  de  résumer. 


8  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

ché.  Il  y  était  entré  Drouet  d'Erlou,  en  g-arnison  à 
Lille,  sous  les  ordres  supérieurs  dumaréchalMortier, 
Lefebvre-Desnouettes,  ancien  colonel  major  des  chas- 
seurs de  la  g"arde,  actuellement  chasseurs  royaux, 
cantonnés  à  Cambrai  ;  les  deux  Lallemand,  l'un 
Henri,  dit  Lallemand  aîné,g-énéral  de  cavalerie,  éner- 
g'ique,  ambitieux,  turbulent,  charg-é  delà  subdivision 
de  l'Aisne  ;  l'autre,  Charles,  ancien  colonel  d'artil- 
lerie de  la  g-arde  et  quelques  autres. 

Il  était  convenu,  vers  la  fin  de  février  i8i5,  que, 
sur  un  mot  d'ordre  envoyé  de  Paris,  les  troupes  de  la 
iG**  division  militaire  (Lille)  descendraient  sur  Paris 
en  ralliant  toutes  les  autres  garnisons,  entreraient 
dans  la  ville  et  s'empareraient  du  roi  et  de  la  famille 
royale.  Qui  mettrait-on  à  la  place  ?  On  ne  savait 
trop.  L'essentiel  était  de  jeter  bas  Louis  XVIII.  Le 
g-énéral  Ghouart  disait,  dans  son  lang-age  pittoresque 
d'ancien  cuirassier  :  «  Moi,  tout  ça  m'est  égal,  pour- 
vu que  le  g"ros  cochon  s'en  aille.  » 

Pendant  qu'on  se  livrait  à  ces  menées.  Napoléon 
revint  de  l'île  d'Elbe  (i''''  mars). 

Fouché  apprit  le  débarquement  dès  le  5  mars, 
mais  n'en  résolut  pas  moins  d'ag-ir.  Ou  bien  le  mou- 
vement du  nord  fermerait  à  Napoléon  la  route  de 
Paris,  ou  bien  il  tournerait  en  sa  faveur.  Dans  tous 
les  cas,  il  était  avec  le  vainqueur. 

Le  7   mars,    profitant  d'une  absence   de   Mortier, 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMEE  9 

Drouet  expédia  aux  troupes  de  la  rég-ion  l'ordre  "de 
descendre  sur  Paris.  Ne  doutant  pas  que  l'ordre  ne 
vînt  du  ministère,  plusieurs  rég-inients  se  mirent  en 
marche,  le  8  et  le  9.  Mais  le  maréchal  Mortier  étant 
revenu  brusquement  à  Lille,  Drouet  révoqua  l'ordre 
de  la  veille,  et  la  plupart  des  troupes  reg-ag-nèrcnt 
leurs  cantonnements. 

Lefebvre-Desnouettes  persista.  Parti,  le  9,  de 
Cambrai  avec  ses  chasseurs,  il  arriva  le  soir  à  La 
Fère.  II  y  fut  rejoint,  dans  la  matinée  du  10,  par 
les  deux  Lallemand.  Ils  essayèrent  alors  d'entraîner 
la  g-arnison  de  La  Fère.  Ce  fut  en  vain.  Le  g-énéral 
d'Aboville,  qui  commandait  l'artillerie,  et  le  major 
Pion  des  Loches,  qui  nous  a  laissé  le  récit  de  cette 
équipée,  ne  voulurent  rien  entendre  (i). 

Les  conjurés  s'éloignèrent  et  se  l'abattirent  sur 
Chauny,  dont  ils  soulevèrent  les  troupes,  puis  sur 
Compièg-ne,  où  était  le  7""'  chasseurs.  Le  7""'  chas- 
seurs ne  boug'ea  point.  Les  chasseurs  royaux,  eux- 
mêmes,  édifiés  sur  ces  manœuvres  bizarres,  refu- 
sèrent d'aller  plus  loin  et  rentrèrent  à  Cambrai, 
laissant  là  leur  colonel.  Le  coup  était  manqué. 

Lefebvre  se  réfug-ia  auprès  du  g-énéral  Rig-au,  qui 
commandait  à  Châlons.  Les  deux  Lallemand,  le  colo- 


(i)  Voir  Moniteur,  181O  (12  mai).  Procès  Lefebvre-Dcs- 
noueltcs.  —  Pion  des  Loches,  Mes  coiii/iafjnes,  i  vol.,  1889. 
in-S". 

1. 


10  LRS  COMPLOTS  MILITAIRES 

nel  Marin,  de  l'artillerie  de  l'ex-g-arde,  le  capitaine 
Brice  et  quelques  autres  conçurent  alors  le  projet  de 
se  jeter  à  travers  champs  et  de  rejoindre  Napoléon. 
Ils  g-alopaient  à  toutes  brides  sur  la  route  de  Lyon, 
quand  ils  furent  arrêtés  par  la  g-endarmerie.  Drouet 
était  déjà  sous  clef  à  Lille  ;  les  deux  Lallemand 
furent  incarcérés  à  Laon.  Le  20  mars  les  sauva,  mais 
la  seconde  Restauration  ne  les  oublia  pas. 

Le  retour  de  Napoléon  fut  un  malheur.  Il  n'était 
souhaité  que  par  l'ar.mée  qui  espérait  voir  s'ouvrir 
une  nouvelle  carrière  de  fortune  et  de  g-loire.  Les 
Bourbons  n'y  virent,  ne  voulurent  y  voir  que  le 
triomphe,  habilement  préparé,  d'une  vaste  conspira- 
tion militaire. 

C'était  une  erreur,  nous  le  savons  aujourd'hui. 
Mais  comment  s'en  défendre  alors,  devant  la  défec- 
tion, immense  et  rapide,  qui  se  fit  autour  de  la 
famille  royale,  devant  ce  mouvement  extraordinaire 
et  spontané  qui  jeta  l'armée  dans  les  bras  de  son 
Empereur?  Voilà  pourquoi,  au  lieu  d'en  accuser  ses 
propres  fautes,  la  Restauration  ne  s'en  prit  qu'à 
l'armée  impériale.  Ce  qui  n'était  qu'aversion  en  18 14 
se  tourna  en  ressentiment  en  i8i5.  En  i8i4,  on  s'é- 
tait contenté  de  réduire  l'armée.  Après  Waterloo,  on 
la  supprima, 

L(;  lO  julMet  iHi5,  huit  jours  après  .sa  rentrée  à 
Paris,  dans  uiu;  ordonnance  contre-sitii-née  pur  (Jou- 


LA  RRSTAURATrON   ET  L'ARMER  11 

vion  Saint-C'yr,  Louis  XVIIf  prononça  la  dissolatlon 
de  l'armée  impériale.  L'armée  nouvelle  devait  être 
composée  pour  l'infanterie  de  80  légions,  dites  dé- 
partementales ;  de  4?  r%iments  de  cavalerie, 
12  d'artillerie,  et  3  du  g-énie. 

On  travailla  alors  au  licenciement  de  l'armée  qui 
s'était  retirée  sur  la  Loire  avec  Davout.  On  lui  cacha 
l'ordonnance  du  iG,  et  on  lui  demanda  d'abord  de  se 
soumettre  aux  événements  de  Paris,  c'est-à-dire  au 
rétablissement  de  la  royauté  ;  puis  de  renoncer, 
encore  une  fois,  au  drapeau  tricolore.  Davout  lui  dit, 
au  quart! er-g'énéral  d'Orléans  :  «...  C'est  à  vous,  sol- 
dats, à  compléter  cette  soumission  par  votre  obéis- 
sance. Arborez  la  cocarde  blanche.  Je  vous  demande, 
je  le  sais,  un  g-rand  sacrifice  ;  nous  tenons  tous 
à  ces  couleurs  depuis  ving-t-cinq  ans.  Mais  ce  sacri- 
fice, l'intérêt  de  la  patrie  vous  le  commande.  » 

Quelques  jours  après,  Davout,  qui  avait  promis 
((  qu'aucune  réaction  n'était  à  craindre  »,  apprit 
qu'une  nouvelle  ordonnance  (du  24  juillet)  était 
dirig'ée  contre  ses  compag-nons  d'armes.  Il  donna  sa 
démission  et  fut  remplacé  par  Macdonald. 

Macdonald  transféra  le  quartier  g-énéral  à  Bourges, 
mais  ne  prononça  pas  encore  le  mot  de  licenciement. 
Il  se  contenta  d'annoncer  que,  pour  soulag'er  les  habi- 
tants du  poids  des  log-ements,  il  allait  étendre  l'ar- 
mée.   Ce  fut   le   commencement  de   la  dissolution. 


42  LES  COMPLOTS  MlLlTAlRIiS 

On  disloqua  les  divisions  et  les  biMgadcs  ;  les  régi- 
ments d'un  même  corps  furent  séparés.  On  éparpilla 
jusqu'aux  bataillons  et  aux  escadrons  de  certains 
régiments.  Une  fois  tous  les  liens  brisés,  on  rendit 
publique  l'ordonnance  pour  la  réorganisation  de 
l'armée  (12  août),  et  l'on  procéda  au  renvoi  par  déta- 
chements de  manière  à  isoler  toutes  les  résis- 
tances (i). 

Avant  même  le  départ  des  hommes,  on  avait 
commencé  de  frapper  les  chefs. 

Tel  fut  l'objet  dé  l'ordonnance  du  2^  juillet,  qui 
envoyait  devant  les  conseils  de  guerre  compétents, 
«  pour  avoir  trahi  le  roi,  etc.  »  :  Nev,  Labedoyère, 
les  deux  Lallemand,  Drouet  d'Erlon,  Lefebvre-Des- 
nouettes,  Ameilli,  Braver,  Gilly,  Mouton-Duvernet, 
Groucliy,  Clauscl,  Delaborde,  Bertrand,  Drouot, 
Cambronne,  Lavalette,  Rovigo  ;  et  qui  soumettait  à 
la  surveillance  de  la  police,  en  attendant  qu'il  fût 
statué  sur  leur  .sort,  89  autres  personnes,  parmi  les- 
quelles les  généraux  Allix,  qui  avait  défendu  Sens 


(i)  Le  licenciement  s'étendit  des  bords  de  la  Loire  aux  {gar- 
nisons des  villes  et  des  j)laces  fortes.  11  n'y  eut  de  difdcultés 
qu'à  Strasbourg,  où  couimandait  Rapp.  La  i^arnison  de  Stras- 
bourij  (iCi.ooo  11. y,  à  latpiclle  il  était  dû  700.000  francs  de  solde 
arriérée,  refusa  de  se  séparer  avant  d'avoir  été  payée.  Elle  prit 
pour  cbef  un  seri^cnt-inajor  du  7'  léger,  nommé  Dalbousie, 
consii^'na  ses  officiers,  occupa  avec  de  l'artillerie  les  places  et 
les  rues,  et  mit  la  ville  comme  en  état  de  siège.  La  solde  payée, 
tout  rentra  dans  le  <lcvoir. 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMEE  13 

contre  les  alliés,  en  i8i4;  Exelmans,  ancien  aide  de 
camp  de  Murât  ;  Lamarque  qui  venait  de  contenir  la 
Vendée,  avec  Travot;  Vandamme,  vétéran  des  armées 
de  la  République  ;  Mouton  comte  Lobau,  un  des 
héros  de  la  vieille  g-arde;  Pire,  combattant  de  Water- 
loo ;  Marbot,  dont  les  Mémoires  ont  remis  l'Empire 
à  la  mode;  Hullin,  un  des  «  vainqueurs  de  la  Bas- 
tille »,  juge  du  duc  d'Eng-hien  ;  Dejean  fils,  Fressi- 
net  et  Mellinet. 

Les  excès  populaires  dans  le  midi  avaient  précédé 
la  réaction  juridique.  Le  maréchal  Brune  fut  assassiné 
à  Avig-non,  le  g-énéral  Ramel  à  Toulouse;  le  g-énéral 
Lag-arde  fut  grièvement  blessé  à  Nîmes. 

La  réaction  juridique  s'ouvrit  dès  i8i5  par  les  pro- 
cès de  Labedoyère  et  du  maréchal Ney. 

«  Pourmoi,  s'étaitécrié  Labedoyère,  après  Waterloo, 
si  les  Bourbons  reviennent,  mon  sort  est  certain;  je 
serai  fusillé  le  premier.  »  Il  ne  se  trompait  pas.  Ar- 
rêté à  Paris,  il  fut  condamné  à  mort  et  fusillé  dans 
la  plaine  de  Grenelle,  le  19  août  iSif).  II  n'avait  que 
ving-t-neuf  ans. 

Traduit  devant  un  conseil  de  g'uerre  composé  de 
maréchaux  et  qui  l'aurait  épargné,  le  maréchal  Ney 
eut  la  malheureuse  idée  d'en  décliner  la  compétence. 
Il  fut  alors  renvoyé  devant  la  Chambre  des  pairs  qui 
ne  demandait  qu'à  témoig^ner  de  son  zèle.  Il  fut 
condamné  à  mort  par  189  voix  contre  17,  et    fusillé 


14  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

sur  l'avenue   de   l'Observatoire,  le   7  décembre   (i). 

A  Paris,  au  commencement  de  181  G,  la  prison  mi- 
litaire de  l'Abbaye  renfermait  les  g-énéraux  Belliard, 
Berton,  Cambronne,  Debelle, Decaen,Drouot,Dufour, 
Ornano,  l'amiral  Linois,  les  colonels  Boyer,  de  Fau- 
doas,  le  capitaine  Thomassin,  aide  de  camp  du  g-é- 
néral  Rig-au,  le  lieutenant  Leblanc,  des  chasseurs  de 
la  g-arde,  et  beaucoup  d'autres  officiers.  Dans  les  dé- 
partements, les  arrestations  n'avaient  pas  été  moins 
nombreuses,  grâce  à  l'ardeur  des  autorités  nouvelles, 
et  grâce  à  une  loi  du  2g  octobre  i8i5  dirigée  contre 
les  suspects,  comme  au  beau  temps  de  la  Terreur. 
Aussi,  cette  époque  est-elle  restée  tristement  célèbre 
sous  le  nom  de  terreur  blanche. 

Il  suffit  d'en  rappeler  les  procès  militaires  qui  rem- 
plirent toute  l'année  1816,  et  qui  achevèrent  d'aliéner 
ù  la  Restauration  l'ancienne  armée. 

Tels  furent,  à  Paris,  celui  de  l'amiral  Linois,  g'ou- 
verneur  de  la  Guadeloupe,  et  du  colonel  Boyer,  com- 
mandant en  second,  coupables  d'avoir  replacé  nos 
colonies  des  Antilles  sous  la  domination  impériale, 
pendant  les  Cent-Jours  (i  i  mars  181O).  Linois  fut 
acquitté,  mais  Boyer  condamné  à    mort  (:>).  Le  g'éné- 

(1)  CF.  Wclscliingcr,  Procès  du  Mcircc/uil  Ne;/,  1  yoL  in-8". 
l'Ion. 

(3)  La  peine  de  Moyen  fut  commuée.  Sur  rct  épisode,  voir 
Eotinemcnts  du  lu  (liuidrloui>e  en  :8ii  et  pendant  les  Cent- 
Jours.   A\f'c  une  rcliilioii  du  ju-ocrs  du  c.  :t.  I.in()is,i^nnverncur, 


LA  RESTAURATION  RT  L'ARMER  15 

rai  Debelle,  condamnéà  mort  le  22  mars,  vit  sa  peine 
commuée  en  dix  ans  de  détention.  Drouot,  le  sage 
de  la  grande  année,  compag-non  de  Napoléon  à  l'île 
d'Elbe,  accusé  «d'invasion  de  la  France  à  main  armée 
et  d'attentat  contre  l'autorité  légitime  du  roi  »,  ne 
fut  déclaré  absous  qu'à  la  minorité  de  faveur,  le 
G  avril,  ainsi  que  Cambronne,  le  20  avril. 

Le  g-éuéral  Bonnaire,  gouverneur  de  Condé  pen- 
les  Cent-Jours,  et  son  aide  de  camp,  le  lieutenant 
Mietton,  furent  condamnés,  le  premierà  la  dégradation 
militaireetà  la  déportation,  le  second  àmort.  Bonnaire 
en  mourut  de  douleur  dans  sa  prison.  Mietton  fut 
fusillé  à  Grenelle,  le  29  juin. 

Les  généraux  Bertrand,  maréchal  du  palais,  et 
Savary,  duc  de  Rovigo,  ancien  ministre  de  la  police, 
furent  condamnés  à  mort.  Mais  Bertrand  était  à 
Sainte-Hélène,  et  Savary  dans  les  prisons  de  Malte. 
Les  généraux  Lefebvre-Desno nettes,  Rigau  et  Gilly 
furent  condamnés  à  mort  par  contumace.  Enfin, 
Drouet  d'Erlon,  les  deux  Lallemand,  Clausel,  Braver, 
Ameilh  furent  également  condamnés  à  mort  ;  mais 
ils  avaient  pu  gagner  l'étranger. 

Dans  les  départements,  les  généraux  Travot  à 
Rennes,  Gruyer  à  Strasbourg,  Vaudoncourt  à  Metz, 
Chartran  à  Lille,  Mouton-Duvernet  à  Lyon,  furent 

et  de  l'adjudant-général  Boyer  de  Peyreleau,  commandant   en 
second;  par  le  gênerai  IJoyer  de  Peyreleau.  Alais,  i84<),  in-S". 


16  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

condamnés  à  mort.  Travot  etGruyer  furentcommués  ; 
Vaudoncourt  s'était  réfug-ié  en  Belgique;  mais  Ciaar- 
tran  fut  fusillé  à  Lille,  le  22  mai,  et  Moulon-Duvernet 
le  fut  à  L\on,  le  29  juillet. 

A  ces  condamnations  capitales,  s'ajoutèrent  le 
bannissement  pour  Vandamme,  Lamarque,  Grouchy, 
et  bien  d'autres  ;  l'emprisonnement,  et  surtout  la 
mise  en  réforme  qui  jeta  hors  des  rang-s  plusieurs 
milliers  d'officiers,  et  sema  partout  l'irritation  et  la 
haine.  C'était  une  politique  désastreuse.  «  L'armée 
avait  été  coupable,  dit  Marmont  ;  mais  toute  l'armée 
avait  participé  à  la  faute.  On  voulut  faire  des  caté- 
g-ories,  établir  mille  nuances  entre  ceux  qui  avaient 
servi  plus  ou  moins  Napoléon  ,  et  on  ne  vit  pas  les 
conséquences  injustes,  funestes  et  absurdes  qui  de- 
vaient en  résulter,  »  [Mémoires,  t.  vu.) 

Et  le  chancelier  Pasquier  écrit  de  son  côté  :  «  Je 
crois  pouvoir  affirmer  que  ces  exemples,  si  persé- 
véramment  exigés  par  les  royalistes,  loin  de  produire 
l'etlet  sur  lequel  ils  comptaient, ont  provoqué  chez  un 
grand  noniljrc  de  militaires  des  désirs  de  veng-eance 
dont  on  trouvera  la  trace  dans  une  quantité  de  com- 
jilots,  assez  peu  redoutables  sans  doute,  quelquefois 
même  fort  méprisables,  mais  qui  n'en  ont  pas  moins, 
pendant  plusieurs  années,  fatig-ué  le  g-ouvernement 
royal  (i).   » 

(1)  Mémoires,  t.  iv,  iR  14- 1820. 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMÉE  17 

La  dissolution  de  l'armée  impériale,  la  proscription 
de  ses  chefs  les  plus  populaires,  s'accomplissaient, 
sous  l'œil  satisfait  des  alliés  dont  les  troupes  occu- 
paient notre  territoire.  En  dépit  de  leur  présence, 
n'était-il  pas  temps  de  donner  à  la  France  une  armée 
nouvelle  et  dévouée  à  la  royauté  ? 

Gouvion  Saint-Cyr  n'avait  fait  que  passer  au  mi- 
nistère de  la  g-uerre,  où  l'avait  appelé  tout  d'abord  la 
confiance  de  Louis  XVIII  (9  juillet-24  septembre 
i8i5).  II  y  avait  été  remplacé  par  Clarke,  duc  de 
Feltre. 

Ministre  de  l'Empire  de  1807  à  i8i4,  ministre  de 
la  Restauration  du  11  au20  mars  18 1 5, Glarke s'était 
attaché  à  la  fortune  de  Louis  XVIII  qu'il  avait  suivi 
à  Gand.  Rappelé  au  pouvoir,  au  lieu  des  qualités 
administratives  que  lui  avait  imposées  Napoléon,  il 
n'y  apporta  que  les  passions  politiques  inspirées  par 
son  nouveau  maître.  Il  travailla  à  épurer  l'armée  de 
tout  élément  suspect,  et  la  ferma  à  tous  ceux  qui 
avaient  servi  pendant  les  Gent-Jours. 

En  vertu  d'une  décision  ministérielle  du  12  octobre 
i8i5,  une  commission  composée  du  maréchal  Victor, 
président,  des  lieutenants -g-énéraux  Lauriston  et 
Bordesoulle,  du  maréchal-de-camp  prince  de  Broglie, 
ancien  émig"ré,  du  sous-inspecteur  aux  revues  Du- 
porreux,  du  commissaire-ordonnateur  Ghefdebien, 
et  du  chevalier  de  Querelles,  ancien  chef  de  bandes 


18  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

royalistes  dans  l'Ouest,  secrétaire,  fatchargée  d'exa- 
miner la  conduite  des  officiers  de  tout  grade 
ayant  servi  sous  rusurpation. 

Après  avoir  déclaré  que  l'intention  du  roi,  en  ins- 
tituant la  commission,  était  «  d'écarter  du  tableau 
d'activité  les  hommes  dang-ereux  ,  capables  de  cor- 
rompre encore  l'esprit  des  troupes,  et  d'établir  une 
distinction  nécessaire  entre  les  officiers  qui  s'étaient 
associés  avec  empressement  à  l'attentat  de  l'usurpateur 
et  ceux  qui  avaient  seulement  cédé  à  un  exemple 
funeste  »,  le  ministre  ajoutait  que  «  le  travail  de  la 
commission  devait  se  réduire  à  constater  la  conduite 
dechaque  officier,  et  à  désigner,  d'après  cet  examen, 
la  classe  dans  laquelle  il  fallait  le  ranger  ». 

Tous  les  officiers  inscrits  sur  les  contrôles  de  l'ar- 
mée au  20  mars  i8i5  se  trouvèrent  répartis  dans  une 
des  vingt  et  une  catéfjories(\m  furent  alors  établies, 
et  la  place  de  chacun  d'eux  guida  le  gouvernement 
dans  son  indulgence  ou  sa  sévérité. 

Mais  il  ne  suffisait  pas  de  suspendre  ou  d'écarter 
les  officiers,  il  fallait  en  trouver  d'autres.  Il  était,  en 
outre,  nécessaire  d'examiner  les  titres  de  cette  foule 
d'ihnigrés,  de  Vendéens,  de  volontaires  royalistes  du 
Midi  et  d'ailleurs  qui  réclamaient  le  droit  exclusif 
d'occuper  tous  les  grades  de  la  nouvelle  armée. 

Ce  soin  fut  dévolu  h  une  deuxième  coimiiission 
nommée    le    9.\\  octobre,  et  dans  l;i(|U('lle  (ig  niaient, 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMÉE  lî 

SOUS  la  présidence  de  Beurnon ville,  MM.  de  la  Tré- 
mouille  et  d'Andig-aé, anciens  chefs  vendéens, le  duc  de 
Caylus,  ancien  émig-ré,  le  maréchal-de-camp  Decon- 
chy  et  le  g-énéral  Paultre  de  Lamothe. 

Ce  fut  d'après  les  tableaux  dressés  par  ces  deux 
commissions,  si  étrangement  composées,  que  le  mi- 
nistre arrêta  les  nominations  nouvelles.  L'état-major 
était  constitué.  Restait  l'armée.  Gouvion  Saint-Cyr 
l'org-anisa. 

C'est  une  fîg-ure  originale,  entre  tant  d'autres  de 
ces  temps  extraordinaires, que  celle  du  maréchal  que 
Paul-LouisCourier  estimait  «  un  des  plus  habiles  dans 
l'art  de  massacrer  son  semblable  ». 

Né  en  Lorraine,  de  parents  modestes,  Gouvion 
s'était  d'abord  tourné  vers  les  beaux-arts.  La  passion 
du  dessin  l'avait  entraîné  tout  jeune  en  Italie  et 
jusqu'en  Sicile,  parmi  les  monuments  du  passé.  Puis 
il  s'était  senti  la  vocation  dramatique.  De  belle  taille 
et  de  mine  avantag'euse,  aux  côtés  de  Talma  et  de 
Baptiste,  il  s'était  essayé  sur  des  théâtres  de  quartier, 
à  Paris,  sans  beaucoup  de  succès.  La  Révolution  le 
jeta  dans  une  voie  nouvelle,  celle  qui  lui  convenait 
et  qui  devait  le  conduire  à  la  g-loire. 

Enrôlé,  en  1792,  au  i^'  bataillon  des  chasseurs  de 
Paris,  il  avait  fait  campag-ne  plusieurs  années  sur 
le  Rhin,  avec  des  camarades  comme  Kléber,  Desai.v, 
Championne!,    Dessolles,   Grenier,  Molitor,   et   bien 


20  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

d'autres.  Après  avoir  été  désigné  pour  succéder  à 
Hoche,  en  17g7.il  avait  été  envoyé  à  l'armée  de  Rome, 
où  la  faiblesse  de  Berthier  et  les  exactions  deMasséna 
avaient  fait  éclater  une  sédition  militaire  qu'il  répri- 
ma. Ambassadeur  en  Espag-ne,  sous  le  Consulat, 
chargé  de  l'armée  de  Naples,  sous  l'Empire,  il  avait 
quitté  l'Italie  pour  l'Espagne,  et  s'était  signalé  par 
ses  belles  opérations  de  Catalogne,  en  1809. 

Désigné  pour  servir  en  Russie  sous  Oudinot,  il 
avait  sauvé  son  corps  d'armée  à  Polotsk,  triomphé 
de  l'antipathie  de  Napoléon,  et  gagné  son  bâton  de 
maréchal  (1812).  Enfin,  il  avait  achevé  de  s'illustrer 
par  la  défense  de  Dresde,  après  nos  revers  de  181 3. 
Froid,  précis,  méthodique,  Gouvion  vivait  plus 
souvent  parmi  ses  cartes  qu'au  milieu  de  ses  hommes. 
Mais  il  avait  tout  prévu  pour  eux  et  tout  assuré.  «Le 
maréchal  n'ordonne  rien  pour  demain,  disaient-ils: 
nous  serons  tranquilles.  »  Et  le  maréciial,  le  soir, 
seul  dans  sa  tente,  jouait  du  violon. 

Volontiers  frondeur  et  naturellement  ombrageux, 
comme  la  plupart  des  anciens  officiers  de  Moreau  et 
de  l'arméedu  Riiin,  Couvion  Saint-Cyr n'aimait  pas 
Bonaparte.  Pendant  la  première  Restauration,  il  s'é- 
tait tenu  à  l'écart  ;  mais  pendant  les  Cent-Jours,  il 
offrit  ses  services  à  Louis  XVIII,  qui  ne  put  les  em- 
j)loyer. 

(]'est  à  lui  que    le  roi   s'adressa    dès    son  retour. 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMÉE  21 

Remplacé  par  Clarke,  il  fut  appelé  en  juin  1817  au 
ministère  de  la  marine.  Il  y  montra,  sur  la  réorg-ani- 
sation  de  nos  forces  navales,  des  idées  très  justes  qu'il 
n'eut  pas  le  temps  d'appliquer.  Il  était  rappelé  au 
ministère  de  la  g-uerre,  le  12  septembre. 

Il  s'occupa  d'abord  des  légions  départementales 
dont  il  avait  fait  décider  la  création  par  l'ordonnance 
du  16  juillet, mais  dont  la  formation  avait  été  nég-lig-ée 
par  Clarke. 

On  n'a  pas  beaucoup  compris  ces  lég-ions.  Elles 
étaient  formées,  au  chef-lieu,  de  tous  les  militaires 
nés  dans  le  département.  Chaque  soldat  y  trouvait  sa 
place,  car  elles  comprenaient  les  trois  armes  (3  ba- 
taillons d'infanterie,  avec  3  cadres  de  compagnies  de 
dépôt,  1  compag"nie  d'éclaireurs  à  cheval,  i  compag-nie 
d'artillerie),  de  façon  à  constituer  un  petit  org-anisme 
complet.  En  outre,  elles  pouvaient  servir  de  cadres  à 
des  g-ardes  nationales  mobilisées,  ce  qui  doublait, 
sans  beaticoup  de  frais,  nos  ressources  militaires  (i). 


(i)  Signalons  l'avantage  de  ce  recrutement  régional^  auquel 
on  aurait  dû  revenir  dans  l'organisation  militaire  de  1872. 

Aujourd'hui,  notre  recrutement  est  national  et  notre  mobi- 
lisation régionale.  Le  soldat  rappelé  sous  les  drapeaux  ne  re- 
trouve pas  son  ancien  régiment.  Il  prend  place  dans  un  régi- 
ment nouveau,  où  il  ne  connaît  plus  ses  chefs,  ni  ses  cama- 
rades. Dès  lors,  comment  obtenir  cette  cohésion  nécessaire  aux 
grands  efforts?  Notre  corps  d'armée  n'est  qu'une  juxtaposition 
d'unités,  et  non  pas,  comme  le  nom  le  voudrait,  un  corps  orga- 
nisé et  vivant  où  l'action  de  chacun  concourt  à  i'ensemhip. 

Au  contraire,  en  Allemagne,  le  recrutement  et  la  mobilisation 


22  LES  COMPLOTS  MILITAIRES] 

Chaque  lég-loa  devait  être  portée  au  complet  de  io3 
officiers  et  de  1.584  sous-officiers  et  soldats.  En  temps 
de  paix, l'effectif  s'élevait  à  environ  i45.ooo  hommes. 
C'était  là  toute  notre  infanterie,  car  on  avait  renvoyé 
les  corps  étrang-crs  qui  avaient  été  si  longtemps  à  notre 
service,  et  on  n'avait  conservé  que  4  rég'iments  suisses. 
La  cavalerie,  licenciée  le  3o  août  i8i5,  et  réorg-ani- 
sée  depuis  à  plusieurs  reprises  comprenait46  rég'iments 
à  six  escadrons,  savoir  :  8  pour  la  g-arde  royale,  2  de 
carabiniers,  10  dé  cuirassiers,  12  de  drag-ons,  8  de 
chasseurs,  6  de  hussards. 

L'artillerie,  avec  2  rég-iments  de  la  g'arde,  comptait 
8  rég'iments  à  pied,  4  à  cheval,  i  bataillon  de  ponton- 
niers, 12  compagnies  d'ouvriers  et  8  escadrons  du 
train.  Le  génie  avait  3  régiments  cantonnés  à  Mont- 
pellier, Metz  et  Arras  (i). 

L'armée,  depuis  la  Révolution,  manquait  d'une  loi 
organique.  Celle  de  Jourdan,  en  1798,  n'avait  pas  été 

fonctionnent  par  région,  avec  une  précision  remarquable.  Nous 
avons  voulu  fondre  les  deux  systèmes,  et  cette  fusion  n'aboutit 
(ju'à  l'incobcrcncc. 

(i)  La  ;,^arde  royale,  organisée  par  une  ordonnance  du  i">''sept. 
181.'),  et  complétée  par  une  seconde  ordonnance  du  5  nov.  181G, 
comprenait  :  /(  brigades  d'infanterie  (G  régiments  français  cl 
2  suisses)  ;  /(  brigades  de  cavalerie  {:>  régiments  de  grenadiers, 
2  de  cuirassiers,  1  de  dragons,  i  de  cliasseurs,  j  de  lanciers, 
I  de  bussards)  ;  i  brigade  d'artillerie  (r!  régiments  à  clicval  et 
à  pied),  avec  la  maison  militaire  proprement  dite,  formée  de 
/(  compagnies  de  gardes  du  corps,  i  compagnie  de  Cent-Suis- 
ses,  et  ■.'.  compagnies  ilu  corps  de  Monsieur.  Le  total  dépassait 
28.000  hommes. 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMEE  23 

appliquée.  Le  recrutement,  assuré  sous  la  République 
par  les  réquisitions,  l'avait  été,  sous  l'Empire,  par 
la  conscription,  dont  les  exig-ences  étaient  devenues 
intolérables,  et  que  la  Restauration  s'était  empres- 
sée d'abolir.  L'avancement  n'avait  pas  eu  de  règ-les 
précises. 

Gouvion  Sainl-Cyr  a  eu  l'honneur  d'attacher  son 
nom  à  une  loi  mag-istrale,  à  laquelle  avaient  travaillé 
avec  lui  son  secrétaire  Allent.  officier  distingué  du 
génie, et  le  général  Préval,  administrateur  renommé, 
secrétaire  général  du  ministère  de  la  guerre. 

Le  projet  de  loi  soumis  à  la  Chambre  des  députés 
le  20  novembre  i8i  7, et  divisé  en  6  titres  et  3o  articles, 
présentait  trois  dispositions  principales  :  le  recrute- 
ment, l'établissement  d'une  réserve  sous  le  nom  de 
uétérance,  les  règles  de  l'avancement. 

La  Charte,  en  supprimant  la  conscription,  avait 
eu  recours  à  l'enrôlement  volontaire  qui  avait  été  la 
principale  source  de  recrutement  de  l'ancien  régime. 
La  garde  rojale,  la  cavalerie  et  les  armes  spéciales 
se  recrutaient  exclusivement  par  ce  moyen.  Mais 
comme  l'enrôlement  était  insuffisant  à  remplir  les 
cadres  des  légions,  la  loi  de  1818  stipulait  que  l'Etat 
y  suppléerait  à  l'aide  d'un  contingent  annuel  de 
40.000  hommes  fournis  par  le  tirage  au  sort  entré 
tous  les  jeunes  gens  de  l'âge  de  vingt  ans.  Ceux  que  le 
sort  n'atteignait  pas  étaient  libérés  d'une  faî^-on  défi- 


24  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

nitlve.En  outre,  comme  le  contingent  demeurait  fixe, 
les  enerag-ements  volontaii^es  venaient  en  déduction 
d'un  nombre  égal  d'appelés  et  les  libéraient  à  leur 
tour.  La  durée  du  service  était  de  six  ans. 

La  grande  nouveauté  du  projet  de  loi  consistait 
dans  l'institution  d'une  réserve  formée  de  légion- 
naires vétérans,  composés  de  sous-officiers  et  de 
soldats  rentrés  dans  leurs  foyers  et  astreints,  en  cas 
de  guerre,  à  un  service  territorial  dont  la  durée  était 
encore  de  six  ans.^ 

Enfin,  pour  l'avancement,  Gouvion  Saint-Cyr  récla- 
mait les  dispositions  suivantes  :  pour  le  grade  de 
sous-officier,  20  ans  d'âge,  et  2  ans  de  service  actif; 
pour  celui  d'officier,  2  ans  de  service  comme  sous- 
officier,  ou  2  ans  passés  dans  une  école  militaire  avec 
des  examens  de  sortie.  Les  deux  tiers  des  sous-lieu- 
tenances  étaient  destinés  aux  élèves  des  écoles  ;  les 
deux  tiers  des  grades  de  lieutenant  et  de  capitaine 
réservés  à  l'ancienneté.  Les  grades  supérieurs  restaient 
sans  condition  à  la  nomination  du  roi. 

Cette  loi,  qui  nous  paraît  si  sage,  et  qui,  complétée 
par  les  lois  sur  le  recrutement  du  21  mars  i832  et 
sur  l'avancement  du  iG  mars  i838,  est  restée  pen- 
dant un  demi-sit'cle  la  loi  organique  de  notre  armée, 
fut  vivement  attaquée  dans  la  (xliambre,  j>ar  MM.  de 
Villcle,  de  lîonald,  de  La  Bourdonnaye,  et  d'autres 
ultras.  Ils  rejetaient  tout  du  projet.  Eu  fait  de  recru- 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMEE  25 

tement,  ils  n'admettaient  que  l'enrôlement  volontaire. 
L'avancement,  ils  voulaient  le  faire  dépendre  unique- 
ment du  roi.  Dans  la  réserve,  ce  qu'ils  repoussaient 
surtout,  c'étaient  les  anciens  soldats  de  l'Empire.  La 
discussion  g-énérale  fut  close  le  26  janvier  18 18. 

Ce  jour-là,  le  ministre  de  la  guerre,  qui  avait  eu  le 
tort  de  mettre  sa  sig-natureà  l'ordonnance  du  16  juil- 
let, dirig"ée  contre  ses  compag-nons  de  fatigues  et  de 
gloire,  plaida  noblement  leur  cause.  Après  avoir 
rôpondu  à  toutes  les  attaques  contre  les  dispositioHS 
organiques  de  la  loi,  il  dit,  en  parlant  de  la  réserve  : 

«  Des  ci'aintes  mal  déguisées,  bien  qu'exprimées 
avec  une  sorte  d'embarras,  ont  porté  quelques  orateurs 
à  repousser  l'institution  des  légionnaires  vétérans,  non 
à  cause  de  l'institution  en  elle-même,  mais  à  cause 
des  hommes  qui  seront  appelés  les  premiers  à  j  pren- 
dre place.  La  franchise  est  ici  un  devoir,  car  la  ques- 
tion que  nous  agitons  au  sujet  de  l'armée  est  une 
question  nationale. 

«  Il  s'agit  de  savoir  s'il  existe  par/ni  nous  deux 
armées,  deux  nations,  dont  l'une  sera  fi*appée  d'a- 
nathème  et  regardée  comme  indigne  de  servir  le  roi 
et  la  France.  Et  pour  me  renfermer  dans  ce  qui  me 
regarde  directement,  il  s'agit  de  savoir  si  nous  appel- 
lerons encore  à  la  défense  de  la  patrie  les  soldats  qui 
ont  fait  sa  gloire,  ou  si  nous  les  déclarerons  à  jamais 
dangereux  pour  son  repos. 


26  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

((  Ce  dernier  arrêt  serait  injuste^  car  ces  soldats 
étaient  admirables  au  jour  du  combat.  Une  ardeur 
infatig-able  les  animait,  une  patience  héroïque  les  sou- 
tenait ;  jamais  ils  n'ont  cessé  de  croire  qu'ils  sacri- 
fiaient leur  vie  à  l'honneur  de  la  France  ;  et  quand 
ils  ont  quitté  leurs  drapeaux,  ils  avaient  encore  à  lui 
offrir  d'immenses  trésors  de  force  et  de  bravoure. 
Faut-il  que  la  France  renonce  à  les  leur  demander? 
Faut-il  que,  dans  ses  adversités,  elle  cesse  de  s'enor- 
g-ueillir  de  ces  hommes  que  l'Europe  n'a  pas  cessé 
d'admirer?  Non,  Messieurs,  je  ne  puis  le  croire.  Notre 
salut  ne  réside  pas  dans  l'oubli  de  tant  de  services, 
dans  la  méfiance  de  tant  de  courag-c,  dans  l'abandon 
d'un  boulevard  si  sûr.  Nos  soldats  ont  beaucoup 
expié,  car  ils  ont  beaucoup  souffert.  Qui  donc  s'obsti- 
nerait à  les  repousser  encore  ?  » 

Ce  discours,  que  les  royalistes  trouvèrent  indécent 
dans  la  bouche  d'un  ministre  du  roi,  était,  en  effet,  si 
nouveau,  on  était  si  étonné  d'entendre  rendre  justice 
à  l'ancienne  armée,  que  de  long-s  applaudissements 
partis  des  bancs  de  la  g-auche  purent  s'étendre  aux 
tribunes,  sans  que  le  président  de  la  Chambre,  qui 
était  alors  M.  de  Serre,  song-eût  à  les  réprimer. 

La  discussion  des  articles  occupa  quatre  séances. 
Les  amendements  hostiles  de  la  commission  furent 
écartés,  et  le  projet  de  loi  fut  voté,  le  5  février,  par 
1/J7  voix  contre  92. 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMÉE  27 

Porté  à  la  Chambre  des  pairs  quelques  jours  plus 
tard,  il  y  fut  ég-alement  attaqué  par  Chateaubriand, 
les  ducs  de  Doudeauville  et  de  Brissac,  MM.  de  Bois- 
gelin  et  de  Fitz-James,  et,  le  croirait-on  ?  par  Macdo- 
nald,  Victor  et  Lauriston.  En  revanche, il  fut  défendu 
parles  g-énérauxDessolles,  un  camai'ade  de  l'armée  du 
Rhin,  ancien  chef  d'état-niajor  de  Moreau,  et  Ricard, 
ancien  chef  d'état-major  de  Soult  en  Portug-al.  Il  fut 
voté  le  g  mars,  par  96  voix  contre  74. 

C'était  un  beau  succès.  Gouvion  toutefois  ne  put 
organiser  la  vétérance.  Il  se  heurta  aux  incurables 
défiances  du  roi  et  de  son  entourag-e,  même  après  le 
départ  des  alliés,  qui  eut  lieu  dans  le  courant  de  l'an- 
née, comme  on  sait,  grâce  à  M.  de  Richelieu. 

Il  n'en  fut  pas  découragé  et  continua  de  travailler 
aux  institutions  militaires  qu'il  regardait  comme  le 
complément  de  sa  loi. 

Telles  furent  les  écoles  régimentaires  pour  l'ins- 
truction des  troupes  et  la  préparation  des  sous- 
officiers,  et  V Ecole  d'élat-niajor  à  laquelle  nous 
avons  dû  tant  de  brillants  officiers  et  une  carte  admi- 
rable commencée  dès  18 18. 

Le  ministre  s'occupait  également  delà  défense  géné- 
rale. Il  nomma  une  commission  chargée,  sous  la  pré- 
sidence du  général  Marescot,  de  déterminer  l'espèce  et 
la  quantité  déplaces  de  défense  nécessaires  pour  cou- 
vrir nos  frontières.  Les  événements  de  181 4  et  de  1 810 


28  LES  COMPLOTS  MILITAIR?:s 

lui  démontrèrent  la  nécessité  de  fortifier  Paris.  L'idée 
ne  fut  mise  à  exécution  que  sous  Louis-Philippe,  en 
i84o.   Le  mérite  en  revient  à  Gouvion  Saint-Cyr. 

Enfin,  le  maréchal,  décidément  fidèle  à  l'ancienne 
armée,  rappelait  au  service  les  nombreux  officiers  à 
la  demi-solde  que  le  licenciement  avait  laissés  sans 
emploi.  Les  officiers  incapables  introduits  par  le  duc 
de  Feltre  sortirent  des  rangs;  les  g-énéraux  de  l'Em- 
pire remplacèrent  les  g-énéraux  des  bandes  de  l'Ouest 
et  ceux  de  l'émig-ration.  C'est  ainsi  que  l'armée,  bien 
encadrée,  bien  commandée,  soumise  à  un  système 
d'avancement  qui  assurait  le  g-rade  au  mérite,  non 
plus  à  la  naissance  ou  à  la  faveur,  promettait  d'être 
excellente.  «  Il  faut,  avait  dit  Louis  XVIII,  avec 
beaucoup  d'à-propos,  il  faut  que  chaque  soldat  sache 
qu'il  a  dans  sa  giberne  son  l)âton  de  maréchal.  » 

Gouvion  avait  quitté  le  ministère  lorsque  le  duc 
de  Richelieu  en  était  sorti  (décembre  1818).  Mais  il 
avait  été  repris  par  M.  Decazes,  qui  donna  les  affaires 
étrangèresau  général  Dessolles.  M.  Decazes,  au  bout 
de  quehjues  mois,  ayant  voulu  uiodifier  la  loi  élec- 
torale, Dessolles,  Gouvion  et  le  baron  Louis,  minis- 
tre des  finances,  donnèrent  leur  déuiission  (17  no- 
vembre 1819)  (i). 

(1)  Ni;  ;i  Toul,  le  i  .'î  avril  i/li/j,  (iouvioii  mounil  à  Ilyrros,  où 
il  était  allé  clicrclicr  la  sanlé,  le   17  mars  i8.'<o. 

Il  avait  passé  SCS  (Icrniércs  années  à  défendre  sa  loi  contre  ses 
surcesscurs,  surtout  eonlie    le    baron    de    Damas    (ministre  du 


LA  n!:STA['RATION   KT  L'ARMEP:  29 

Gouvion  Saint-Cyr  fut  remplacé  par  le  g-énéral  de 
LatoLir-Maubourg-  (i). 

D'une  famille  de  vieille  noblesse  du  Vivarais,  La- 
tour-Maubourg-  s'était  d'altord  attaché  à  Lafajette, 
qu'il  avait  accompagrié  dans  sa  captivité.  Puis  il  avait 
servi  en  Ég-ypte,  sous  Kléber. 

Pendant  l'Empire,  il  s'était  battu  bravement  en 
Prusse,  en  Espag-ne,  en  Russie,  en  Allemag-ne,  partout 
où  il  avait  conduit  sa  division  de  dragons.  Mais  il 
avait  laissé  une  jambe  à  Leipzig-.  Il  disait  à  son  do- 
mestique  qui    se    lamentait    pendant    l'amputation  : 


i9oct.   1828  au   4  août  iSfî/i),  et  à  rédiger  ses  Mémoires  mili- 
taires, d'un  haut  inlérêt  : 

i»  Journal  des  opérations  de  L'année  de  Catalogne  en  1808 
et  i8o9  ou  matériaux  pour  servir  à  1  histoire  de  la  guerre  d'Es- 
pagne.  Paris,  1821. 

.*?"  Mémoires  sur  les  campagnes  des  armées  du  Rhin  et  de 
Rhin  et  Moselle,  de  1792  jusqu'au  traité  de  Campo  Formio 
(1797).  Toul  et  Paris,  4  vol.,  1829. 

'A'  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  militaire  sous  ie  Direc- 
toire, le  Consulat  et  l'Empire,  l\  vol.in-8".  Paris,  1829-1831.  — 
Ces  derniers  ont  été  achevés  sur  ses  notes. 

Voir  :  Vie  du  maréchal  Gouvion  Saint-Cyr,  par  Gay  de 
Veruon,  i  vol.  in-8",  Paris,  i85G,  et  Vie  du  général  l'réval, 
pair  de  France,  3'  éd.,  Paris,  in-8",  1842. 

(i)  Marie- Victor-Nicolas  du  Fay  de  Latour-Maubourg 
(i7G8-i8,')o).  Au  sortir  du  ministère,  il  devint  gouverneur  des 
Invalides.  Démissionna  de  sa  charge  et  de  la  Chambre  des  pairs 
en  i8.'5o.   Gouverneur  du  duc  de  Bordeaux  en  i835. 

11  avait  un  frère  aîné,  César  (  1 758-18.31),  qui  (ut  membre  de 
la  Constituante,  puis  des  Assemblées  de  l'Emjjire.Sous  la  Restau- 
ration, il  adhéra  aux  Cent-.Jonrs.  Exclu  de  la  Chambre  des 
pairs  en  i8i,t,  il  y  rentra  en  1819,  et  vota  avec  le  parti  libéral. 
11  laissa  des  fils  qui  servirent  dans  l'armée  et  dans  la  diplo- 
matie. 

2. 


30  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

«  Pourquoi  pleures-tu,  imbécile  ?  Tu  n'auras  plus 
qu'une  botte  à  cirer  ?  » 

Pendant  les  Gent-Jours,  il  s'était  tenu  à  l'écart,  et, 
en  1 817,  il  avait  été  envoyé  à  l'ambassade  de  Londres. 
C'est  de  là  qu'il  vint  au  ministère  de  la  guerre,  où  il 
resta  deux  ans  (19  novembre  18 19-14  décembre  1821). 

II  n'y  continua  pas  son  prédécesseur.  Il  commença 
par  supprimer  les  légions  départementales. 

Leur  organisation  avait  déjà  été  modifiée  en  18 18. 
On  en  avait  disjoint  les  deux  bataillons  de  ligne.  Le 
cadre  de  l'un  et  l'état-major  restaient  au  chef-lieu  ; 
l'autre  était  dit  bataillon  de  garnison.  On  en  avait 
fait  une  nouvelle  répartition  en  181 9;  enfin,  une 
ordonnance  du  28  octobre  1820  y  substitua  les  anciens 
régiments.  Latour-Maubourg  disait,  dans  son  rap- 
port au  roi  :  «  Les  avantages  que  pouvait  promettre 
l'adoption  du  système  légionnaire  ont  été  recueillis  et 
n'offrent  plus  aujourd'hui  que  des  inconvénients 
graves...  » 

L'inégalité  de  la  taille  et  des  forces  des  jeunes  sol- 
dats donnait  des  légions  robustes  formées  d'hommes 
de  choix,  tandis  que  d'autres,  par  leur  composition, 
étaient  incapables  de  supporter  les  fatigues  de  la 
guerre.  Certaines  légions  manquaient  de  sujets  pro- 
pres aux  emplois  de  sous-officiers;  d'autres  en  regor- 
geaient, et  par  conséiiin'iil  n'offraient  pas  assez  de 
cliaiiccs  (l'avaiirniK'iit    |hiiii-  les    retrnir    au    service. 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMÉE  31 

Enfin,  les  difFérences  de  patois,  de  mœurs,  d'habitudes 
physiques  et  morales  qui  avaient  séparé  nos  anciennes 
provinces  isolaient  trop  les  lég-ions  les  unes  des  autres, 
tandis  que  lesrég-iments  donnaient  à  notre  armée  plus 
de  cohésion  et  d'unité. 

La  formation  de  l'infanterie  fut  désormais  rég-lée  à 
80  rég-iments,  dont  60  de  lig^ne,  et  20  d'infanterie 
lég-ère.  Le  régiment  était  à  trois  bataillons  ;  en  tout, 
2^0  bataillons.  Toutefois  le  ministre  proposait  de  n'en 
former  pour  le  moment  que  200. 

Le  complet  des  compagnies  était  fixé  à  80  hommes, 
ce  qui  portait  la  force  des  200  bataillons  à  157.000 
hommes.  Mais  les  besoins  du  service  en  temps  de  paix 
n'exig-eant  pas  un  pareil  effectif,  on  pourrait  laisser, 
par  économie,  une  partie  des  soldats  en  cong-é.  En 
revanche,  comme  les  cadres  institués  par  le  nouveau 
système  devaient  toujours  être  complets  en  officiers  et 
sous-officiers,  il  serait  facile  de  porter  en  peu  de  temps 
les  compag-nies  de  80  à  100  hommes,  d'obtenir  ainsi 
les  240  bataillons  et  d'élever  l'eft'ectif,  avec  la  g"arde,  à 
plus  de  260.000  hommes. 

En  même  temps  que  leur  ancien  nom,  les  rég"iments 
retrouvaient  l'habit  bleu. 

L'habit' bleu  avait  été  long-temps  odieux  à  Louis 
XVIIL  C'était  celui  des  soldats  de  la  Révolution  et  de 
l'Empire.  Il  rappelait  trop  de  choses  désag-réables  aux 
Bourbons,  cet  habit  que  chantait  alors  le  poète  : 


32  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Cet  habit  bien  par  la  victoii'e  usé  (Bkhangeu). 

Clarke,  en  i8i5,  avait  donné  aux  troupes  Ihabit 
blanc,  le  pantalon  en  drap  blanc  avec  la  guêtre  noire 
montant  jusqu'au  jarret.  La  coupe  de  Thabit  et  la 
forme  du  shako  étaient  celles  des  derniers  temps  de 
l'Empire. 

Mais  les  troupes  reii;rettaient  leur  uniforme  bleu, 
et  M.  de  Richelieu  avait  plaidé  pour  lui  auprès  du 
ministre,  pour  fournir,  comme  il  l'écrivait  à  M.  de 
Serre,  le  2  août  1820,  «  un  regret  de  moins  à  la 
malveillance  et  une  couleur  de  moins  à  la  révolte  ». 
Il  fut  écouté,  et  Louis  XVIII  se  résig-na. 

Le  remaniement  des  cadres  entraîna  des  modifica- 
tions dans  le  commandement.  Il  supprimait  i4  états- 
majors,  6  légions,  et  de  i5  à  1.800 officiers  qui  furent 
mis  à  la  demi-solde.  C'était  une  occasion  d'éliminer 
les  officiers  hostiles  ou  suspects. 

Latour-Mauboiui^-,  enetl'et,  au  contraire  de  Gouvion 
Saint-Cvr,  revenait  au  système  de  l'épurafion. 
L'esprit  de  (Clarke  (mort  en  181 8)  revivait  dans  M.  de 
Perccval,  député  d'Indre-et-Loire  et  secrétaire  g-énéral 
du  ministère  de  la  guerre.  L'influence  du  député 
l'cinporlail  sur  celle  du  i^énéral  Decaux,  bon  mili- 
taire, devenu  excellent  administrateur,  et  dont  on  lit 
un  ministre  de  la  i^ncrrc,  un  peu  plustard(  1828-1829). 

Pa.squier  raconte  la  surprise  (c'est  son  expression) 


LA  RESTAUlUirON  ET  L'ARMÉE  33 

(liie  Latour-Mauboarg-   fit   un  jour  à   ses  collèg-ues 
du  Conseil. 

Dans  le  courant  d'octobre  182 1,  il  leur  donna 
lecture  d'un  projet  d'ordonnance  qui  mettait  à  la  re- 
traite i5o  officiers  j^énéraux.  La  liste  était  arbitraire- 
ment composée  de  généraux  ayant  passé  cinquante- 
cinq  ans,  sans  que  tous  ceux  qui  étaient  dans  le  même 
cas  y  fussent  compris. 

Pasquier  (alors  ministre  des  affaires  étrang-ères) 
examina  cette  liste  et  n'eut  pas  de  peineà  discerner  les 
raisons  qui  l'avaient  sug-g-érée.  Il  s'en  expliqua  nette- 
ment avec  Latour-Maubourg-  et  fut  appuyé  par  M.  de 
Richelieu.  Seul  Lauriston,  ministre  de  la  maison  du 
roi,  prit  la  défense  de  son  collèg-ue.  Il  allég-ua  qu'il 
fallait  faire  quelque  chose  en  faveur  de  tant  de 
jeunes  officiers  que  désespérait  le  défaut  d'avance- 
ment. 

((  On  fut  amené,  dit  Pasquier,  à  examiner  d'où 
sortaient  la  plupart  de  ces  officiers  si  exigeants  et  si 
impatients.  Il  se  trouva  que  le  plus  grand  nombre 
sortaient  des  compagnies  rouges  qui,  dès  i8i4, 
avaient  obtenu  des  g-rades  beaucoup  plus  élevés  que 
n'en  méritaient  des  jeunes  gens  sans  antécédents  (i).  » 

(i)  Mémoires  du  chancelier  Pasquier,  t.  v,  in-8",  1894.  Ces 
mémoires  ramènent  l'attention  sur  une  épocfue  un  peu  délaissée 
pour  l'Empire.  Le  t.  iv  va  de  iSiT)  à  1820  ;  le  t.  v  de  i8r>o 
à  1824. 

H  est  difficile  de   trouver  un  témoin  mieux    inl'ormé  ((ue    Pas- 


34  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

La  liste  avait  été  dressée  par  dePerceval,  sous  l'in- 
spiration de  M.  de  Bru2;-es,  aide-de-camp  de  Monsieur. 
Le  ministre  la  remporta,  mais  un  des  premiers 
actes  de  Monsieur,  devenu  Charles  X,  ce  fut  la  mise 
à  la  retraite  des  i5o  officiers  g-énéraux  que  Latour- 
Maubourg-  n'avait  pu  obtenir. 

Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  constater  que  tous  les 
anciens  g-énéraux  de  l'Empire  passés  au  service  de  la 
Restauration,  Dupont,  Soult,  Gouvion  lui-même,  au 
début,  Latour-lNIaubourg-  et  Victor,  dans  le  minis- 
tère; Lauriston,  dans  la  maison  du  roi;  Macdonald, 
dans  la  g-rande-chancellerie  de  la  Lég-ion  d'honneur, 
et  les  autres  dans  le  commandement  des  divisions 
militaires,  se  sont  montrés  impitoyables  pour  les 
camarades  restés  fidèles  au  drapeau  de  «  l'autre  ». 
On  s'en  étonnerait  peut-être,  si  l'on  ne  savait  le  coeur 
humain  coutumier  de  ces  petitesses,  qui  sont  un  des 
plus  beaux  produits  de  la  politique. 

Cependant  les  épurations  paraissaient  si  peu  justi- 
fiées qu'un  des  ennemis  du  ministère  en  prit  prétexte 
pour  l'attaquer.  C'était  le  trop  fameux  g-énéral  Don- 
nadieu,  récemment  élu  député  d'Arles,  et  qui  mettait 

([uier.  Il  fut  ministre  de  la  justice  dans  le  premier  cabinet  Kiclie- 
lieu  (i8ir)-i8i8)  et  dans  le  cabinet  Decazes  (1818-1820)  ;  ministre 
des   affaires  élranijercs  dans   le  second  cabinet  Richelieu  (i8:>o- 

i8rji). 

11  a  rcdii^é  ces  mémoires  dans  les  derniores  années  de  sa  1res 
lorii^uc  carrière,  l'asiiuier,  né  à  l'aris  en  i7')7,  n'est  mort  qu'en 

18O;!. 


LA   HESTAUIUTION  ET  L'AIUIËE  3S 

sa    viuleiice    liaLiluelle    au    .service   tics    iillras    (i). 

Le  8  janvier  1821,  à  l'occasion  d'un  débat  sur  les 
finances,  le  g-énéral  s'exprimait  ainsi  : 

«  Conduits  depuis  six  ans  par  une  administration 
sans  plans,  sans  règ-les,  sans  principes  déterminés, 
nous  serons  encore  conduits  de  même.  Partout,  au 
reste,  le  caprice  et  l'arbitraire  continuent  à  être  mis  à 
la  place  de  la  justice.  Un  démembrement  g-énéral  de 
l'armée  vient  de  s'opérer  ;  mille  à  douze  cents  offi- 
ciers se  voient  enlever,  sous  prétexte  d'épuration, 
leur  carrière,  quand  la  plupart  n'ont  que  leur  épée 
pour  fortune.  En  supposant  que  cette  mesure  n'at- 
teig-ne  que  des  hommes  dont  les  sentiments  sont  dou- 
teux, ce  qui  n'est  pas,  quels  reproches  ces  malheu- 
reux ne  sont-ils  pas  en  droit  d'adresser  à  des  minis- 
tres qui,  par  leurs  variations  de  systèmes  et  leurs  doc- 
trines corruptrices,  les  ont  égarés  et  mis  dans  cette 
fausse  route  !  Et  pourtant,  tandis  que  ces  militaires 
se  trouveront  peut-être  sans  pain,  ces  ministres  joui- 
ront dans  leurs  palais  de  toutes  les  douceursde  la  for- 
tune. Messieurs,  sachez-le  bien,  si  un  seul  officier, 
un  seul  soldat,  a  pu  méconnaître  ses  devoirs  et 
trahir  le  prince  et  l'Etat,  tout  le  crime  et  toute  la 
trahison  sont  dans  les  ministres.  » 


(i)  Pour  les  antécédents  de  ce  personnage,  je  me  permets  de 
renvoyer  à  mon  autre  volume  :  les  Cumpluls  mililaires  nous 
le  Uuiisiilat  et  l'Empire,  i894-  Uonnadieu  avait  été  républicain 


36  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Un  mois  après,  la  question  revint  devant  la  Cham- 
bre. Le  5  février,  un  député  rendait  compte,  au  nom 
de  la  commission  des  pétitions,  d'une  réclamation 
dans  laquelle  un  officier  supérieur  à  la  demi-solde,  le 
colonel  Simon-Lorrière,  se  plaig-nait  d'avoir  été,  suc- 
cessivement, mis  à  la  réforme,  privé  de  son  traite- 
ment, enfin  rayé  sans  jugement  des  contrôles  de 
l'armée. 

Le  g-énéral  Donnadieu,  placé  dans  le  cadre  d'inac- 
tivité par  Gouvion  Saint-Gyr,  et  rayé,  le  22  janvier 
précédent,  par  Latour-Maubourg-,  pour  insultes  au 
président  du  Conseil,  se  trouvait  dans  uncasanalog-ue. 
Il  demanda  la  parole  : 

((  Les  lois  sont  établies,  dit-il, pour  g-arantir  à  cha- 
cun la  fortune  qu'il  a  lég-itimement  acquise.  Or,  est- 
il  une  fortune,  une  propriété  plus  légitime  que  celle 
d'un  militaire  qui,  par  ving-t  ans,  trente  ans  de  services 
rendus  au  pays,  a  obtenu  un  grade  que  la  loi  lui  a 
dévolu  pour  prix  de  sa  jeunesse  tout  entière,  d'une 
long-ue  servitude  et  du  sang-  qu'il  a  versé  ?  Cherchez 
dans  toutes  les  classes  de  la  société  un  jjien  aussi 
chèrement  payé.  Eh  bien,  comment  pourriez-vous  ad- 
mettre qu'on  pût  perdre  ce  bien,  qu'il  pût  être  enlevé 
sans  raison,  sans  motif,  par  un  simple  caprice  de  mi- 
nistre ? 

fOiii,Mieiix  avdiil  (YrU'o  rowilislr  forcené,  ri  il  avait  été    impliqué 
buus  le  Cuiisiilat  dans  un    complot  contre  Uonaparte  (1802). 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMÉE  3? 

«L'état  de  l'officier  français  comprend  deux  choses: 
le  grade  et  Ve/nploi  ;  un  traitement  différent  est  af- 
fecté à  chacune  de  ces  positions.  Le  çrade  ne  peut  se 
perdre  que  par  un  jugement.  L'emploi,  au  contraire, 
est  à  l'entière  disposition  du  roi,  chef  suprême  des 
armées  de  terre  et  de  mer  ;  le  prince  peut  le  donner 
ou  le  retirer  selon  son  bon  plaisir.  Mais  le  grade  ac- 
quis, consacré  par  un  brevet,  est  une  véritable  pro- 
priété, aussi  respectable,  aussi  inviolable  que  le  pa- 
trimoine le  mieux  reconnu...  » 

Ces  considérations  si  justes,  bien  que  soutenues 
par  un  si  étrang-e  avocat,  furent  appu3'ées  par  le  efé- 
néral  Foy  et  les  principaux  orateurs  de  la  çauche,  qui 
sig-nalaient  dans  le  colonel  Simon-Lorrière,  comme 
dans  un  g-rand  nombre  d'autres  officiers,  mis  comme 
lui  à  la  réforme  sans  traitement,  des  victimes  de 
leurs  opinions  politiques.  Elles  furent  combattues 
par  la  droite,  qui  réclama  l'ordre  du  jour  et  qui 
l'obtint. 

Ainsi,  malgré  la  loi  de  1818,  l'armée,  comme  au 
lendemain  des  Cent-Jours,  restait  à  l'entière  discré- 
tion du  gouvernement. 

Ce  ne  serait  pas  connaître  entièrement  l'armée 
nouvelle  que  de  la  savoir  réduite  à  environ 
i5o.ooo  hommes,  sur  le  pied  de  paix,  après  les 
effectifs  formidables  qu'elle  avait  comptés  depuis 
plus  de  viniit  ans  ;    que  de  la    voir  soumise  à  des 


38  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

lieutenants-généraux  pour  la  plupart  recrutés  dans 
l'ancienne  aristocratie  (i),  livrée  à  des  colonels  plus 
que  médiocres,  les  uns  anciens  émigrés,  les  autres 
plus  jeunes,  sans  aucun  titre  que  la  faveur,  et  sans 
expérience  ;  tandis  qu'après  les  épurations  de  Glarke, 
renouvelées  par  Latour-Maubourg-,  les  officiers  de 
l'Empire  étaient  relég-ués  dans  les  g-rades  inférieurs» 
quand  ils  n'étaient  pas  réduits  à  l'inactivité,  ou 
mis  en  réforme,  ou  renvoyés  sans  traitement  ;  enfin, 
tandis  que  de  vieux  sous-officiers,  pour  reprendre  du 
service  dans  la  g-arde  royale,  étaient  forcés  de  rede- 
venir simples  soldats. 

(i)  Lieutenants-généraux  ayant  le  titre  d.e gouverneurs  de  di- 
visions militaires,  en  1820  : 

Marquis  de  Maison,  duc  de  Damas,  Dupont,  Souham,  comte 
de  Durfort,  duc  d'Aumont,  comte  de  Puységar,  marquis  d'Au- 
tichamp,  duc  de  Gramont,  comte  de  Bethisy,  comte  d'Escars, 
comte  de  Willot,  comte  Charles  de  Damas,  Roger  de  Damas, 
marquis  de  Lagrangc. 

11  est  juste  d'ajouter  que  les  21  divisions  qui  se  partageaient 
alors  le  territoire,  étaient  en  réalité  commandées  par  les  géné- 
raux suivants  :  1"  division  (Paris),  général  Defraiice  ;  2"  (Clià- 
lons),  Villatte  ;  3'  (Metz),  comte  de  llazout  ;  4°  (Tours),  comte 
de  Lovcrdo;  0"  (Strasbourg),  Dubrclon  ;  c'était  l'énergique 
défenseur  de  lUirgos,  en  181a;  C'  (Besan(;on),  baron  Caslcx  ; 
7°  (Grenoble),  l^edru  des  Essarls  ;  8°  (Marseille),  baron  de 
Damas;  (j'  (MoatiicUier),  vicomte  de  Briclie  ;  io«  (Toulouse), 
général  J'arlouncaux  ;  11"  (Bordeaux),  d'Autichamp  ;  12"' (La 
Kocliclle,  transférée  ensuite  ù  Nantes),  baron  Péclieiix  ;  i3' 
(Itennes),  général  comte  de  Coulard  ;  i/J'  fCacn),  La  lloussayc, 
(jui  avait  commandé  une  division  de  dragons  en  Espagne; 
!.')•  (Uoucn),  Maurin,  ancien  aide-de-camj)  de  Hcrnadotle  ; 
i(i*  (Lille),  de  Jumilhac;  17*  (Corse),  N...  ;  i8*  Dijon),  de  la 
llamclinaye;  ly*  (Lyon),  Maurice-Malliieu  ;  20''  (l'érigucux), 
Darmagnac;  21'  (Dourgcsl,  général  llcy , 


LA  RESTAURATION  ET  L'ARMÉE  39 

Ce  qui  achevait  de  donner  à  cette  armée  une  phy- 
sionomie toute  particulière,  c'était  l'influence  du 
cléricalisme  qui  est  resté  le  caractère  même  de  la 
Restauration. 

On  sait  que,  dans  les  idées  de  ce  temps^  la  Révo- 
lution et  l'Empire  n'étaient  que  d'efl^rojables  iniquités 
dont  le  pays  devait  s'accuser  devant  Dieu  et  pour 
lesquelles  il  importait  de  faire  amende  honorable.  Tel 
fut  l'objet  des  célèbres  missions,  organisées  en  1816 
par  les  abbés  de  Ranzan  et  Forbin-Janson,  et  qui 
soulevèrent  dans  les  provinces  les  débordements  d'une 
piété  enthousiaste  et  bruyante.  Dans  les  flots  du 
peuple,  dans  le  tumulte  des  cantiques,  ajustés  sur  des 
airs  en  vog-ue  d'opéras  ou  de  vaudevilles,  les  mis- 
sions entraînaient  les  préfets,  les  mag-istrats,  les 
fonctionnaires  de  tout  ordre   et  les  chefs  de  l'armée. 

On  imag-ina  d'}-^  associer  les  soldats  eux-mêmes. 
Le  zèle  des  missionnaires  fut  secondé  activement  par 
les  aumôniers  de  régiments.  Ceux-ci  travaillèrent  à 
combattre,  parmi  les  soldats,  l'esprit  d'indifférence  et 
d'impiété,  beaucoup  plus  que  les  mauvaises  mœurs 
ou  les  mauvais  instincts.  Les  résultats  furent  mer- 
veilleux (i). 


(i)  D'après  Marmont,  le  zèle  intempcraat  des  aumôniers  de 
régiments  obligea  beaucoup  d'officiers  à  quitter  le  service. 
Tout  cela  faisait  dire  au  général  Foy,  le  3o  mai  1891  :  «  Il  n'y 
a  plus  de  place  en  France  que  pour  les  prêtres  et  les  émigrés.  » 


40  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Les  journaux  orthodoxes  ne  parlaient  plus  que  des 
conversions  obtenues  dans  l'armée. 

Un  jour,  c'étaient  les  grenadiers  d'une  compagnie 
de  la  g-arde,  nés  pendant  la  Révolution,  alors  que  le 
culte  officiel  était  suspendu,  qui  recevaient  en  masse 
le  baptême  ou  faisaient  leur  premièi'e  communion. 
Un  autre  jour,  c'étaient  de  nombreux  détachements 
d'officiers  et  de  soldats  qui  se  rendaient  à  des  cal- 
vaires, s'agenouillaient  devant  chaque  station,  en 
psalmodiant  des  cantiques,  se  confessaient  ensuite  et 
communiaient  aux  cris  de  :  Vive  la  croix  !  Vive  la 
religion  I  Vive  le  Roi  ! 

Le  Drapeau  blanc  racontait  que,  pour  ramener 
dans  la  bonne  voie  une  g'arnison  ég-arée  dans  l'im- 
piété, il  avait  suffi  de  quelques  heures  et  de  l'éloquence 
d'un  missionnaire,  et  que  les  soldats  étaient  sortis  de 
l'ég-lise,  «  muets  de  ravissement,  enivrés  de  délices 
inconnues,  étonnés  à  force  de  félicités  ». 

Telle  était  rarmce  rovale  en  1820. 


CHAPITRE  II 
L'insurrection  de  la  Tribune. 


Gouvion  Saint-Cvr  n'avait  que  trop  raison,  lorsque, 
dans  le  beau  discours  duaG  janvier  1818,  il  montrait 
en  présence  f/ewJ?  nations,  deux  armées,  (i[\x\\s,'i}\s.\\. 
efforcé  pour  sa  part  de  réconcilier.  A  côté  de  l'armée 
réo-ulière,  bien  pourvue,  entourée  d'honneurs  et  de 
caresses,  choyée  des  g-rands  et  bénie  par  l'Eg-lise, 
il  y  en  avait  une  autre,  pauvre,  honnie,  tracassée 
par  la  police,  et  comme  exilée  dans  son  propre  pays. 
L'une  était  l'armée  du  roi  ;  l'autre,  qui  reg-ardait 
de  travers  la  cocarde  blanche,  semblait  rester,  mal- 
g-ré  tout,  l'armée  de  l'Empereur  :  c'était  l'armée  des 
officiers  à  la  demi-solde. 

D'après  un  état  publié  par  les  soins  du  ministre  de 
la  guerre,  à  la  fin  de  181 7,  et  distribué  aux  députés, 
il  V  avait  alors  lO.G^g  officiers  à  la  demi-solde,  à 
savoir  :  dans  l'état-major  général,  996;  dans  l'infan- 
terie, 10.904;  dans  la  cavalerie  :  3.256;  dans  l'artil- 
lerie, 409;  dans  le   yénie,  74;  auxquels  il  convenait 


42  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

d'ajouter    2.775    hommes    de    la    g-endarmerie   (i). 

La  plupart  de  ces  officiers  provenaient  du  licencie- 
ment de  181 5.  Beaucoup  avaient  été  réintég-rés  par 
Gouvion  ;  mais,  g'ràce  aux  épurations  de  son  succes- 
seur, leur  nombre  étaitresté  lemême.  Ils  conservaient 
la  propriété  de  leur  grade,  et  les  deux  tiers  des  em- 
plois vacants  devaient  leur  revenir,  par  droit  d'ancien- 
neté. Cependant  ils  n'obtenaient  rien  ;  ils  étaient  mis 
à  la  retraite  d'office,  dès  qu'en  sonnait  l'heure,  et 
leur  dénuement  pécuniaire  s'accroissait  de  vexations 
de  tout  g'enre. 

D'abord,  ils  étaient  .astreints  à  une  résidence  fixée 
par  le  ministre  de  la  g-uerre. 

Beaucoup  auraient  voulu  vivre  à  Paris.  C'était  là, 
ou  dans  les  environs,  que  vieillissaient  leurs  anciens 
chefs,  tombés  comme  eux  en  disg-râce,  et  dont  la 
maison  et  la  bourse  leur  restaient  ouvertes,  à  défaut 
d'un  patronag"e  désormais  impuissant.  Masséna,  le 
plus  ilUistre  de  tous,  le  plus  grand  homme  de  g"uerre, 
après  l'autre,  le  héros  de  Zurich,  de  Gènes  et  d'Ess- 
ling-;    Masséna,    victime   d'un    injuste  oubli,    vivait 

(1)  «  Ktat  g-énéral  des  officiers  en  domi-solde,  dresse  parordre 
du  ministre  secrélaire  d'Etat  de  la  piierre,  conrornicmenl  à  l'ar- 
liclc  'i'>  de  la  loi  du  2')  mars  181 7  sur  les  finances,  i"^'  octobre 
1817."  Imprimerie  royale,  i^rand  in-4°. 

Il  est  dressé  par  ordre  alpliabéliquc  dans  chaque  arme.  Les 
observations  portent  sur  l'époque  de  l'enti'ée  au  service,  la  du- 
rée du  service,  les  motifs  de  la  concessiou  de  la  demi-solde,  le 
lieu  de  résidence. 


L'INSURRECTION  DE  LA  TRIBUNE  43 

triste  et  malade  à  Rueil,  où  il  acheva  de  s'éteindre, 
en  1817.  Mais  ses  funérailles  furent  une  imposante 
manifestation  de  l'ancienne  armée.  Aug-ereau,  bourru, 
vantard  et  médiocre,  mais  admirable  soldat  et  cama- 
rade excellent,  mourut  à  son  tour,  en  i8ig  (i).  Da- 
vout  restait,  disgracié  lui  aussi;  mais  dans  sa  terre  de 
Savig-ny-sur-Org-e,  il  aimait  à  traiter  ses  compag-nons 
d'armes  ;  et  ces  réunions  où  le  lang-ag^e  d'autrefois  se 
donnait  carrière,  où  s'échang-eaient  les  souvenirs  des 
victoires  passées,  pi*enaient  parfois  des  airs  de  cons- 
piration qui  alarmaient  la  police. 

Leurnombre,  leurs  relations,  leurs  allures  rendaient 
les  officiers  à  la  demi-solde  dang-ereux  à  Paris.  Il 
importait  de  les  disséminer.  Pendant  la  première 
Restauration,  Soult  les  avait  renvoyés  dans  leurs  pays 
d'origine.  Telle  avait  été  la  cause  de  ses  débats  avec 
le  g-énéral  Exelmans,  qui  refusait  de  s'exiler  à  Bar- 
le-Duc,  et  qu'il  fallut  faire  enlever  de  chez  lui  par  la 
g-endarmerie. 

Il  en  fut  de  même  au  lendemain  de  Waterloo.  Le 
g-énéral  Maison,  qui  avait  suivi  le  roi  à  Gand,  et 
qui  reprit  le  8  juillet  le  commandement  de  la  l'indivi- 
sion militaire  (Paris),  se  signala  par  une  activité  po- 
licière dont  il  revendiquait   tout  l'honneur.  Dans  un 


(i)  Voir  dans  les  Mémoires  de  Marbot  (t.  II)  un  intéressant 
cha[iitrc  sur  Aiij^crcau,  avec  les  preuves  de  sa  générosité  et  de 
son  bon  cœur. 


44  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

rapport  adressé  au  roi,  le  i5  octobre  suivant,  le  g'é- 
néral  disait  : 

«...  Après  le  licenciement  de  l'armée,  une  foule 
d'officiers  privés  de  leur  état,  rentrés  dans  la  classe 
commune  des  citoyens,  et  dég^agés  par  cela  même 
de  toute  discipline  militaire,  sont  revenus  à  Paris. 
Je  n'avais  ni  le  droit  ni  la  force  de  les  empêcher  d'y 
arriver,  mais  ces  difficultés  ne  m'ont  pas  arrêté. 
J'ai  appelé  sur  eux  l'attention  des  ministres  de  la 
guerre  et  de  la  police.  J'ai  réclamé  le  concours  de 
l'autoritécivile.  J'ai  assujetti,  de  ma  propre  autorité, 
à  des  formalités,  lolitention  des  permis  de  séjour,  et 
tous  ceux  qui  n'ont  pu  remplir  les  conditions  impo- 
sées par  moi  ont  été  forcés  de  quitter  Paris.  Etc. 

«  Toutes  ces  mesures,  qui  m'ont  été  dictées  par  le 
bien  de  l'Etat,  ne  sont  pas  conformes  aux  lois  exis- 
tantes. Mais  je  ne  crains  point  et  ne  craindrai  jamais 
de  rien  prendre  sur  moi  tant  qu'il  s'agira  du  bien  du 
service  de  Votre  Majesté.  » 

Ce  rapport  était  accompagné  d'un  état  qui  consta- 
tait ({u'en  trois  mois,  du  8  juillet  au  i5  octobre,  la 
surveillance  du  commandant  de  la  division  de  Paris 
s'était  exercée  sur  19.742  militaires,  dont  plusieurs 
centaines  avaient  été,  par  surcnut,  arrêtés  et  enfermes 
dans  \a  prison  de  l'Abbaye.  Toiitelois,  comme  on  ro- 
[)i(>(li;nt  h  Maison  d'avoir  mis  dans  sa  poche  une 
soiiinic  (1(!  5oo.<)()o  francs  (pu;  le  roi  l'avait  chargé  do 


LINSURUECTION  DE  LA  TRIBUNE  45 

distribuer  entre  les  officiers  les  plus  pauvres  de 
l'armée  licenciée,  il  fut,  malgré  tout  son  zèle,  remplacé 
par  leg-énéralDespinois. 

Despinois,  d'ailleurs,  continua  ces  pratiques,  ap- 
prouvées par  Clarke,  et,  plus  tard,  par  Latour-Mau- 
bour^.  Celui-ci  ne  permit  le  séjour  de  Paris  qu'aux 
officiers  qui  avaient  leur  domicile  léi-al  dans  les  dé- 
partements de  la  Seine  et  de  Selne-et-Oise. 

Aussi  bien,  ils  ne  pouvaient  se   déplacer   qu'avec 
un  passeport   des  autorités  civiles,  visé  par  l'autorité 
militaire  de  leur  résidence,  et  qui  n'était  accordé  que 
dans  d'étroites  limites.  Les  circul  aires  ministérielles 
abondent  au  sujet  du  déplacement  des  officiers  en  non- 
activité  :    circulaires  du  3   février;  du  20  mai  181G; 
du  20  mars  1818  ;    du  3i    mars  1820;  etc.   Et  nous 
possédons,  en  outre,  de  nombreux  états  nominatifs 
des  officiers  signalés  par  l'autorité  militaire  à  la  police 
générale    comme  autorisés    à  se  déplacer  (1).  Pour 
échapper  à  ces  entraves,  beaucoup  prétendaient  appar- 
tenir à  l'industrie  et  au  commerce,  et  pour  quelques- 
uns  ce  n'était  pas  une  fiction.  Ils  y  étaient  contraints 
par  la  nécessité  de  subsister.  Mais  ce  cumul  nourris- 
sant leur  fut   interdit  par  une  ordonnance  du  7  mars 
1817,  et  une  circulaire  ministérielle  du  19  avril  1822 


(,,  Arrh.  Nat.,  F;,  G702,  G703,   0743,  G744  (Officiers  en  dis- 
ponibililc). 


46  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

les  mit  en  devoir  de  choisir  entre   leurs  oblig'ations 
militaires  et   les  professions  civiles  (i). 

C'est  ég-alement  pour  ajouter  à  leur  demi-solde  un 
supplément  nécessaire  que  beaucoup  d'entre  eux 
avaient  eu  recours  au  mariag-e,  et  qu'une  fructueuse 
conquête  matrimoniale  avait  souvent  marqué  leur 
dernière  campag-ne.  C'est  un  trait  de  mœurs  indiqué 
par  les  auteurs  du  temps,  et  notamment  dans  une 
comédie  {l'Artiste  ambitieux,  1820),  où  Théaulon 
fait  parler  ainsi  un  ancien  officier  réduit  à  chercher 
fortune  : 

Mes  affaires  déjà  n'allaient  vraiment  pas  mal  ; 
Encor  dix  ans  de  g-uorre  et  j'étais  général. 
La  paix  a  dérangé  mes  projets  de  fortune. 
Cette  calamité  (car  la  paix  en  est  une) 
A  mis  bien  des  héros  dans  la  nécessité 
.  De  regarder  l'hymen  comme  une  Indemnité, 
Et  mainte  veuve  antique  a  vu  sur  son  douaire 
Affecter  notre  solde  et  les  impôts  de  guerre. 

Le  type  de  l'officier  à  la  demi-solde  a  été  consacré 
par  le  roman,  le  lliéàtre  et  la  gravure. 

Vers  1820,  les   principaux  officiers   de  l'ancienne 


(i)  Dispositions  relatives  aux  officiers  qui  occupent  des  em- 
plois civils.  —  «  ...  Il  est  bien  entendu  que  l'officier  (jui  pré- 
férera l'emploi  civil  dont  il  pourrait  être  pourvu  sera  consi- 
(iéi'é  roinini;  ayant  forniellcmcnt  renoncé  au  service,  ainsi  qu'.n 
tous  les  avantai^cs  attachés  ;\  sa  position  militaire,  et  sera 
consé(pieinmcnt  rayé  (iélinitivementdes  cadres  tlo  raruiée.  litc,  » 
—  Juurnul  rnililaire,  uvril  i8aa. 


L'INSURRECTION  DE  LA  TRIBUNE  47 

armée,  les  plus  suspects  à  la  Restauration,  ceux  qui 
étaient  honorés  de  la  plus  constante  sollicitude  de 
la  police,  étaient,  ù  Paris  :  les  g-énéraux  Berton,  Mer- 
lin, Pajol,  Fiat,  Solig-nac  et  quelques  autres;  les 
colonels  Alix,  brave  et  entreprenant,  un  des  ag-ents 
de  la  propagande  dans  l'Ouest  ;  Barbier-Dufay,  tur- 
bulent et  brctteur,  qui  avait  tué  en  duel  un  officier 
des  g-ardes  du  corps,  et  blessa  grièvement  le  g-énéral 
Montélég-ier  ;  Bourbaki,  d'orig-ine  grecque  et  tué  plus 
tard  au  service  de  la  Grèce;  Combes,  Dentzel,  Fab- 
vier,  Ordener,  dont  les  dra""ons  avaient  sabré  si 
vigoureusement  les  Russes  au  pied  de  Montmartre, 
le  3o  avril  i8i4;  Pailhès,  Sauzet,  Simon-Lorière,  et 
surtout  le  lég-endaire  Touquet,Touquet  qui  publiait 
une  édition  de  la  Charte  à  un  sou,  qui  reproduisait  la 
Charte  sur  le  couvercle  des  tabatières  qui  portaient 
son  nom,  Touquet  qui  désolait  le  g-ouvernement  de 
la  fertilité  de  ses  inventions  baroques  et  malveillantes. 

Ces  ("(anciens  braves  »  avaient  leur  tenue,  leurs 
cafés,  leurs  journaux. 

Leur  costume,  on  le  connaît.  C'était  le  chapeau 
dit  Bolivar,  aux  larges  ailes,  la  longue  redingote 
bleue,  pincée  à  la  taille  et  militairement  boutonnée, 
épanouie  d'un  éclatant  ruban  rouge,  quand  elle  n'é- 
tait pas  fleurie  d'un  œillet  rouge  ou  d'un  bouquet  de 
violettes  (i)  ;  la  cravate  noire  et  le  pantalon  à  la  hou- 

(j)  Napoléon,  la  Petit  tondu,  étaitCDCore,  depuis  i8i5,  le  l'ùre 


48  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

zarde,  tombant  sur  la  botte  g-arnle  d'éperon.  Avec 
cela,  une  grosse  canne,  la  moustache  retroussée  et 
l'air  vainqueur.  La  moustache  surtout  révélait  l'an- 
cien brave,  car  les  g-ardes  du  corps  affectaient  de  ne 
la  point  porter  et  les  civils  n'ont  osé  l'arborer  qu'a- 
près i83o. 

La  vie  politique  de  Paris  était  alors  concentrée  au 
Palais-Royal.  C'est  là,  sous  les  galeries  de  bois,  que 
s'ouvraient  les  cafés  que  ces  temps  ont  rendus  histo- 
riques. 

L'ancienne  salîe  de  spectacle  Montansier  était 
devenue  un  café  où  l'on  avait  mené  grand  tapage 
pendant  la  première  Restauration.  On  y  avait  allu- 
mé des  punchs  tumultueux  et  vociféré  de  violents 
couplets  politiques.  Officiers  de  la  maison  du  roi  et 
de  l'ancienne  garde  y  avaient  échangé  maintes  pro- 
vocations, et  les  tabourets  s'y  étaient  parfois  trans- 
formés en  projectiles. 

Les  royalistes  fréquentaient  au  Café  de  Valois. 
Avec  les  gcirdes  du  corps,  on  y  voyait  de  vieux  émigrés 
et  des  revenants  de  l'armée  de  Condé  (|ue  les  libé- 
raux appelaient  les  iHj//i;/eiirs  de  Louis  XIV.  Ou  y 
eulendait  Théaulonel  Dartois,les  deux  auteurs  roya- 
listes les  plus  féconds  de  cette  période,  habiles  à  sai- 


/,«  ViolPtle.  —  Voir  la  pièce  ciiricisp  :  La  violdlp  el  Ifs  œil- 
Iris  raui/rs-.  H()iniii;it;i!  à  Tliéinistocle  —  .NapolL-on-le-Grand, 
l'.ii'is.   iri-X",  ;if)iU    1  !S  i  .">, 


L'INSLlRnnCTION  DE  LA  TRIBUNE  49 

sir  l'actualité  et  à  la  porter  sur  le  tiiéàtrc.  Ou  y  en- 
tendait surtout  Martainville,  le  plus  foug-ueux  cham- 
pion de  la  légitimité,  le  fondateur  du  Drapeau 
Blanc  (1819). 

Au  contraire,  le  Café  Lemblin,  dans  la  g'alerie  de 
Chartres,  était  celui  des  libéraux.  On  rencontrait  là, 
le  soir,  Cambronne,  Fournier-Sarlovcse,  le  colonel 
plus  tard  général  Dulac,  Sauzet,  Barbier-Dufay, 
Simon-Lorière,  etc.  Avec  le  café  Montansier,  le  café 
Lemblin  se  partageait  cette  clientèle  militaire  qui  no 
lisait  que  la  Minerve,  et,  quand  elle  eut  disparu,  le 
Constitutionnel. 

C'est  ég'alement  au  Palais-Royal  que  se  trouvaient 
les  principales librairiesdu temps,  Ladvocat,  Corréard, 
Dentu,  Delaunay,  Barlja,  Ponlhieu,  Gosselin,  dont 
quelques-unes,  celles  de  Ladvocat  et  de  Corréard, 
avaient  la  spécialité  des  publications  militaires  et 
attiraient  les  officiers  de  l'ancienne  armée  (i). 

Dans  les  départements,  les  officiers  à  la  demi-solde 

(i)  Ladvocat  fut  le  plus  célèbre  de  ces  libraires.  Il  avait  d'a- 
bord fondé  un  cabinet  de  lecture  (ju'il  avait  cédé  à  un  ancien 
officier  amputé  du  nom  de  Gautliier.  Sa  première  publication 
fut  un  opuscule  envers  d'un  sous  lieutenant  de  l'ex-j^arde  :  /ùn- 
jdui  de  ma  denii-solde  ou  Budget  d'un  sous- lieutenant  en  e.r- 
spectutiue,  qui  eut  un  succès  considérable.  Il  édita  ensuite  une 
notice  sur  le  Champ  d'asile^  i8-!0.  —  C'est  chez  Corréard  que 
fut  publié,  pendant  plus  d'un  demi-siècle,  le  Journal  des  scien- 
ces militaires  des  armées  de  terre  et  de  nier  (182.5-1 88,3),  ■>.\-}. 
volumes  in  8°.  —  Il  est  sorti  de  ces  librairies,  avec  beaucoup  de 
Mémoires  intéressants,  de  nombreuses  compilations  médiocres 
ou  suspectes. 


50  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

étaient  plus  malheureux  que  leurs  camarades  de 
Paris. 

Astreints  à  la  résidence,  surveillés  comme  des 
malfaiteurs,  appelés,  sous  le  moindre  prétexte,  de- 
vant les  autorités  locales,  oblig-és,  dans  beaucoup 
d'endroits,  d'aller  à  la  messe,  isolés  au  milieu  des 
bourg-eois  dédaigneux  ou  effrayés,  ils  étaient  con- 
damnés à  sécher  d'ennui,  ou  à  se  laisser  aller  aux 
sug*g"estions  de  l'impatience  et  de  la  colère. 

En  outre,  avec  les  années,  la  g-êne  aug-mentait. 
Elle  pesait  lourdement  sur  les  officiers  subalternes, 
réduits  à  leur  maigre  pension.  Déduction  faite  de  la 
retenue  de  deux  et  demi  pour  cent,  les  capitaines  ne 
touchaient  que  70  francs  par  mois,  les  lieutenants  [\f\, 
les  sous-lieutenant  42.  Les  épaulettes  et  la  passemen- 
terie étaient  depuis  long-temps  chez  le  brocanteur. 
Quelques-uns  portaient  la  capote  d'ordonnance  dont 
ils  avaient  enlevé  les  boutons  de  cuivre,  et  la  misère 
courbait  ces  hommes  qui  avaient  conquisdes  royaumes. 
Si  pauvres  qu'ils  fussent,  cependant,  ils  savaient,  à 
force  de  privations,  économiser  un  écu  pour  fêter  les 
g-lorieux  anniversaires  de  leurs  victoires  et  pour  boire 
ensemble,  entre  quatre  murs,  à  l'abri  des  mouchards, 
au  pclit  Tondu,  et  ù  la  Grande  année  !  {\). 

(i)  Sur  la  vie  dos  officiers  ;'i  la  demi-solde  dans  les  déparie 
incnts  et  sur  les  trarasseries  dont  ils  étaient  eiiloiirés,  voir  : 
SauDenir.s  hisloriqiipii  du  ccipilainc  Krell/y,  ancien  tronipclle- 
pojor  aux  guides,  recueillis  par  Grandin,  a  vol.  in-S",  P,  iSSg.— 


L'INSURRECTION  DK  L\  TRIBUNE  51 

Ce  n'est  pas  seulement  à  Paris  et  sur  tous  les  points 
du  pays  que  les  officiers  en  inactivité  formaient  au- 
tant de  foyers  de  dénii^-rement  et  d'hostilité  contre 
les  Bourbons.  A  l'irritation  du  dedans  se  joignaient 
les  excitations  du  dehors. 

Beaucoup  des  bannis  de  i8i5  et  de  181G,  de  nom- 
breux exilés  volontaires  avaient  trouvé  refug-e  en 
Belgique  et  en  Hollande.  La  Belg-ique  nous  avait  été 
enlevée  pour  faire  partie  du  nouveau  royaume  des 
Pays-Bas  constitué  au  profit  de  la  maison  d'Orang-e, 
mais  elle  restait  française  de  lang-ue,  d'habitudes  et 
de  souvenirs  administratifs.  Bruxelles,  où  l'archi- 
chancelier  Cambacérès  tenait  table  ouverte,  où  l'on 
voyait  auprès  de  lui  Sieyès,  David  le  peintre,  Merlin  de 
Douai,  Thibaudeau,  Teste  et  d'autres  fonctionnaires 
de  l'Empire;  des  généraux  comme  Gérard,  Mouton, 
Hullin,  Vandamme,  Lamarque,  Berthezène  ;  les 
colonels  de  Faudoas,  Desaix,  Combes,  etc.  ;  Bruxelles 
était  en  correspondance  régulière  avec  Paris  (i).  Les 

Souvenirs  et  camparjnes  d'un  vieux  soldat  de  l'Empire,  par  le 
commandant  Parquin,  in-8",  P.i843.  Krettl y  et  Parquin  furent 
compromis  dans  le  procès  de  1820.  —  Souvenirs  de  J.  Roch 
Coiffnet,  soldat  de  la  qG»  demi-brigade,  capitaine  d'état-major 
en  retraite,  in-8*.  Auxerre,  i85i  et  i853. 

Le  roman  ne  pouvait  manquer  d'en  tirer  parti.  Voir,  dans 
Balzac,  les  deux  types  saisissants  de  Philippe  Brideau  et  de 
.Maxence  Gilet  (Un  ménaije  de  garçons). 

(i)  Voir  Mémoires  et  souvenirs  du  général  Lamar<iue,  pu- 
blics par  sa  famille,  3  vol.  in-8",  i835.  Le  tome  11  est  consacré 
à  la  correspondance  et  nous  met  au  courant  de  la  vie  et  des  pro- 
pos des  réfugies  de  Bruxelles . 


52  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

allées  et  venues  étaient  IVé(]uentes,  et  on  y  mesurait 
de  jour  en  jour,  on  y  exaç;érait  volontiers  les  pro- 
g-rés  de  l'impopularité  des  Bourbons. 

«  C'est  ainsi,  dit  Pasquier,  qu'à  côté  des  réfugiés 
était  venue  s'établir  en  Belgique,  surtout  à  Bruxelles, 
une  émigration  volontaire^  libérale  ou  impérialiste. 
Bien  qu'elle  ait  eu  de  moins  graves  conséquences,  elle 
n'a  pas  été  dans  son  genre  plus  raisonnable  que  ne 
l'avait  été,  ving-t-cin([  ans  auparavant,  celle  de  Co- 
blentz.  Comme  au  temps  de  Coblentz,  il  fut  de  bon 
air,  parmi  les  bonapartistes,  de  courir  à  Bruxelles, 
connue  s'ils  avaient  eu  à  se  mettre  à  l'abri  des  plus 
graves  persécutions  ;  là,  ils  avaient  au  moins  la  joie 
de  parler  lij)rcment,  d'exprimer  leurs  regrets,  leurs 
espérances.  »  [Mémoires,  t.  iv.) 

C'est  de  Belgique  que  partit  une  tentative  d'assas- 
sinat, peusérieuse  d'ailleurs,  contre  Wellington,  alors 
à  Paris  (ii  février  1817).  Elle  avait  pour  auteur  un 
nouuué  Cantillon,  ancien  sous-ofHcier  de  hussards, 
qui  fut  arrêté,  et  pour  complice  présumé  un  ancien 
auditeur  au  Conseil  d'Etat,  Marinct,  réfugié  à  Bruxel- 
les, et  dont  il  fallut  demander  l'extraililion  au  gouver- 
ueinciit  bcli-i;.  (iràce  à  ces  lenteurs,  l'ai-i'êt  ne  fu 
rendu  par  la  Cour  d'assises  ([u'au  mois  de  mai  1819. 
L(;s  deux  accusés  furent  actpiittés. 

C(;  <|ui  donne  quchjue  intérêt  à  l'inrident,  c'est  que 
Napnli'dii,  dans  le    (|Ui(tricnie  codicille  de  son    lesta- 


L'INSURRKCTION  DE  LA  TRIBUNE  53 

ment  (art.  5),léq-ua  lo.ooo  francs  à  Cantillon,  «  qui 
a,  écrit  l'empereur,  essuvé  un  procès  comme  prévenu 
d'avoir  voulu  assassiner  lord  \Yellin^ton. Cantillon 
avait  autant  le  droit  d'assassiner  cet  olig-arque  que 
celui-ci  de  m'envoyersur  le  rocher  de  Sainte-Hélène». 

C'est  en  Belgique  également  que  furent  conçus  des 
projets  singuliers  qui  disposaient  de  la  France  sans 
tenir  compte  de  l'Europe  ni  de  la  France  même.  Ce 
n'était  ni  plus  ni  moins  que  le  renversement  des  Bour- 
bons au  profit  de  la  maison  d'Orange,  et  la  réunion 
de  la  Belgique  à  la  France,  comme  don  de  joyeux 
avènement  d'un  prince  étrang-er  et  protestant. 

Le  prince  d'Orange,  fils  du  roi  des  Pays-Bas,  avait 
combattu  contre  nous  à  Waterloo,  avec  une  valeur 
qui  l'avait  signalé  à  l'estime  de  la  coalition.  Il  était 
devenu  le  beau-frère  de  l'empereur  Alexandre  en 
épousant  la  errande-duchesse  Anne  de  Russie.  Actif 
et  ambitieux,  il  se  laissa  aller,  comme  Bernadotte  en 
i8i4,  à  l'espérance  de  remplacer  les  Bourbons. 

C'est  lui-même  qui  en  parla  à  un  réfugié  français 
en  1817  (i).  Son  plan  était  simple.  Les  troupes  étran- 
gères d'occupation  comptaient,  dans  nos  départements 
du  Nord,  plusieurs  régiments  belges,  ainsi  qu'un 
corps  nom])reux  de  troupes  russes,  sous  le  comman- 
dement du  général  Woronzofl". 

(i)  Vaulabnllc,  t.  iv,  cli.  6. 


54  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Ce  fut  avec  l'aide  de  ces  réii;-imentsf[ue  l'on  projeta 
la  tentative.  Toutefois  il  y  fallait  l'aveu  d'Alexandre. 
On  convint  de  le  faire  solliciter  par  le  g-énéral  La- 
marque,  estimé  de  l'empereur  pour  ses  talents  et 
la  probité  de  son  caractère.  Lamarque  déclina  cette 
mission.  On  s'adressa  à  Garnot,  retiré  à  Mag-debourg-. 
Carnot  accepta,  mais  il  ne  s'était  pas  mis  en  route 
qu'Alexandre,  informé  des  projets  de  son  beau-frère, 
lui  envoyait  le  g-énéral  Czernitchef  pour  l'inviter  à 
rester  tranquille  et  à  s'abstenir  de  tout  dessein  contre 

Louis  xvin. 

Deux  ans  s'écoulèrent.  Les  Bourbons  ne  deve- 
naient pas  plus  sag-es,  les  réfug-iés  ne  cessaient  pas 
d'affluer  à  Bruxelles,  et  le  prince  d'Orange  ne  re- 
nonçait pas  à  ses  rêves.  Vers  la  fin  de  1819,  un  de 
ses  aides-de-camp,  officier  supérieur  de  l'armée  belg-c, 
vint  à  Paris,  ofl^rant  le  concours  de  son  maître  pour 
délivrer  la  France  des  Bourbons.  Commandant  en 
chef  de  toutes  les  troupes  des  Pays-Bas,  le  prince 
franchirait  la  frontière  à  la  tête  d'une  partie  de  son 
armée,  arborerait  le  drapeau  tricolore,  proclame- 
rait la  réunion  de  la  Belgique  à  la  France,  et  descen- 
drait sur  Paris  après  avoir  rallié  autour  de  lui  un 
nombre  suffisant  de  mécontents.  Mais  il  demandait 
deux  choses  :  la  présence,  au  milieu  des  troupes,  de 
quclipics  liornnics  considéraljlcs,  députés  etg-énérauv, 
qui  .se    constitueraient  en    i^ouverncuient  provisoire. 


L'INSURRECTION  DE  LA  TRIBUNE  55 

puis  la  promesse  de  succéder  ensuite  à  Louis  XVIII. 

Le  comité  directeur  Je  l'opposition  libérale,  dans 
lequel,  avec  Lafayette  et  Voyerd'Arg-enson,  fig-uraient 
les  g-énéraux  Tarayre,  de  Thiard,  Gorbineau,  Merlin, 
entendit  l'émissaire  du  prince  d'Orange  cjui  lui  fut 
amené  par  Voyer  d'Argenson.  Le  prince  avait  des 
chances  de  succès.  ^lais  pouvait-il  être  accepté  pnr 
des  généraux  ?  Le  prince  avait  été  un  de  nos  adver- 
saires de  Waterloo.  En  outre,  quand  on  reprochait 
aux  Bourbons  d'être  revenus  dans  les  bagages  de 
l'étrang-er,  comme  le  faisait  l'opposition,  il  était  diffi- 
cile de  rouvrir  aux  étrangers  les  portes  de  la  France. 

Lafayette  fut  charg-é  de  répondre  à  ces  offres,  mais 
il  fit  attendre  sa  réponse.  Ces  retards  allaient  mal  à 
l'impatience  de  certains  réfugiés  de  Bruxelles  ;  des 
indiscrétions  furent  commises,  le  roi  des  Pays-Bas  fut 
averti,  et,  peu  disposé  à  seconder  l'ambition  de  son 
fils,  il  l'invita  à  voyager,  pour  changer  d'air. 

L'impossibilité  de  recourir  à  l'intervention  étran- 
gère força  les  ennemis  des  Bourbons  à  se  grouper 
derrière  l'opposition  libérale  de  la  Chambre  des  dé- 
putés. 

Les  historiens  l'ont  fait  observer,  et  justement, 
l'opposition  libérale  sous  la  Bestauration  s'est,  pen- 
dant quelques  années,  confondue  avec  le  bonapar- 
tisme. Mais  le  courant  était  plus  fort  qu'elle.  C'est  en 
vain  que  des  esprits  élevés  comme  Royer-Collard,  des 


56  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

polémistes  habiles  comme  Benjamin  Constant,  des 
orateurs  véhéments  comme  Manuel  invoquaient,  dans 
les  débats  parlementaires,  les  principes  des  libertés 
constitutionnelles.  Ces  doctrines  aljstraites,  nouvelles 
pour  un  pays  si  long-temps  déshabitué  de  la  liberté, 
ne  trouvaient  d'écho  que  dans  la  bourg-eoisie  éclairée 
et  la  jeunesse  des  écoles,  tandis  qu'avec  les  souvenirs 
militaires  de  l'Empire,  on  était  assuré  de  remuer  le 
pays  tout  entier  (i). 

Le  g-énéral  Lamarque  le  disait,  avec  sa  fierté  de 
soldat  :  «  Il  n'est,  avec  la  masse  du  peuple,  qu'un 
point  de  contact,  c'est  le  souvenir  de  la  g-loire  passée 
à  laquelle  le  plus  mauvais  hameau,  la  plus  petite 
cabane  ont  pris  une  part  active  ;  car  dans  tous  les 
hameaux,  sous  le  toit  de  toutes  les  cal)anes  sont  les 
g-uerriers  delà  vieille  armée...  Ils  ignorent  sans  doute 
cette  disposition  de  la  nation  les  d'Arg-enson,  les  Bi- 
g-non,  les  Chauvelin  qui  ne  cessent  de  répéter  qu'on 
parle  trop  de  l'armée^  (juon  s'occupe  trop  de  nos 
victoires  passées...  » 

Les  d'Arg-enson,  les  Binnon,  les  (Chauvelin  avaient 
pourtant  jaison.  (]ai',  dans  cette  gloire  de  l'Empire, 
ce  n'était  pas  la  part  la  iiieilleure  que  l'on  exaltait.  Ce 
n'était  pas  cet  imiiionse  eflort  de  réorg-anisation  admi- 
nistrative,   où    Napoléon   avait    déployé     autant    do 

(i)  Voir  Tlmroaii  l)ari;^Mn,  te  Parti  tibéruL  suas  la  Hcslaura- 
liiiii,  iii-H",  l'Ion,   187G. 


L'INSURRECTION  DE  LA  TRIBUNE  57 

génie  que  sur  les  champs  de  batailles.  Ce  n'était  pas 
le  Code  Napoléon,  qui  consacrait  tous  les  principes 
de  la  Révolution  anéantis  dans  le  gouvernement.  Ce 
n'étaient  pas  ces  grands  travaux  qui  contribuaient 
au  progrès  et  au  bien-être  des  peuples  :  les  Alpes  tra- 
versées, des  canaux  ouverts,  l'Italie,  la  Hollande,  la 
Dalmatie,  vingt  peuples   soumis  et  transformés  par 


nous. 


Ce  que  l'on  vantait,  ce  n'était  pas  cette  œuvre 
paciHque.  vraiment  glorieuse  et  la  seule  durable; 
c-était  la  guerre;  ce  que  l'on  rendait  popula.re,  c  était 
le  sabre  ;  et  l'idéal  qu'on  offrait  à  la  France,  hum- 
liée  par  les  Bourbons,  c'était  celui  où  étmcelaU  la 
baïonnette,  dans  les  plis  du  drapeau  tricolore,  sous 
l'aigle  de  la  Grande  Armée. 

Et  toute  la  littérature  libérale  s'y  mettait.  L  his- 
toire, avec  les  souvenirs  militaires,  les  mémoires  des 
généraux,  la  collection  des  Victoires  et  Conquêtes; 
fe  théâtre,  avec  l'invasion  des  colonels  au  Gymnase, 
et  les  pièces  de  Scribe,  comme  Michel  et  Chratme, 
où  le  vieux  militaire  apparaissait  paternel,  vertueux 
et   sensible-,     le    pamphlet,   avec   Paul-Louis,    qui 
avait  été  l'artilleur  le  plus  indiscipliné,  et  qui  avait 
détesté  l'Empire,  mais  qui,  en  haine  des,,  cagots» 

devenait  bonapartiste;  la  poésie,  la  poésie  surtout. 

avec  Déranger. 

Béranger.  qui  avait  célébré  le  Rot  d'Yoetot,  en 


58  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

i8i3,  quand  on  était  las  de  la  g-aerre,  chantait 
l'Empire  dès  qu'on  n'en  sentait  plus  le  poids,  et  le 
peuple  chantait  avec  lui  le  Vieux  Servent  (i8i5), 
le  Champ  d'Asile  (1818),  les  Enjanfs  de  la  France 
(1819)  et  surtout  le  Vieux  Drapeau  (1820). 

11  est  caché  sous  l'hurahle  paille 
Où  je  dors  pauvre  et  mutilé, 
Lui  qui,  sur  de  vaincre,  a  volé 
Ving't  ans  de  bataille  en  bataille. 
Chargé  de  lauriers  et  de  fleurs, 
11  brilla  sur  L'Europe  entière. 
Ouand  secouerai-je  la  poussière 
Qui  ternit  ses  nobles  couleurs  ? 

Enfin  Charlet  et  Raft'et  achevaient  de  rendre  popu- 
laires les  grognards,  par  contraste  avec  ces  troupes 
nouvelles,  tout  de  blanc  habillées  et  qui  suivaient 
les  processions. 

Voilà  pourquoi,  dans  les  rang-s  de  la  g-auche,  la 
popularité  s'attachait  surtout  aux  g-énéraux. 

L'opposition  militaire  est  restée  personnifiée  dans 
le  g-énéral  Foy,  car  aucun  autre  ne  réunissait  à  un 
ég-al  degré  l'éclat  des  services,  l'intégrité  du  carao 
tère  et  le  talent  oratoire  (i). 

D'une  iiuiiillc  de  bonne  bourgeoisie  et  d'une  édu- 

(1)  Fo//,  né  à  Ilatn  (Somme),  en  i77o.]Dcpiité  de  1819  à  i8:>ô. 
Mort  ù  Paris,  le  rî8  nov.  i8"!5.  Sa  morl  fui  un  deuil  aalionai. 
Une  s()us(;ri])lion  ouverte  en  laveur  de  sa  veuve  cl  de  ses  en- 
fants produisit  un  million  en  quelques  jours.  Ses  Discours  ont 
cté[)ul)Iics  en  i82(),  :>.  vol.  in-8»,  cl  son  Histoire  de  la  guerre 
de  la  l'èiiinsule  parut  eu  1827,  4  vol.  iu-8°. 


L'INSUKRECTION  DE  LA  TRIBUNE  59 

cation  soig-née,  11  avait  à  peine  seize  ans  quand  il  était 
parti  pour  la  frontière  du  nord  menacée  par  l'inva- 
sion étrang-ère.  Lieutenant  d'artillerie,  il  avait  été 
arrêté  par  ordre  de  Lel)on,  et  jeté  en  prison  à  Cam- 
brai. Il  fut  sauvé  par  le  g  thermidor. 

Général  à  trente-deux  ans,  en  1807,  il  s'était  sur- 
tout sig-nalé  dans  les  g-uerres  de  la  Péninsule  dont  il 
avait  entrepris  le  récit,  malheureusement  inachevé. 
Il  avait  servi  en  Portug-al  sous  Junot,  puis  sous 
Masséna.  Après  Salamanque  et  la  blessure  de  Mar- 
mont,  il  avait  conduit  la  marche  sur  l'Ebre.  Après 
Vittoria,  il  avait  couvert  encore  une  fois  la  retraite. 
Louis  XVIII  l'avait  fait  inspecteur  g-énéral  de  l'in- 
fanterie, et  il  était  resté  à  l'écart  pendant  les  Cent- 
Jours.  Mais  devant  l'invasion  il  avait  couru  à  Water- 
loo. 11  y  reçut  sa  quinzième  blessure. 

Réduit  à  l'inactivité,  après  la  deuxième  Restaura- 
tion, il  s'occupait  de  ses  travaux  historiques  lorsque 
les  électeurs  de  l'Aisne  l'envoyèrent  à  la  Chambre  des 
députés  (novembre  i8i(j). 

Député,  il  parut  dès  le  premier  jour  à  la  hauteur 
de  ses  nouveaux  devoirs.  Adversaire  loyal,  combat- 
tant à  visage  découvert,  étrang-er  aux  conspirations 
dont  on  lira  plus  loin  le  récit,  il  apportait  à  la  tri- 
bune, avec  une  vie  privée  irréprochable,  avec  une 
parole  élég-ante  et  sonore,  les  plus  brillantes  facultés 
de  l'orateur. 


60  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Il  n'était  pas  le  seul,  cependant.  Auprès  de  lui,  et 
sur  les  bancs  de  la  g-auche,  siég-eaient  les  g-énéraux 
Grenier,  Tarayre,  Demarçay,  Sébastiani,  de  Thiard, 
et  quelques  autres  officiers  de  l'ancienne  armée  (i). 

Soldat  de  la  royauté,  g-énéral  de  la  République, 
comte  de  l'Empire,  membre  du  g-ouvernement  provi- 
soire de  i8i5,  député  de  la  Moselle  en  1818,  Grenier 
consacrait  au  libéralisme  les  dernières  années  d'une 
carrière  bien  remplie. 

Tarayre,  volontaire  en  1792,  s'était  distingué  aux 
armées  d'Italie  et  d'Egypte.  Colonel  en  i8o5,  après 
avoir  passé  dans  la  garde  hollandaise  du  roi  Louis,  il 
était  rentré  dans  les  cadres,  en  1810,  comme  général 
de  brigade,  pour  faire  les  campagnes  de  Russie  et 
d'Allemagne.  Divisionnaire  sous  la  Restauration,  il 
avait  repris  du  service  pendant  les  Cent-Jours,  ce  qui 


(i)  Grenier,  né  à  Sarrelouis  en  17C8,  comme  le  maréchal 
Ney,  mort  en  1827. 

Tarayre  (1770-180.")),  né  dans  l'Aveyron.  Après  i83o,  il  se  re- 
tira dans  son  pays  natal  et  s'y  occupa  d'açriculture.  11  a  laissé 
quelques  ouvrai^es  d'économie  rurale.  Cf.  /Jiur/rufj/iies  Aueyron- 
naises,  t.  11.  L'article  sur  Tarayre  est  de  J.   Duval. 

Demarçaij  (i77-î-i83ij),  né  dan»  la  Vienne.  Il  avait  un  fils  qu 
fut  député  sous  Louis-l'liilippc,  et  vota  avec  la  tjauche  avancée. 

Sébastiani  (Horace),  né  en  Corse  (i77-2-i8r)i).  Il  avait  servi 
surtout  dans  la  cavalerie,  et  il  avait  été  un  des  plus  beaux  hom- 
mes de  son  temps,  avec  les  t^énéraux  de  Coll)ert(Edouard),  Dor- 
senne,  Lasalle,  Préval,  etc.  Son  frère  (Tiburce)fit  l'expédition  de 
Morée,  en  1838. 

Tliiard  de  liissi/  !i']-]9.-iH'f.),  né  à  Paris,  d'ime  vieille  famille 
de  l'aiicieu  i'c(^iine.  Inspecteur  général  des  {gardes  ualiuualcs  en 
i83o. 


L'INSURRECTION  DE  LA  TRIBUNE  61 

lui  valut  la  non-activité  en  i8i5.  Député  de  la  Cha- 
rente-Inférieure, membre  de  l'opposition  libérale  et 
du  comité  directeur,  il  mettait  dans  ses  attaques 
plus  de  violence  que  le  général  Foy.  Tandis  que  Fov 
acceptait  les  Bourbons  et  la  Charte,  Tarayre  restait 
bonapartiste,  et  inclinait  vers  la  République. 

Demarçay,  entré  jeune  au  service,  avait  fait  les 
campag-nes  de  la  Révolution.  Colonel  en  1802,  com- 
mandant de  l'Ecole  de  Metz  en  1806,  il  s'était  retiré 
en  18 10,  avec  le  g-rade  de  g-énéral  de  brigade.  Député 
de  la  Vienne  en  18 19,  il  ne  faisait  pas  de  longs  dis- 
cours; mais  nul  ne  savait  pousser  les  interruptions 
d'une  voix  plus  tonnante. 

Compatriote  de  Bonaparte,  attaché  de  bonne  heure 
à  sa  fortune  et  toujours  dévoué  à  son  souvenir,  le 
général  Sébastiani  joignait  à  l'éclat  des  services  mi- 
litaires une  expérience  diplomatique  éprouvée  dans 
ses  missions  d'Egypte  et  de  Constantinople.  Député 
de  l'Aisne  en  181 5,  de  la  Corse  en  181 9,  il  apportait 
à  la  tribune,  avec  une  grande  confiance  en  lui-même, 
qu'il  ne  faisait  pas  partager  à  tout  le  monde,  une 
hostilité  contre  les  Bourbons  qui  le  poussait  à  la  Ré- 
publique. Mais  il  oublia  la  République  pour  deve- 
nir, sous  Louis-Philippe,  ministre  des  affaires  étran- 
gères et  maréchal  de  France. 

On  était  surpris  de  trouver  sur  les  bancs  de  la 
gauche  un  homme  que  sa  naissance  et  ses  débuts  rat- 


62  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

tachaient  à  la  monarchie.  Officier  de  l'ancien  rég-ime, 
colonel  de  l'Empire,  maréchal  de  camp  de  Louis  XVIII, 
le  marquis  de  Thiard  croyait  avoir  à  se  plaindre  des 
Bourbons.  Député  de  Saône-et-Loire,  de  i82oài848, 
il  siég-ca,  sous  la  ;Restauration,  dans  les  rangs  du 
parti  libéral,  où  se  rencontraient  d'ailleurs  avec  lui 
les  Voyer  d'Arg-enson  et  les  Sainte-Aulaire. 

C'est  grâce  à  ces  députés  militaires  que  l'opposition 
libérale  prit  un  caractère  tout  particulier.  Elle  n'était 
pas  seulement,  comme  l'entendaient  Lafayette,  B. 
Constant,  Manuel_,  Chauvelin,  de  Corcelles,  d'Arg-en- 
son,  et  les  civils,  la  lutte  des  libertés  g-aranties  par  la 
Charte  contre  les  passions  renaissantes  de  l'ancien 
régime.  Les  généraux  la  portaient  constamment  sur 
un  autre  teiTain,  et  ce  qu'ils  remettaient  en  présence, 
c'était  surtout  deux  armées  et  deux  drapeaux. 

Les  occasions  d'ailleurs  s'offraient  chaque  jour. 

Le  7  février  1821,  la  Chambre  avait  à  examiner 
une  pétition  d'anciens  officiers  qui  avaient  servi  en 
Espagne  sous  le  roi  Joseph  et  qui  réclamaient  le 
payement  d'an  supplément  de  solde  arriéré.  La  com- 
mission appuyait  le  refus  du  ministre  de  la  g-uerre  et 
proposait  l'ordre  du  jour,  sous  le  prétexte  que  le  g"Ou- 
vernemcnt  n'avait  pas  à  payer  les  dettes  du  roi 
Joseph. 

Foy  (lércndit  la  pétition.  Il  allégua  ([ii'cn  réalité 
c'était  la  France  (pie  les  oHicieis  avaient  servie  dans 


L'INSURRECTION  DE  LA  TRIBUNE  t^3 

les  rangs  de  la  g-arde  espagnole.  «  Les  Anglais,  dit- 
il,  quand  ils  tiraient  sur  eux,  ne  regardaient  pas  s'ils 
avaient  la  cocarde  rouge  ou  la  (/lorieuse  cocarde  tri- 
colore... ))  Et  comme  la  droite  protestait  :  «  Oui, 
Messieurs,  la  glorieuse  cocarde  tricolore!  » 

C'en  était  assez  pour  faire  oublier  la  pétition  et 
déchaîner  la  tempête.  La  droite  et  la  gauche  échan- 
geaient les  invectives;  la  droite,  avec  MM.  Dudon, 
de  Castelbajac,  de  Marcellus;  la  gauche,  avec  Cons- 
tant, Manuel,  le  général  Tarayre. 

Quand  le  silence  fut  quelque  peu  rétabli,  Foy  rede- 
manda la  parole,  et  déclara  n'avoir  parlé  de  la  co- 
carde tricolore  que  «  dans  son  rôle  historique  ».  «La 
cocarde  blanche,  dit-il,  est  désormais  la  cocarde  du 
devoir.  »  Et  il  ajoutait,  a\ec  un  grand  bonheur  d'ex- 
pression :  «  Mais  s'il  arrivait  que  des  considérations  de 
haute  politique  et  de  haute  sagesse,  qui  peuvent  bien 
ne  pas  échapper  à  l'auteur  de  la  Charte,  le  détermi- 
nassent un  jour  à  revenir  aux  couleurs  du  temps 
national,  ce  ne  seraient  pas  les  ombres  de  Philippe- 
Auguste  et  de  Henri  IV  qui  s'indigneraient  de  voir 
les  fleurs  de  lis  de  Bouvines  et  d'Ivry  sur  le  drapeau 
d'Austerlifz.  » 

Le2i  dumêmemois,  la  Chambre  examinait  une  nou- 
velle pétition,  celle  d'un  capitaine  de  cavalerie  à  la 
demi-solde,  qui  se  plaignait  d'avoir  été  mis  ù  la 
réforme  sans  traitement,  et  reprochait  au  ministre  de 


64  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

la  g-uerre  une  interprétation  almsive  de  l'ordonnance 
du    20  mars  1818. 

Le  vieux  g-énéral  de  Lavau.v  appuyait  la  pétition. 
«  L'armée,  disait-il,  est  livrée  à  l'arbitraire,  les  lois  vio- 
lées avec  mépris.  Les  ministres  oul)lient  que,  s'ils  sont 
responsables  envers  le  roi,  ils  le  sontég-alement  envers 
la  nation  et  envers  l'armée...  » 

Sur  ces  mots,  tapag-e  delà  droite  qui  demande  le 
rappel  à  l'ordre.  Manuel,  Constant,  Demarçay  es- 
sayent, au  milieu  du  tumulte,  d'expliquer  les  paroles 
de  l'orateur.  Constant  les  ag-g-rave  en  soutenant»  que 
l'armée  est  sous  un  arbitraire  fâcheux,  dang-ereux 
pour  la  monarchie  ».  M.  de  la  Bourdonnaye  bondit, 
et  accuse  la  g-auche  de  vouloir  soulever  les  troupes. 
Enfin  le  général  d'Ambrug-eac,  député  de  la  Corrèze, 
demande  la  clôture  de  pareils  débats,  en  se  portant 
g-arant  de  la  discipline  et  des  sentiments  de  l'armée 
envers  la  monarchie. 

La  ({uestiondes  c/o/«//o/is  iiiq:)ériales  et  des  indem- 
nités à  accorder  à  ceux  dont  les  dotations  avaient 
disparu  remit  plus  directement  aux  prises  la  Restau- 
ration et  l'armée  impériale  (mai). 

En  dehors  des  revenus  ordinaires  de  l'Etat,  Napo- 
léon avait  constitué  un  domaine  extraordinaire,  com- 
posé de  biens  réservés  dans  les  pays  conquis  et  sur 
l(;(|uol  il  avait  fondé  un  grand  nombre  de  dotations, 
en  faveur  soit  de  "énéraux,  soit  do  fonctionnaires  ci- 


L'lNSURHi:CTION  DR  LA  TRIDUNT  6j 

vils.  Ces  dotations  étant  rég-ies  par  la  loi  des  niajo- 
rats,  la  nue  propriété  en  appartenait  toujours  au  do- 
maine. Or,  un  des  articles  secrets  (l'art.  5)dutraité  de 
ParisduSomai  i8i4  stipulait  Tabandou,  sans  indem- 
nité, de  toutes  celles  de  ces  dotations  établies  dans 
des  territoires  auxquels  la  France  renonçait. 

Les  titulaires,  qui  avaient  pu  s'attendreà  les  recou- 
vrer lors  de  la  paix  g-énérale^  avaient  multiplié  les 
réclamations.  La  loi  de  finances  de  1818,  en  réunis- 
sant au  domaine  les  débrisde  l'ancien  domaine  extra- 
ordinaire, autorisa  le  g-ouvernernent  à  accorder  pro- 
visoirement des  secours  aux  donataires  les  plus  né- 
cessiteux, suivant  les  ressources  disponibles. 

]Mais  les  plaintes  n'avaient  pas  cessé,  et  depuis,  la 
clause  secrète  avait  été  divulg-uée.  Le  gouvernement 
jugea  donc  convenable  de  régler  la  situation,  et  le 
minisire  des  finances  (^L  de  Villèle)  présenta,  en 
faveur  des  donataires,  un  projet  de  loi  qui  souleva 
les  débats  les  plus  passionnés. 

La  discussion  s'ouvrit  le  22  mai.  La  droite  soute- 
nait que,  si  l'on  indemnisait  les  anciens  soldats  de 
l'Empire,  il  fallait  indemniser  également  les  émigTés 
et  tous  ceux  qui  avaient  souffert  de  la  Révolution. 
Telle  fut  la  thèse  du  général  Donnadieu. 

Mais  d'autres  royalistes  en  vinrent  à  contester  le 
principe  même  de  la  loi,  et,  dans  le  nombre,  un  des 
plus  fougueux,   M.   Clausel  de  Coussergues,  député 


66  LES  COMPLOTS  MILITAIRRS 

de  l'Aveyron  :  v  Ces  dotations,  dit-il,  étaient  des  fiefs 
donnés  par  la  victoire,  la  victoire  les  aôtés...  Vassaux 
de  Bonaparte,  n'avons-nous  pas  assez  payé  vos  titres 
par  le  sani^  de  nos  enfantsque  vous  meniez  enchaînés 
à  vos  armées,  après  avoir  livré  nos  propriétés  au  pil- 
lag-e  de  vos  colonnes  mobiles,  après  avoir  fait  subir 
des  tortures  à  des  vieillards,  à  des  femmes,  à  des  en- 
fants pour  leur  faire  dénoncer  les  conscrits  ?  Etc..  » 

Cettediatribeavaitdéjà  indisposé  lag-auche.Unautre 
ultra,  M.  Duplessis  de  Grenedan,  ancien  mag-istrat, 
ancien  membre  de  ]aChaml)re  introuvable,  et  célèbre 
pour  avoir  demandé  le  rétablissement  du  g-ibet,  profita 
de  l'occasion  pour  refaire  un  réquisitoire  contre  l'Em- 
pire et  contre  ceux  qui  l'avaient  servi. 

<(  Parcourez,  dit-il,  la  liste  qu'on  vous  a  servie  et 
qu'on  intitule  :  Etat  des  donataires  qui  ont  droit  à 
l'indemnité  fixée  par  la  loi  proposée  aux  cham- 
bres. Qu'y  trouvez-vous?  Tous  les  g-énéraux  de 
Bonapai'te,  tonte  sa  maison  civile  et  militaire,  ses 
ministres,  ses  préfets,  ses  intendants,  ses  écuyers, 
tonte  sa  cour...  C'est  Lavalette,  condamné  à  mort 
comme  conspirateur,  et  évadé  des  prisons  après  son 
jugement.  Ce  sont  les  deux  frères  Lallemand,  dési- 
g-nés  dans  l'ordonnance  du  2^  juillet  iHif),  iiumédia- 
teiiicnt  après  Ney  et  Labédoyère,  comme  auteurs  et 
fauteurs  de  la  rébelliau  des  Cent- fours  (i).  C'est 

(i)  Voilà  l'erreur  de    la  Roslauration  (juo  je  signalais    plus 


L'INSURRECTION  DE  LA  TRIBUNE  07 

Drouet,  comte  d'Erlon  ;  c'est  Lefebvre-Desnouettes, 
qu'il  suffît  de  nommer,  c'est  Ameilh,  Brayer,  Gilly, 
tous  compris  dans  cette  môme  ordonnance.  » 

Des  cris  d'indig-nation  et  de  colère  éclataient  sur  les 
bancs  de  la  g-auche,  pendant  que  l'orateur  citait  ces 
noms  qu'il  semblait  désigner  à  une  proscription  nou- 
velle. 11  n'en  continuait  pas  moins.  Il  alla  jusqu'à 
citer  Mouton-Duvernet.  —  «.  Mais  il  est  mort!  lui 
cria-t-on.  Il  a  été  fusillé!  Ne  le  savez-vous  pas?  In- 
terrogiez l'exécuteur  des  hautes-œuvres.  » 

M.  Duplessis  de  Grenedan  allait  toujours  :  «  C'est 
encore  le  lieutenant-général  Clausel.  Députés  de  Bor- 
deaux, dites  si  c'est  à  tort  que  le  roi  avait  banni  celui" 
ci  !  (i)  C'est  encore  le  baron  Debelle,  désigné  dans 
l'ordonnance  et  mis  en  jugement.  C'est  le  baron  Dar- 
ricau,  commandant  des  fédérés  dans  les  Cent-Jours  ; 
c'est  le  comte  Delaborde,  lieutenant-général;  c'est 
Exelmans,  dont  toute  la  France  connaît  les  titres  aux 
bienfaits  du  roi  ;  c'est  Maret,  duc  de  Bassano  ;  c'est 
Miollis,  comte,  lieutenant-général,  dont  les  services  à 
Rome  ne  sont  que  trop  connus.  » 

A  ce  nom,  nouvelles  clameurs  de  protestation  par- 


haut.  On  a  vu  à  quoi  se  réduisait  la  tentative  des  Lallemand,  en 
mars  i8i5,  ch.  i. 

(:)  Clausel  avait  empêché  la  duchesse  d'Ani^oulème  de  sou- 
lever IJordeaux,  lors  du  retour  de  Napoléon,  et  l'avait  forcée  de 
quitter  la  ville.  Il  n'avait  pas  été  banni,  il  avait  été  condamné 
à  mort,  par  contumace, 


68  LES  COMPLOTS  MILITAFRKS 

ties  de  la  g-auche.  Le  général  Foy  :  «  Vous  parlez  là 
du  plus  honnête  homme  de  France,  d'un  des  meilleurs 
officiers  de  l'armée.  C'est  une  infamie  I  » 

Sans  s'émouvoir,  l'orateur  de  la  droite  citait  encore 
les  g'énérau.v  Vandamme,  Lamarque,  Pire,  et  quand 
il  arrivait  à  quelques  autres  qui  avaient  fig-uré  dans 
le  procès  du  duc  d'Eng-hien,  il  s'écriait  dans  un 
mouvement  pathétique  :  «  Dernier  rejeton  du  héros 
qui  commandait  à  Frihourg-  et  à  Rocroy,  c'est  au  nom 
de  la  valeur  et  des  vertus  g-uerrières  qu'on  vient  de- 
mander aujourd'hui  des  récompenses  pour  tes  assas- 
sins, Barois,  Bazancourt  et  le  comte  Hullin,  celui- 
ci  un  des  héros  de  la  Bastille  !...  N'est-ce  donc  pas 
assez  d'avoir  éparg-né  aux  créatures  de  Bonaparte  le 
paiement  des  frais  de  la  guerre  que  la  plupart  d'entre 
eux  ont  suscitée  à  la  France,  sans  ajouter  encore  à 
cette  amnistie  des  récompenses  absurdes?  Le  projet 
de  loi...  n'est  qu'une  nouvelle  concession  des  minis- 
tres à  la  Révolution  ou  à  leur  penchant  pour  elle; 
l'état  qu'ils  y  ont  joint  est  une  insulte  pour  la  Cham- 
bre...» 

L'extrême  droite  avait  ap[)hui(]i,  par  moments,  à 
cette  frénétique  harangue.  Mais  toute  la  gauche  était 
soulevée  de  fureur  {-aW  niaij.  Le  lendemain.  Manuel 
et  M.  de  Sainte-.Vidaire,  député  du  Gard,  y  répondi- 
rent. 

L(î  surlendemain  (:',ô  mai),  Fo}'  trouva  l'occasion  de 


L'INSURRECTION  DE  LA  TRIBUNE  69 

veng-er  l'armée  des  accusations  lancées  contre  elle,  et 
de  prononcer  le  plus  éloquent  de  ses  discours,  un  des 
plus  beaux  qu'aient  entendus  nos  Assemblées. 

Un  orateur  de  la  droite,  le  marquis  de  Bouthilliers, 
pour  jeter  ladéfaveursur  les  récompenses  prodig-uées 
par  Napoléon  à  ses  compagnons  d'armes,  avant  dit 
qu'il  ne  voyait  nulle  part  trace  de  dotation  accordée 
aux  vainqueurs  de  Rocroy  et  de  Fontenoy,  le  g-énéral 
Foy  rappela,  très  justement,  que  le  grand  Condé  avait 
reçu  pour  ses  victoires  Chantilly  et  l'immense  do- 
maine du  Clermontois,  et  que  le  maréchal  de  Saxe 
avait  reçu  le  château  de  Chambord,  aux  acclamations 
de  toute  la  France.  Il  ajouta  : 

«  La  différence  entre  les  temps  anciens  et  les  temps 
nouveaux  est  celle-ci  :  dans  les  temps  anciens  on  s'oc- 
cupait beaucoup  moins  des  officiers  inférieurs  et  des 
soldats.  On  s'en  est  occupé  davantage  depuis  la  Ré- 
volution. Et  cependant,  croyez-vous  qu'on  ait  fait 
beaucoup  pour  eux?  Ces  malheureux  amputés,  por- 
tés sur  la  liste  des  donataires,  surnagent  au  milieu  de 
leurs  nombreux  compag-nons  tombés  sur  le  champ  de 
bataille.  Savez-vous  que,  dans  nos  dernières  g-uerres, 
la  chance  de  mort  contre  nos  soldats  était  de  soixante 
à  un  ? 

((  Et  nos  officiers  inférieurs,  ils  resplendissaient  do 
pureté  et  de  s^loire  !  Vaillants  comme  les  plus  vaillants, 
g-énéreux,  sol)res,  endurcis  à  la  fatig'ue   parce  qu'ils 


70  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

étaient  fils  de  laboureurs,  ils  marchaient  à  pied,  à  la 
tête  des  compag-nies,  les  premiers  à  la  brèche,  les 
premiers  sur  le  champ  de  bataille.  L'administration 
militaire  ne  pouvait  que  rarement,  incomplètement, 
satisfaire  à  leurs  besoins  ;  mais  doués  d'un  cœur  trop 
haut  pour  participer  aux  pillag-es  que  la  nécessité 
imposait  souvent  aux  soldats,  leur  vie  se  consumait 
en  de  cruelles  souffrances,  en  d'éternelles  privations. 
Et  qu'attendaient-ils  au  bout  de  tant  de  maux?  La 
mort  sur  une  terre  inconnue,  la  mort  loin  de  leurs  amis, 
loin  de  leurs  parents,  sans  avoir  môme  l'espérance 
que  leurs  noms,  du  moins,  pourraient  retentir  dans  la 
postérité. 

«  Si,  de  cette  classe  d'officiers,  vous  passez  à  ceux 
que  leurs  talents  avaient  placés  dans  une  sphère  supé- 
rieure, ils  sont  là,  ces  hommes  I  La  puissance  française 
a  passé,  et  tous  ces  _^énérau\  qui  ont  envahi  des  em- 
pires, g-ouverné  des  royaumes  ou  des  provinces,  sont 
rentrés  dans  la  classe  des  simples  citoyens.  Où  sont 
donc  leurs  richesses,  leurs  champs  fertiles,  leurs 
palais  bâtis,  comme  on  l'a  })rélen(lu,  avec  les  larmes 
des  nations?  A  peine  en  pourrait-on  citer  ving't  (jui 
aient  conservé  quelque  chose  des  lari^esses  du  chef 
du  dernier  gouvernement.  Pour  les  autres,  ils  n'ont 
pas  un  asile  où  reposer  leur  tête.  » 

V()i:i-à  (Iroilc  —  «  C'est  faux  !  » 

«  C'est  vrai,  je  suis  prêt  à  cit(M'  les  noms.  Les  trois 


L'INSURRKGTION  DE  LA.  TRIBUNE  71 

quarts  des  donataires  de  la  première  classe  n'ont  pas 
un  pouce  de  propriété.  Les  détracteurs  de  notre  gloire 
ont  beau  faire.  Qu'ils  citent  un  pays  où,  après  une 
guerre  aussi  opiniâtre  et  aussi  long-ue,...  avec  un 
maître  si  indulgent  par  nature,  si  corrupteur  par 
calcul, il  y  ait  eu  tant  de  Décius  et  si  peu  de  Verres!» 

Le  g-énéral  Foy,  réfutant  ensuite  ceux  qui  repro- 
chaient à  l'armée  d'avoir,  comme  celle  de  César,  servi 
à  l'oppression  du  pays,  demanda  si  jamais  il  avait 
existé  une  armée  plus  obéissante  aux  pouvoirs  civils, 
plus  dévouée  aux  intérêts  nationaux  et  à  la  patrie. 

«  Et  savez-vous  pourquoi?  dit-il.  C'est  que  cette 
armée  était  citorjenne,  et  qu'elle  ne  se  formait  plus 
comme  autrefois  du  trop-plein  des  campag-nes  et  de 
l'écume  des  villes.  Elle  était  la  fleur  de  la  population, 
le  plus  pur  sang-  de  la  France.  Ces  hommes,  sortis  de 
dessous  terre  à  l'appel  de  la  patrie  en  dang-er,  bravaient 
toutes  les  fatigues,  tous  les  périls.  InaccessiJjles  à 
la  cupidité  comme  à  la  crainte,  c'était  en  [chantant 
qu'ils  allaient  au  combat,  à  la  mort,  à  une  mort  trop 
souvent  certaine  (i). 

(i)  A  rapprocher  du  beau  couplet  de  Bérangcr  : 

Qui  nous  rendra,  dit  cet  honimc  stoï'iue, 

Aux  bords  du    Rhin,  .i  JL-muiipo,  à  l'icurus, 

Ces  paysans,  lils  du  lu  Ri-puldiiiue, 

Sur  la  frontière,  à  sa  voix  accourus'? 

Pieds  nus,  sans  pain,  sourds  aux   lâches  aiarmcsj 

Tous  à  la  gloire  allaient  du  nicmo  pas... 

(Le  vieud:  Sergent.) 


72  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

«On  a  parlé  de  la  Terreur.  Elle  pesait  sur  l'armée 
comme  sur  tous  ceux  qui  étaient  i^estés  en  France, 
fidèles  au  sol  de  la  patrie.  Elle  n'épargnait  que  ceux 
qui  étaient  allés  sur  la  rive  droite  du  Rhin,  au  milieu 
des  rangs  de  l'étranger.  » 

M.  de  Lafajette,  ei  les  députés  de  la  gauche  : 
«  Bravo  t  bravo  I  » 

Voix  de  la  droite.  —  «  Le  roi  y  était  !  » 

«  Le  roi  était  en  France,  répliqua  le  général  Foy, 
et  vous  avait  officiellement  sommés  d'y  rentrer. 
N'avons-nous  pas  vu  les  Custine,  les  Biron,  les  Hou- 
chard,  traînés  à  l'échafaud?  D'autres  officiers,  dans 
un  rang  inférieur,  ont  eu  le  môme  sort,  ou  bien  ont 
couru  les  plus  grandsdangers.  Moi-même,  Messieurs, 
et  on  peut  bien  parler  de  soi  dans  de  pareilles  cir- 
constances, j'étais  bien  jeune  alors,  je  fus  axTaché  de 
l'avant-garde  de  l'armée  du  Nord,  où  je  combattais 
l'ennemi,  pour  être  jeté  dans  les  cachots  de  Joseph 
Lcbon,  à  Cambrai.  Sans  le  9  thermidor,  j'aurais  péri 
comme  tant  d'illustres  victimes.  Et  savez-vous  quel 
était  mon  crime?  C'était,  alors  comme  aujourd'hui, 
de  ne  pas  savoir  dire  mollement  ce  que  je  sens  avec 
chaleur,  ce  que  je  pense  avec  énergie.  Mon  crime, 
alors  comme  aujourd'hui,  était  de  poursuivre  avec 
une  indignation  égale  les  jacobins  de  la  guillotine  et 
h;s  jacobins  de  la  potence,  w  (Acclamations  et  applau- 
dissements ù  gauche.) 


L'INSURRECTION  DE  LA  TRIBUNE  73 

Le  général  Foy  s'efForra  ensuite  d'établir  que  ni  le 
coup  d'Etat  du  i8  fructidor,  ni  celui  du  i8  brumaire 
n'avaient  été  l'œuvre  de  l'armée  ;  que  la  concentration 
des  pouvoirs  entre  les  mains  d'un  seul  homme  avait 
été  vue  par  elle  avec  plus  de  déplaisir  que  par  le  reste 
delà  nation  (i)  ;  que  l'oppression  de  la  France  sous 
le  régime  impérial  ne  pouvait  être  imputée  à  cette 
armée  employée  alors  tout  entière  au  dehors  ;  que, 
d'ailleurs,  à  cette  époque,  partout  le  pouvoir  militaire 
était  subordonné  au  pouvoir  civil.  «  Cette  discussion, 
dit-il  en  terminant,  ne  sera  pas  sans  intérêt  pour  la 
France.  Si  son  résultat  n'était  pas  le  triomphe  de  la 
cause  des  donataires,  elle  servirait  du  moins  à  mon- 
trer à  la  nation  où  sont  ses  ennemis,  où  sont  les  en- 
nemis du  roi  et  de  la  France.  » 

Cette  conclusion  fut  accueillie  par  les  protestations 
violentes  delà  droite  :  «  Vous  tenez  le  langag-e  d'un 
factieux  !  C'est  un  appel  à  la  révolte,  à  la  g-uerre 
civile  1  » 

La  loi,  mutilée  par  de  nombreux  amendements,  fut 
enfin  votée  par  la  Chambre.  Elle  fut  ensuite  votée 
par  les  Pairs,  le  22Juillet,  malgré  de  nouvelles  résis- 
tances de  la  droite. 

La  discussion   du  budg-et   de  la   g-uerre,  quelque 


(i)  Je  me  permets,  sur  ce  point,  de  renvoyer  le  lecteur  à  mon 
irécédent  ouvrage  :  Les  Coinplols  militaires  sous  le  Consulat 
ii  l'Empire. 


74  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

temps  après^  fournit  le  prétexte  à  de  nouvelles  atta- 
ques^ et  le  g-énéral  Foy  y  prononça  un  véritable  ma- 
nifeste contre  les  institutions  militaires. 

Il  censura  vivement  la  réforme  qui  venait  de  sub- 
stituer les  rég-iments  aux  légions,  non  pas  pour  cette 
substitution  même ,  mais  pour  les  inj  ustices  qu'elle  avait 
entraînées;  car,  dans  le  choix  des  officiers,  on  n'avait 
eu  ég-ard  ni  à  la  durée  ni  à  la  nature  des  services,  et 
on  en  avait  renvoyé  de  onze  à  douze  cents  sans  motif. 

((  Ces  injustices,  dit-il,  ont  fait  une  profonde  impres- 
sion dans  l'armée.  Aussi,  vous  y  chercheriez  en  vain 
cet  attachement  au  drapeau  et  cet  enthousiasme  pour 
la  France  et  pour  le  Roi,  qui,  dans  une  armée  fran- 
çaise, sont  les  liens  les  plus  saints  de  la  discipline.  On 
est  obligé  de  s'y  cacliev  pour  parler  de  la  gloire 
nationale .  La  désertion  à  l'étrang-er,  qui  avait  dis- 
paru de  nos  armées  depuis  la  Révolution,  a  recom- 
mencé avec  plus  d'activité  qu'autrefois.  On  ne  trouve 
plus  d'étoffe  pour  faire  des  sous-officiers,  parce  que 
les  anciens  soldats  ne  veulent  plus  se  reng-ag-er.  Les 
officiers  ont  l'âme  découragée.  Mécontents  du  pré- 
sent, incertains  de  l'avenir,  fatigués  d'être  org-anisés 
et  désorganisés  sans  cesse,  ils  ne  voient  dans  leur 
métier  qu'un  moyen  d'existence  insuffisant  et  pré- 
caire. Ils  tremblent  devant  les  dénonciations,  les 
provocations  et  les  espions,  eux  qui  ne  tremblaient 
jamais  sous  les  baïonnettes  de  l'ennemi. 


L'INSURRECTION  DP:  LA  TRIBUNE  75 

«  Abordons  franchement  la  question.  On  veut  une 
armée  ou  on  n'en  veut  pas.  Si  le  g-ouvernement  veut 
eu  avoir  une,  qu'il  croie  à  lui-même. . .;  qu'il  accorde 
confiance  aux  soldats,  et  il  les  trouvera  fidèles  et  dé- 
voués. Mais  si  l'armée  ne  lui  inspire  que  méfiance,  si 
elle  doit  être  rétrécie  dans  son  avenir,  contrariée  dans 
ses  développements,débarrassons  le  trésor  d'une  charg'e 
inutile,  et  contentons-nous  d'avoir  une  g-arde  pour 
le  trône  et  des  j^endarmes  pour  la  tranquillité  publi- 
(]iie.  ); 

Le  président  du  Conseil,  M.  de  Villèle,  s'empressa 
(le  combattre  l'efFet  de  ce  discours,  dans  une  courte 
et  vive  improvisation.  «  On  est  allé  jusqu'à  prétendre, 
ajouta-t-il,  qiiil  n'y  avait  plus  d'attachement  pour 
le  drapeau.  Est-ce  ainsi  qu'un  bon  Français  doit 
parler  de  Tarmée  française?  Mais  rassurez-vous, 
Messieurs  ;  si  ces  faits  étalent  vrais,  ils  ne  seraient 
pas  dénoncés  à  cette  tribune.  »  La  droite  et  le  centre 
applaudirent  bruyamment. 

Le  lendemain,  le  ministre  de  la  g'uerre  (Lalour- 
Maubourg-)  apporta  des  chiffres  d'où  il  résultait  que 
l'armée,  en  ce  moment,  comptait  lôo.ooo  hommes  ; 
quBj  dans  l'infanterie,  il  serait  facile  de  doubler  l'effec- 
tif,  Ae  telle  sorte  qu'en  peu  de  temps  elle  pourrait 
s'élever  à  25o.ooo,  sans  compter  la  g-arde.  Il  affirma 
que  la  désertion  avait  diminue  ;  que  l'esprit  des  trou- 
pes était  bon  ;  que  partout  elles  se  montraient  fidèles, 


76  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

et  témoig-naient  une  profonde  indig-nation  des  senti- 
ments qu'on  leur  prêtait.  Il  déclara  quil  n'avait  pas 
attenté  à  la  situation  des  officiers, que  la  plupart  avaient 
conservé  leurs  emplois,  et  que  les  autres  rentreraient 
successivement  dans   l'activité.  Il  dit,  en  terminant: 

«  Ne  craig-nez-vous  pas  qu'on  n'interprète  vos  dis- 
cours, qu'on  ne  finisse  par  soupçonner  qiiils  tendent 
à  ébranler  la  fidélité  des  troupes  ?  Un  ministre  du 
roi,  dont  on  accuse  si  hautement  les  actes,  peut,  à  son 
tour,  accuser  l'apparence  des  intentions.  » 

A  ces  attaques  contre  le  drapeau,  contre  le  budg-et 
de  la  g'uerre,  contre  les  nouvelles  institutions  mili- 
taires, qu'on  ajoute,  en  effet,  les  allusions  sig-ni- 
ficatives  aux  soulèvements  militaires  de  Naples  et  du 
Piémont,  les  élog-es  bruyants  prodigués  aux  chefs  de 
l'insurrection  espag'nole,  à  l'héroïque  Espagne, 
comme  disait  Stanislas  de  Girardin  (q  janvier  1821)  ; 
les  paroles  comme  celles  de  Lafayette  :  ((  Contemplez 
l'Espagne...  Nous  avons  déjà  vu,  en  1789,  les  soldats 
français  s'identifier  avec  leurs  concitoyens...  Ici,  ce 
sont  les  troupes  elles-mêmes  qui,  sans  désordre,  sans 
chefs  ambitieux,  ont  les  premières  demandé  la  Consti- 
tution émanée  de  la  volonté  g-énérale  du  pays...  » 

On  comprendra  les  insinuations  du  ministre  de  la 
guerre.  On  comprendra  les  observations  de  M.  de 
Serre,  rappelant  certains  discours  de  la  gauche,  et  y 
dénonçant   une  a  piovocution   manifeste  à  la  révolte, 


L'INSURRECTION  DE  LA  TRIBUNE  77 

provocation  qui  s'adressait  bien  moins  à  la  nation  qu'à 
l'armée.  »  On  comprendra  surtout  la  protestation  du 
g-énéral  d'Ambrug-eac  s'écriant  :  «  Il  est  temps,  dans 
l'intérêt  de  la  patrie,  de  mettre  un  terme  aux  débats 
scandaleux  qui  ag-itent  la  Chambre.  L'armée  oliéit  et 
ne  délibère  pas.  L'armée  est  fidèle  ;  elle  n'est  pas 
tentée  d'imiter  les  criminels  exemples  qu'on  vante 
sans  cesse  à  la  tribune.  » 

Ces  attaques,  en  effet,  descendaient  de  la  tribune 
dans  le  pays,  pénétraient  dans  les  casernes  avec  les 
commentaires  malveillants  des  journaux,  se  répan- 
daient dans  les  rég-iments  où  elles  affaiblissaient  l'au- 
torité des  chefs,  entretenaient  l'hostilité  des  officiers 
subalternes,  et  sollicitaient  la  désaffection  des  sol- 
dats. 

Voilà  comment  on  peut  dire,  avec  quelque  raison, 
que  les  complots  militaires  tentés  contre  la  Restau- 
ration ont  commencé  par  l'insurrection  de  la  tri- 
bune. 


CHAPITRE  III 

Les  premiers  complots.  —  Le  complot  du 
bord  de  l'eau  (1818). 


Les  Bourbons,  qui  se  voyaient  entourés  d'hostilité, 
cherchèrent  d'abord  leur  protection  dans  les  baïon- 
nettes étrang-ères  et  la  demandèrent  ensuite  à  la 
police.  A  aucune  autre  époque  de  notre  histoire,  le 
rôle  de  la  police  ne  fut  plus  actif  ni  plus  odieux. 

Aussi  bien,  sous  la  Restauration,  il  y  avait  une 
autre  poli'ce  que  la  police  administrative  et  politique, 
qui  avait  été  confiée  successivement  depuis  i8i5  à 
MM.  Decazes,  Ang-lès ,  Mounier,  et  qui,  de  1821  à 
1828,  fut  entre  les  mains  du  directeur-général  Fran- 
chet,  dont  le  préfet  de  police  Delaveau,  ancien  con- 
seiller à  la  cour  d'appel  de  Paris,  était  l'étroit  et  fana- 
tique auxiliaire.  Il  y  avait  la  police  particulière  du 
roi  ;  celle  de  Monsieur,  dont  le  pavillon  INIarsan  abri- 
tait l'influence  occulte  et  néfaste;  il  y  avait  enfin  la 
police  du  Dauphin. 

Celle-ci  était  toute  militaire.  D'après  Peuchet, 
bien  rensei'^né,  «  elle  étendait  son  réseau   sur  l'armée 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  79 

entière.  Dans  chaque  régiment,  il  y  avait  trois 
L'spions  en  titre  :  un  dans  le  corps  des  capitaines; 
un  dans  celui  des  lieutenants;  l'autre  surveillait  les 
sous-officiers  et  les  soldats.  Des  aides-de-camp,  des 
généraux,  un  maréchal  de  France  en  faisaient  par- 
tie(i).  » 

Le  gouvernement  avait  d'ailleurs  trouvé  un  moyen 
(le  multiplier  la  surveillance  et  d'org-aniser  la  déla- 
tion, surtout  dans  l'armée.  C'était  de  transformer  en 
autant  de  mouchards  les  membres  de  la  Lég-ion 
d'honneur.  On  oblig-ea  les  ]ég'ionnaires,par  une  nou- 
velle formule  de  serment,  à  dénoncer  tout  propos  sédi- 
tieux ou  qui  leur  paraîtrait  dirig-é  centime  la  tranquil- 
lité publique  et  les  lois  de  l'Etat.  Clarke  avait  eu 
cette  ingénieuse  idée,  et  Macdonald  n'avait  pas 
craint  de  s'y  associer  par  une  circulaire  du  mois 
d'août  181G. 

Ce  qui  caractérise  la  police  de  la  Restauration, 
c'est  qu'elle  ne  se  borna  pas  à  surveiller  tous  ceux, 
civils  et  militaires,  qui  pouvaient  exciter  ou  justifier 
les  défiances  du  gouvernement;  elle  s'étudia  à  les 
compromettre  dans  des  intrigues  coupables.  Elle  ne 
chercha  pas  seulement  à  prévenir  les  complots,  elle 
travailla  surtout  à  les  provoquer.  En  dehors  des  nom- 
breux dossiers  que  conservent  nos  Archives  nationa- 

(i)  Pcuchet,  Mémoires  tirés  f/e.ç  Arcliives  de  la  police,  6  vol. 
in-8",  i838,  t.  v. 


80  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

les  (je  ne  sais  trop  pourquoi)  et  où  s'entassent  les 
vilenies,  il  y  a  peu  de  lecture  plus  répug-nante  que 
celle  de  quelques  imprimés  que  des  policiers  nous  ont 
laissés  sur  cette  administration,  après  s'être  docilement 
plies  à  toutes  ses  exigences.  On  est  écœuré  de  la 
malpropreté  où  tombent  et  se  complaisent  des  prati- 
ques politiques  qui  résistent  à  toutes  les  révolutions, 
et  qui  n'ont  pas  aussi  complètement  disparu  qu'on 
pourrait  le  croire.  Car  les  gouvernements  changent, 
mais  la  bassesse  humaine  est  éternelle  (i). 

Aussi  trouve-t-on  la  main  de  la  police  dans  la  plu- 
part des  complots  de  ce  temps. 

Sans  parler  des  coquetiers  séditieux  (parce  qu'ils 
affectaient  la  fig-ure  de  Napoléon)  qui  avaient  été 
lancés  dans  le  commerce  par  un  agent  inventif,  de 


fi)  Le  Livre  noir  de  MM.  Delavean  et  Franchct  ou  Répertoire 
alphabétique  de  la  police  polilif/ue  sous  le  ministère  déplorable. 
Oiivrap^e  imprimé  d'après  les  registres  de  l'administration.  Paris, 
4  vol.  in-8",  1829. 

On  y  trouve,  en  effet,  la  liste  alpliabétique  des  principairx 
T)ersonnai;es  soumis  à  la  surveillance,  etparticulièrcment  des  an- 
ciens oriiciers,  par  exemple:  Alix,  Hcrton,  les  colonels  liourbalci 
elHraud;  Clauzel,  Denizel,  Fabvier,  le  banquier  Hainçucriot, 
noté  pour  ses  relalions  bonapartistes,  La  Fayette,  Lal'file,  le 
capitaine  Maillet,  Manuel,  Marbot  (Adolphe),  ex-chef  d'esca- 
drons, frère  de  l'auteur  des  iW(;//iOi'/'e.v,  y;'énéral  Merlin,  capitaine 
Persat,  f^énéral  Piat,  Poisson,  ex-clief  d'escadrons,  duc  de 
Rovigo,  colonel  Seruzier,  etc. 

Ces  renseignements  concordent  avec  ceux  qu'on  trouve  dans 
Froment,  Ld  Police  dévoilée  depuis  la  Restauration,  a"  éd., 
.'5  vol.  in-8",  i8.H().  (Froment  avaitcté  chef  de  brigade,  attaclié  au 
cabinei  du  jjréfet  Dclaveau.) 


LES  l'RF.MlF.RS  COMPLOTS  81 

telle  sorte  qu'on  ne  pouvait  mander  des  œufs  à  la 
mouillette  sans  être  suspect  ;  sans  parler  des  bretelles 
non  moinf^ séditieuses ,iparcei[a  elles  étaient  tricolores  ; 
combien  de  projets  mystérieux,  combien  de  machina- 
tions subversives  de  l'autel,  du  trône,  de  la  société, 
sont  sorties  du  cerveau  de  policiers  zélés,  besogneux, 
ou  simplement  abjects!  Telles  furent  les  affaires  du 
iXain  tricolore,  du  Lion  donnant,  des  Patriotes, 
etc.  Telle,  celle  des  Amis  de  laPatrieou.de  l'Epingle 
noire,  à  cause  de  l'éping-le  en  émail,  à  tête  noire,  que 
portaient  les  affiliés. 

Pasquieren  parle  dans  ses  Mémoires  (t.iv,  ch.5). 
Suivant  lui.  l'association  était  certainement  Ijonapar- 
tiste,  recrutée  parmi  les  officiers  licenciés  de  l'armée 
de  la  Loire.  Ils  étaient  fatigués  des  tracasseries  que 
leur  suscitait  le  g-énéral  Despinols,  alors  commandant 
de  la  i"""  division  militaire  (Paris). 

«  On  assurait,  écrit  Pasquier,  qu'elle  avait  des 
ramifications  jusqu'en  Belgique  ;  qu'elle  comptait 
parmi  ses  affiliés  presque  tous  les  réfug-iés  français.. 
La  police  fit  arrêter  quelques  membres.  Ils  furent  mis 
entre  les  mains  du  procureur  du  roi,  M.  Jacquinot. 
excellent  ma^istrat.  Lorsqu'il  eut  examiné  raffaire, 
11  demeura  convaincu  que  c'était  moins  une  cons- 
piration qu'une  intrig-ue,  dans  laquelle  étaient  entrés, 
pour  se  faire  valoir,  quelques-uns  des  misérables 
agents  de  police  qui,  dès  l'arrivée  de  Monsieur  en 


82  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

France,  s'étaient  attachés  au  service  du  château...  » 

Ce  que  Pasquier  n'ajoute  pas,  c'est  que,  tout 
inoffensive  qu'elle  ait  paru  à  Jacquinot,  VEpingle 
noire  donna  naissance  à  un  procès  terminé  par  une 
condamnation  capitale. 

On  arrêta,  en  effet,  dans  le  courant  de  181G,  deux 
anciens  adjudants  du  g-éniCiMonier  et  Thomas.  Monier 
(Charles),  qui  avait  accompag-né  Napoléon  à  l'île 
d'Elbe,  était  accusé  de  complot  en  g-énéral  et,  en  par- 
ticulier, d'avoir  voulu  s'emparer  du  fort  de  Vin- 
cennes.  Tous  les  deux  comparui^ent  devant  la  cour 
d'assises  de  la  Seine,  le  ig  et  le  20  septembre.  Mal- 
gré l'absence  de  preuves  sérieuses,  Monier  fut  con- 
damné à  mort.  On  lui  avait  demandé  vainement  des 
révélations  qu'il  lui  était  impossible  de  faire  puis- 
qu'il ne  savait  rien.  Thomas  fut  acquitté  (i). 

Le  22  octobre  suivant,  l'échafaud  était  dressé  sur 
la  place  de  Grève  et  Monier  allait  y  être  conduit,  lors- 
qu'il lui  vint  l'idée  in  extremis  de  dénoncer  un  capi- 
taine à  la  demi-solde,  du  nom  de  Contremoulin.  Cet 
expédient  le  sauva.  L'échafaud  fut  démoli,  et  la  foule 
qui  attendait  se  dispersa. 

Contremoulin  fut  arrêté.  Après  une  long-ue  déten- 
tion, on  lui  adjoij^nit  comme  conqîlices,  Dufresne, 
e.\-chef  de  bataillon,  Duclos,   ancien  officier-payeur 

(i)  Moniteur. 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  83 

au  27e  chasseurs  à  cheval,  Landremont,  chef  d'esca- 
dron en  retraite,  et  Brice  (Antoine),  ancien  capitaine 
au  i^'  rég-iment  des  chasseurs  à  cheval  de  la  g-arde. 
Nous  avons  déjà  vu  Brice  dans  l'affaire  Lallemand, 
en  i8i5  ;  nous  le  re verrons  dans  celle  de  Belfort,  en 
1820.  Tous  furent  traduits  devant  la  cour  d'assises,  le 
29  septembre,  mais  acquittés,  après  une  brillante 
plaidoirie  de  l'avocat  Merilhou. 

Tous  les  procès  n'avaient  pas  cette  heureuse  issue. 
On  ne  peut  que  rappeler,  en  passant,  le  complot  dit 
des  Patriotes  de  18 16,  dont  les  trois  membres  prin- 
cipaux étaient  un  maître  d'écriture,  un  cordonnier  et 
un  ciseleur,  Garbonneau,  Pleig-nier  et  Tolleron,  mais 
dans  lequel  étaient  entrés  d'autres  affiliés  de  plus 
liante  condition,  tels  qu'un  ancien  magistrat,  Gon- 
neau,  membre  de  la  Chambre  des  députés  des  Cent- 
Jours,  un  ancien  chef  de  bataillon  attaché  à  la  place 
de  Paris,  Descubes  de  Lascaux,  un  lieutenant  des 
douanes,  desofficiers àlademi-solde,  naturellement,  un 
imprimeur,  des  étudiants, etc.  Garbonneau,  Pleig-nier 
et  Tolleron  furent  condamnés  à  la  peine  des  parri- 
cides, c'est-à-dire  qu'ils  furent  conduits  à  l'échafaud 
pieds  nus,  couverts  d'un  voile  noir,  et  qu'ils  eurent 
le  poing-  coupé,  avant  de  subir  la  peine  capitale,  le 
27  juillet  181G  (i). 

(I)  Voir  Procès  des  patriotes.  Paris,  iSiO,  in-8",  et  deux  vo- 
lumes in-8",  parus   sous    le    iiiênie   litre,   chez  'l'iger,  sans  nom 


84  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Qu'avaient-ils  donc  commis  de  si  épouvantable?  Ils 
avaient  distribué,  presque  publiquement,  des  milliers 
de  cartes,  frappées  d'un  cachet  gravé  par  Tolleron, 
et  dont  un  triang-le  maçonnique  était  le  principal  or- 
nement, avec  ces  trois  n^ota:  union,  /lonneur, patrie. 
Ils  avaient,  en  outre,  répandu  une  proclamation  qui 
débutait  ainsi  :  «  Français  !  nous  sommes  arrivés  au 
terme  du  malheur;  amis  du  peuple. dont  nous  faisons 
partie,  nous  avons  lu  dans  lame  de  nos  frères.  Nous 
nous  sommes  empressés  de  prendre  les  mesures  les 
plus  sages  et  les  plus  certaines  pour  la  chute  entière 
des  Bourbons.  Que  les  patriotes  de  l'intérieur  se 
rassurent  ;  nous  veillons  au  salut  de  tous.  »  Mais  le 
reste  était  un  tissu  des  banalités  les  plus  niaisement 
déclamatoires.  Enfin,  ce  qui  paraissait  plus  grave, 
on  leur  attribuait  un  vague  projet  de  destruction  du 
palais  des  Tuileries,  où  habitait  la  famille  royale. 

Ce  complot  était  l'œuvre  d'un  vulgaire  policier, 
nommé  Schelteln,  qui  demeura  introuva])le  pendant 
les  débats.  Ces  conspirateurs  de  181G  n'étaient  que 
des  Imbéciles.  C'étaient  des  anarchistes,  dit  sévère- 
ment Pasquier.  On  l'était  alors  à  peu  de  frais. 

La  police  fut  étrangère  à  la  conspiration  Didier, 
de  Grenoble,  dont  la  répression  a  laissé  une  tache 
sanglante  sur   la  mémoire  du   général    Donnadieu, 

d'auteur  et  sans   date.  Cf.  Liibis,  t.  iv  ;   Vaulabelle,  iv,  cli.  3,  et 
le  Moniteur  pour  les  dL-b.-ïts. 


LES  PUEMIEUS  COMPLOTS  80 

commandant  de  la  division  militaire,  et  du  baron  De- 
cazes,  alors  ministre  de  la  police  (i). 

Il  y  était  entré  beaucoup  d'anciens  soldats  et  officiers 
en  retraite  ou  à  demi-solde,  très  nombreux  dans  cette 
patriotique  province  de  Dauphiné.dont  les  sentiments 
s'étaient  fait  jour  avec  tant  d'éclat  lors  du  retour  de 
l'île  d'Elbe.  Mais  Paul  Didier,  ancien  avocat,  ancien 
directeur  de  l'école  de  droit  de  Grenoble,  esprit  ar- 
dent et  inquiet,  tour  à  tour  bonapartiste  et  royaliste, 
et  mécontent  des  Bourbons,  tout  en  parlant  de  Na- 
poléon II  et  en  annonçant  l'arrivée  prochaine  de 
Marie-Louise,  travaillait  pour  le  duc  d'Orléans.  Il 
donnait  d'ailleurs  à  son  entreprise  des  proportions 
qu'elle  n'avait  pas. 

Il  avait  projeté  de  s'emparer  de  Grenoble  en  jetant 
sur  la  ville  des  bandes  de  paysans,  descendues  à  la 
fois  de  la  vallée  du  Drac,  du  massif  de  la  Grande- 
Chartreuse,  de  la  vallée   du    Graisivaudan,  et    dont 


(i)  Elle  est  retracée  avec  un  intérêt  dramatique  par  Vaula- 
belle(iv,  ch.  2),  qui  a  puisé  à  deux  sources  principales  :  Paul 
Didier  et  la  Conspiration  de  1816,  par  Ducoin,  Paris,  1844, 
et  Histoire  de  la  conspiration  de  Grenoble,  par  Joseph  Rey, 
Grenoble,  1847. 

Mais  il  a  paru  plus  tard,  à  Grenoble,  un  opuscule  curieux  et 
très  rare,  qui  complète  les  précédents  .S.  de  Planta  (i770-i83i)\ 
par  Albert  du  Boys,  ancien  magistrat.  1873,  in-8".  Sébastien  de 
Planta,  que  nous  allons  voir  à  l'œuvre,  était  grand -prévôt  de 
l'Isère,  c'est-à-dire  qu'il  faisait  les  fonctions  de  juge  d'instruc- 
tion et  de  ministère  public  à  la  cour  prévùtale. 

Sur  cet  épisode,  on  peut  consulter  encore  Rochas,  Bioijraphie 
du  LkïUfjhiné.  Didier  était  né  à  Upie  (Drôme),  en  1768. 


86  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

l'action  était  combinée  avec  un  mouvement  de  l'inté- 
rieur. Dans  la  ville,  en  effet,  on  comptait  plus  de  4oo 
affiliés,  et  on  faisait  espérer  la  défection  de  la  légion 
de  l'Isère,  dont  les  cadres  étaient  réduits  à  4  ou  ooo 
hommes,  et  dont  plusieurs  sous-officiers  étaient  ga- 
g-nés. Drouet  d'Erlon,  alors  réfugié  en  Suisse  et  dé- 
voué, comme  on  le  savait  par  le  complot  du  Nord 
fi8i5\  à  la  famille  d'Orléans,  était  prêt  à  passer  la 
frontière  et  à  prendre  le  commandement  militaire  de 
l'insurrection,  dès  qu'elle  serait  maîtresse  de  Greno- 
ble. 

Le  mouvement  était  convenu  pour  la  nuit  du  4  au 
5  mai.  Mais  il  fut  éventé.  Déjà  Donnadieu  avaitobtenu 
du  ministère  de  la  guerre  de  renforcer  la  garnison. 
Dans  la  soirée  du  4,  plusieurs  des  conjurés  de  la  ville 
furent  arrêtés,  et  parmi  eux  l'énergique  lieutenant 
Arribert  qui  s'était  chargé  précisément  de  surprendre 
et  de  garder  Donnadieu,  Les  autres  purent  s'enfuir, 
quelques  heures  avant  le  moment  fixépourl'attaque. 
Les  bandes  formées  dans  la  montagne,  principale- 
ment au  Bourg-d'Oisans  et  à  La  Mure,  n'en  descen- 
dirent pas  moins  sur  (irenoble  pendant  la  nuit,  et  se 
présentèrent  aux  portes  de  la  ville,  sous  la  conduite 
de  Didier.  Au  lieu  de  leurs  amis,  elles  y  trouvèrent 
les  troupes.  Après  une  courte  fusillade,  elles  se  dis- 
persèrent. 

Cette  tenlative  n'avait  coûté  de  sang  qu'aux  insur- 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  87 

g-és  dont  six  restaient  sur  le  terrain.  Donnadieu  et  le 
colonel  Vautré  la  transformèrent  dans  leurs  rapports 
en  un  soulèvement  formidable  dont  ils  n'avaient 
triomphé  qu'au  prix  d'un  combat  acharné.  Le  g"éné- 
ral,  avec  son  exubérance  habituelle,  écrivait  au  minis- 
tre de  la  guerre  (Clarke)  que«  les  cadavres  couvraient 
tous  les  chemins  à  une  lieue  autour  de  Grenoble  ». 
Suivant  lui,  la  conspiration  avait  des  ramifications 
à  Lyon,  dans  les  départements  du  centre  et  jusque 
dans  Paris.  II  n'était  pas  loin  de  croire  qu'il  venait 
de  sauver  la  monarchie,  et  il  se  flattait  déjà,  avec  son 
fidèle  Vautré,  de  la  reconnaissance  de  Louis  XVIII. 

Ces  dépêches  causèrent  une  vive  inquiétude  au 
ministère,  qui  répondit,  par  le  télég-raphe,  en  met- 
tant le  département  de  l'Isère  «  en  état  de  siège  >>, 
et  en  donnant  aux  autorités  militaires  et  civiles  un 
pouvoir  «  discrétionnaire  ». 

Donnadieu  et  le  préfet  de  Montlivault,  ancien  fonc- 
tionnaire de  l'Empire,  firent  un  effroyable  abus  de 
l'arbitraire  dont  on  les  armait.  Non  contents  de  120 
arrestations  auxquelles  on  venait  de  procéder,  ils  pu- 
blièrent des  arrêtés  où  il  n'était  question  que  de  peine 
capitale. 

La  cour  prévôtale  de  l'Isère  n'était  constituée  que 
depuis  le  3o  mars,  et  n'avait  pas  encore  siégé.  Elle 
commença  par  condamner  à  mort  deux  des  prison- 
niers, Drevet  et  Buisson,  qui  furent  exécutés  le  8,  à 


88  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

quatre  heures  du  soir,  sur  la  place  Grenette.  Mais  elle 
avait  pour  prévôt  Planta,  un  enfant  du  pays,  dont 
l'existence  avait  été  des  plus  singulières.  Planta,  qui 
se  faisait  appeler  Falquet  de  Planta,  était  parti  comme 
volontaire  en  1792.  Il  avait  servi,  et  non  sans  dis- 
tinction^ dans  les  armées  de  la  République  et  del'Em- 
pire.  Avec  cela,  il  se  piquait  de  philosophie  et  il  était 
lié  avec  Maine  de  Biran.  D'officier,  il  était  devenu 
inspecteur  d'académie  à  Grenoble,  en  1810,  et  d'uni- 
versitaire prévôt  de  justice  en  181 6.  Tour  à  tour 
républicain,  bonapartiste,  royaliste,  avec  une  désin- 
volture où  la  politique  avait  plus  de  part  que  la  phi- 
losophie, il  pouvait  être  g"êné,  et  surtout  gênant,  pour 
ses  opinions  successives. 

On  s'en  aperçut  dès  le  premier  jour  des  débats, 
quand  un  des  accusés,  le  vieux  David,  aubergiste  à 
Eybens,  interpellant  le  prévôt,  lui  cria  :  «  N'êtes 
vous  donc  pas  ce  Planta  qui  est  venu  si  souvent 
chanter  la  Marseillaise  devant  ma  porte,  au  pied  de 
l'arbre  de  la  Liberté,  et  exciter  les  jeunes  gens  du 
village  à  courir  à  la  défense  de  la  République  et  de 
l'Empereur?  N'est-ce  pas  vous  qui  êtes  cause  du  dé- 
part de  mes  enfants?  Aucun  d'eux  n'est  revenu.  Je 
pourrais  vous  accuser  de  leur  mort  ;  cependant,  je 
ne  me  plains  pas  ;  car  je  n'ai  pas  changé,  ajouta-t-il 
en  frappant  sa  poitrine;  je  n'ai  pas  retourné  mon 
Italiit,  moi  !  » 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  89 

Aussi,  à  la  cour  prévôtale  on  substitua  un  conseil 
(le  g-uerre  présidé  par  Vautré.  Ce  conseil  condamna 
à  mort  ving-t  et  un  accusés,  dont  quatorze  furent  fu- 
sillés, le  lendemain  (lo  mai),  au  bord  de  l'Isère,  sur 
lesplanade  de  la  porte  de  France.  Effrayé  lui-même  de 
ses  rig-ueurs,  le  ministère  aurait  voulu  les  modérer. 
Le  duc  de  Richelieu,  président  du  Conseil,  et  Laîné, 
ministre  de  l'intérieur,  poussaient  à  la  clémence. 
M.  Decazes,  attaqué  par  les  ultras  dans  la  faveur  que 
lui  témoignait  Louis  XVIII,  voulut  leur  donner  des 
gages.  Il  sacrifia  son  honneur  à  son  intérêt,  et  envova 
des  ordres  impitoyables. 

Sept  autres  accusés,  dont  l'exécution  avait  été  ajour- 
née, furent  fusillés  le  i5,  et  parmi  eux  un  garçon  de 
seize  ans,  le  jeune  Maurice  Miard,  de  La  Mure,  sur 
lequel  il  fallut  tirer  trois  fois  pour  l'achever.  Le  iG, 
David,  ce  vieillard  énergique,  dont  les  enfants  n'é- 
taient pas  revenus,  et  que  la  cour  prévôtale  n'avait 
(  ondamné  qu'en  sollicitant  pour  lui  la  clémence 
royale,  fut  envoyé  à  l'échafaud.  11  mourut  avec  le 
môme  courag"e  que  ceux  qui  l'y  avaient  précédé,  en 
criant  comme  eux,  d'une  voix  retentissante  :  Vive  la 
France  !  Vive  l'Empereur  ! 

Didier,  qui  s'était  enfui  dans  la  montagne  el  qui 
avait  gag"né  la  Savoie,  y  fut  découvert  et  livré  par 
les  autorités  sardes.  Il  comparut  devant  la  cour  pré- 
""^tale  avec  beaucoup  de  dignité  et  de  fermeté.  Il  re- 


90  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

fusa  jusqu'au  bout  de  s'expliquer  sur  ses  moyens 
d'action,  tout  en  prétendant  que  le  mouvement  au- 
rait eu  la  plus  g-rande  étendue,  qu'il  aurait  g"ag"né 
Lyon,  et  entraîné  la  chute  des  Bourbons.  Il  fut  exé- 
cuté à  Grenoble,  le  lO  juin.  Il  était  la  ving-t-cin- 
quième  victime  de  cette  sinistre  aventure  dont  le  re- 
tentissement fut  énorme  sous  la  Restauration  (i). 

((  Il  faut  reconnaître,  dit  Pasquier,  qu'il  y  a  des 
moments  où  la  manie  de  conspirer  devient  pour  cer- 
tains hommes  une  sorte  de  maladie  qui,  presque  tou- 
jours, malgré  les  catastrophes,  est  contagieuse.  La 
conspiration  Didier  a  non  seulement  enfanté  celle  qui 
éclata  à  Lyon,  en  1817,  mais  elle  a  encore  été  le  pre- 
mier g'erme  de  tout  ce  qui  a  été  tenté  dans  ce  g-enre 
pendant  les  années  subséquentes.  »  {Mémoires,  iv, 
pag-e  116.) 

Si  cette  maladie,  pour  parler  comme  Pasquier, 
qui  était  alors  ministre  de  la  justice,  fut  contagieuse 
pendant  quelques  années,  c'est  que  la  police  mit  une 

(1)  La  famille  de  Didier  ne  fut  pas  oubli(''e  par  Louis-Pliilippc. 
Son  fils  aîné,  Louis  Didier,  devint,  après  i8.'5o,  jiréfel  de  la 
Somme,  conseiller  d'Etat,  secrétaire-général  du  ministère  de 
'inlérieur.  Mais  ses  compatriotes  ne  lui  ont  pas  pardonné  l'é- 
quivoiiue  pour  laquelle  il  avait  compromis  et  perdu  tant  de 
braves  jjens.  Il  y  a  quelques  années,  à  Grenoble,  lorsque  je 
lisais  les  détails  de  cette  histoire,  sans  me  douter  que  je  la  raj)- 
pellerais  un  jour,  j'allai  visiter  au  cimetière  la  tombe  de  Didier. 
Elle  était  livrée  au  plus  complet  abandon. 

Au  cimetière  Montparnasse,  à  l'aris,  la  tombe  des  sergents 
de  la  Rochelle  est  entourée  d'un  culte  touchant,  et  elle  est  tou- 
jours lleuric.  Il  y  a  un  enseignement  (l;ins  ce  conirasie. 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  91 

déplorable  sollicitude  à  l'entretenir  et  à  la  propag-er. 
Sa  main  n'apparaît  pas  dans  les  événements  de  Gre- 
noble en  1816,  mais  c'est  elle  qu'on  retrouve  dans  les 
affaires  de  Bordeaux  et  de  Lyon,  en  1817. 

Le  6  mai  1817,  la  cour  d'assises  de  la  Gironde  se 
réunit  en  session  extraordinaire  pour  connaître  d'un 
complot  ayant  pour  but  de  détruire  le  g-ouvernement 
légitime,  de  chang-er  l'ordre  de  succession  au  trône 
et  d'exciter  les  citoyens  à  s'armer  les  uns  contre  les 
autres . 

L'acte  d'accusation  du  procureur  g-énéral  déclarait 
qu'il  résultait  des  pièces  et  de  l'instruction  «  que 
ces  hommes,  qui  entrevoyaient  dans  le  trouble  et  le 
déchirement  de  leur  patrie  un  moyen  d'échapper  à  la 
détresse  ou  à  l'obscurité,  avaient  conçu  l'affreux  pro- 
jet de  replacer  la  France  sous  un  joug"  odieux. 

Sur  la  foi  d'un  aventurier,  sans  autre  g-uide  qu'une 
imprévoyance  aveug-le,  sans  autre  lien  de  rapproche  - 
ment  que  leur  haine  commune  contre  le  souverain 
lég-itime,  ils  n'ont  pas  balancé  de  s'en^-ag-er  dans  ce 
complot  criminel. 

C'est  à  Bordeaux  qu'était  placé  le  foyer  de  la  con- 
spiration ;  c'est  dans  cette  ville  que  devaient  éclater 
les  premiers  mouvements.  Le  plan  des  conspirateurs 
était  de  réunir  par  une  association  secrète  les  mécon- 
tents, les  ennemis  du  g-ouvernement,  les  partisans 
de  Buonaparte  ;  de  former  en  diverses  autres  parties 


92  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

du  royaume  des  sociétés  animées  des  mêmes  senti- 
ments^ dont  les  opérations  se  combineraient  avec 
celles  des  conjurés  de  Bordeaux. 

«On  devait  org-aniser  une  armée  prête  à  ag-ir  dans 
l'intérieur,  recomposer  les  autorités  civiles  et  mili- 
taires d'hommes  dévoués  au  parti,  et  rétablir  le  pou- 
voir suprême  dans  les  mains  de  l'usurpateur  ou  de 
son  fils.  »  {Moniteur,  mai  1817.) 

Ce  complot  était  tout  bonnement  l'ouvrage  d'un 
policier  nommé  Randon,  qui  s'était  proposé  de  faire 
renaître  à  Bordeaux  l'aflaire  des  Patriotes  de  Paris, 
mais  qui  se  laissa  prendi-e  à  son  propre  pièg-e,  et 
périt  avec  ses  victimes.  Juste  retour  des  choses  d'ici- 
bas. 

Randon  avait  servi  dans  la  police  de  Fouché,  avant 
de  passer  dans  celle  de  M.  Decazes.  Il  avait  accom- 
pag-né  Napoléon  à  l'île  d'Elbe  ;  puis  il  avait  vécu  d'un 
emploi  dans  les  douanes,  trop  modeste  sans  doute 
pour  son  ambition,  car  il  le  quitta,  en  août  181G, 
pour  se  livrer  à  ses  combinaisons  politiques  dans  le 
sud-ouest,  et  principalement  dans  la  Gironde. 

Il  se  donnait  pour  un  ancien  mameluk,  du  nom 
d'Ali-Bey,  prenait  le  titre  de  lieutenant  de  l'empe- 
reur, de  g-ouverneur  en  chef  de  l'org-anisation  g'éné- 
rale,  et  devant  dépareilles  inventions  on  ne  sait  ce  qui 
étonne  le  plus,  de  l'aplomb  de  ces  intrig-ants  ou  de 
l'aveug'lement  de  leurs  dupes.  Il  travaillait  A  org-ani- 


LES  1>REMIERS  COMPLOTS  «3 

ser  une  armée,  formait  des  cadres  de  régiments, 
fabriquait  des  cartes  correspondant  à  ces  cadres,  les 
distribuait,  et  surtout  les  faisait  distribuer. 

Le  timbre  de  ces  cartes  portait  les  lettres  V.  N. 
[vive  Napoléon).  On  lisait  aux  quatre  ang-les  des 
caractères  qui  signifiaient  le  gouvernement  général, 
corps  impérial,  partisans.  11  entretenait  des  cor- 
respondances avec  les  autres  associations  du  royaume 
qui  devaient  agir  de  concert  avec  celle  de  Bordeaux; 
bref,  il  était  la  cheville  ouvrière  du  complot. 

Pendant  qu'il  préparait  ainsi,  sous  l'œil  bienveil- 
lant des  autorités  locales,  un  fictif  20  mars,  Randon 
devait  adresser  ses  rapports  à  un  commissaire  cen- 
tral de  police  établi  à  la  Rochelle.  Tout  à  coup 
ses  rapports  cessèrent.  S'était-il  laissé  aller  au 
remords^,  ou  plutôt  au  plaisir  de  conspirer  pour  son 
compte  ?  L'autorité,  inquiète,  décida  son  arrestation 
et  celle  des  adhérents  qu'il  avait  réussi  à  recruter. 
C'est  ainsi  que  furent  renvoyés  devant  la  cour 
d'assises  de  la  Gironde  28  accusés,  dont  les  prin- 
cipaux étaient,  avec  Randon  (Laurent-Frédéric- 
Ermel),  24  ans,  né  dans  la  Seine-Inférieure,  ancien 
lieutenant  des  douanes  ;  Maury,  tisserand,  domicilié 
à  Béziers,  et  agent  de  Randon  dans  cette  région  ; 
Theron,  officier  en  non-activité,  qui  s'était  occupé 
de  distribuer  des  cartes  ;  Bedrine,  capitaine  d'état- 
major  en  inactivité,  qui  travaillait  à  l'organisation 


94  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

d'uu  régiment  Je  cavalerie  légère,  dont  il  avait 
accepté  le  commandement  ;  Brunet,  officier  à  la 
demi-solde,  charg-é  de  former  un  régiment  à  Lan- 
gon  ;  Tardy,  sous-lieutenant  en  retraite,  charg-é 
également  de  lever  un  régiment  ;  Cassairjne  fils, 
praticien  à  Sainte-Foy,  chargé  de  réunir  les  confé- 
dérés du  pays  et  de  former  les  cadres  de  trois  régi- 
ments; Lhote,  ancien  sapeur  du  génie,  distributeur 
de  cartes  ;  etc. 

Les  débats  se  prolongèrent  pendant  quinze  jours 
sans  grand  intérêt.  Les  plaidoiries  terminées,  le  pré- 
sident dit  dans  son  résumé  : 

«  Après  les  tempêtes  politiques,  qui  pendant  un 
quart  de  siècle  ont  désolé  la  France  et  déchaîné  toutes 
les  passions,  on  doit  s'affliger  sans  doute  mais  non 
s'étonner  de  ce  qu'il  existe  encore  des  hommes  à  qui 
une  longue  habitude  de  troubles  et  de  licence  a  fait 
considérer  comme  un  fléau  le  régne  de  l'ordre  et  de 
la  paix;  à  qui  l'obligation  honteuse  de  rentrer  dans 
la  classe  d'où  le  hasard  les  fit  sortir  fait  déplorer 
comme  une  injustice  la  réduction  des  emplois  que  le 
projet  insensé  d'envahir  le  monde  avait  pu  seul  faire 
créer.  Etc.  » 

Le  23,  la  cour  rendit  son  jugement.  En  vertu  des 
articles  87,  88,  89,  92  du  Gode  pénal,  il  condamnait 
six  des  accusés,  Randon,  Maury,  Lhote,  Bedrinc, 
1  héron    et  Ca.s.saigne,  à   lu  peine  de    mort;  l\aadou 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  95 

réclama  alors  le  bénéfice  de  l'article  io8  du  même 
Code  qui  accordait  l'impunité  au  révélateur.  La  cour 
lui  en  refusa  l'application. 

Les  condamnés  se  pourvurent  en  cassation.  Le 
pourvoi  fut  rejeté  le  19  juin.  Toutefois,  la  peine  de 
mort  prononcée  contre  Maury,  Lhote  et  Theron  fut 
commuée  en  ving-t  ans  de  travaux  forcés.  Les  autres 
furent  exécutés  à  Bordeaux,  le  6  juillet,  au  g-rand  dé- 
sespoir de  Randon,  qui  ne  cessa  de  protester  jusque 
sur  l'échafaud,  en  invoquant  son  titre  de  policier  et 
ses  répug'nants  services. 

Les  événements  de  Lyon  ont  fait  plus  de  bruit. 

Le  commandant  militaire  de  Lvon  (19^  division) 
était  alors  le  lieutenant-g-énéral  Canuel^  un  des  plus 
tristes  personnag-es  de  ce  temps,  avec  le  g-énéral  Don- 
nadieu,  et  plus  méprisable  que  Donnadieu.  Après 
tout,  celui-ci  était  un  brave  soldat  qui  avait  payé  de 
sa  personne  sur  les  champs  de  bataille  de  la  Répu- 
blique et  de  l'Empire,  aux  armées  du  Nord,  d'Alle- 
magne et  d'Espag-ne.  Dans  l'affaire  Didier,  il  s'était 
retranché  derrière  les  ordres  de  M.  Decazes.  Mais 
Canuel  n'avait  fait  la  g-uerreque  deux  fois  et  en  Vendée, 
en  1793  et  en  i8i5.  En  1793,  sous  les  ordres  du  gé- 
néral Rossig-nol,  il  y  servait  la  République,  en  la  dés- 
honorant par  ses  cruautés.  En  i8i5,  associé  à  Henri 
de  La  Rochejaquelein,  il  y  servait  les  Bourbons  peu 
honorés  d'un  pareil  appui.  Il  avait  alors  pour  adver- 


96  LES  C0.MPL(3TS  MILITAIRES 

saire  le  g-énéral  Lamarque,  qui  l'avait  battu,  et  qui 
avait  achevé  de  l'accabler  sous  le  ridicule  (i). 

Canuel,  de  soldat  médiocre,  était  devenu  g-énéral. 
Fils  d'un  marchand  de  bois,  il  voulut  devenir  baron. 
Pour  cela,  que  lui  fallait-il?  Une  occasion  de  témoi- 
g-ner  son  zèle  au  roi.  Et  quelle  meilleure  occasion 
qu'une  conspiration,  comme  celle  qui  venait  de  faire 
valoir  Donnadieu,  et  de  lui  mériter  le  g-rand  cordon 
de  Saint-Louis  ?  En  conséquence,  Canuel  fit  venir  à 
Lyon  et  dans  les  environs  des  officiers  sans  traite- 
ment ou  à  la  demi-solde,  des  sous-officiers  de  la  ligne 
et  de  la  g-endarmerie  qui,  org-anisés  en  police  mili- 
taire, multiplièrent  autour  d'eux  les  sugg-estions  per- 
fides et  les  provocations  savantes.  Ce  fut  en  vain. 
Pendant  plusieurs  mois,  dans  le  courant  de  1816,  on 
attendit  un  complot  qui  ne  vint  pas.  Car  ces  menées, 
qui  échappaient  au  préfet  du  Rhône,  M.  de  Chabrol, 
étaient  déjouées  par  M.  de  Sainneville,  commissaire 
g-énéral  de  la  police  à  Lyon. 

Canuel,  cependant,  s'obstina  et  réussit  l'année  sui- 
vante. Un  nommé  Brunet,  ag-ent  de  la  police  militaire, 
plusieurs  fois  arrêté  par  M.  de  Sainneville,  et  tou- 
jours relâché  sur  les  réclamations  de  l'état-major  de 


(!)  Canuel  avait  conlcsté  le  succès  de  Lamarque,  et  celui-ci 
lui  avait  ré[)ondu  avec  le  talent  d'écrivain  qu'il  joignait  à  scR 
(jualitcs  militaires.  Voir  Mcinaires,  t.  m.  Lettre  uii  (jènèral 
Cunuel.  Le  morceau  est  exquis. 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  97 

la  place,  Je  concert  avec  un  capitaine  Ledoux,  de  la 
lég-ion  de  l'Yonne,  en  g-arnlson  à  Lyon,  parvint  à 
grouper  un  assez  grand  nombre  d'officiers  à  la  demi- 
solde. 

Ledoux  répondait  de  ses  soldats  et  se  charg-eait  de 
la  ville.  Un  capitaine  de  drag-ons  à  la  demi-solde, 
Oudin,  devait  marcher  à  la  tête  de  plusieurs  com- 
munes du  sud-ouest  de  la  banlieue,  et  un  ancien 
chef  de  corps  franc  pendant  les  Cent-Jours,  Garlon, 
jiromettait  d'insurg-er  plusieurs  autres  communes  du 
nord-ouest.  Le  mouvement  fut  fixé  au  8  juin  1817. 
La  cocarde  tricolore  était  le  sig-ne  de  ralliement.  On 
proclamerait  Napoléon  II. 

Le  8,  au  matin,  les  conjurés  de  Lyon  se  réunirent. 
iMais  Ledoux  ne  parut  pas.  Pourquoi?  Il  était  allé, 
disait-on,  aux  environs.  Il  revint  le  soir,  et  se  dirig-ea 
vers  la  maison  de  Canuel.  On  le  suivit.  Plus  de  doutes. 
Quand  il  sortit,  on  lui  tira  un  coup  de  pistolet  qui 
retendit  mort  sur  le  pavé.  Assurés  d'être  trahis,  les 
conjurés  de  la  ville  ne  boug-èrent  pas.  Mais  les  com- 
munes s'étaient  levées,  dans  la  soirée  du  8,  au  son 
du  tocsin.  Elles  marchaient  sur  Lyon,  quand  elles 
furent  dispersées  par  la  g-endarmerie,  sans  effusion 
de  sang,  sans  qu'un  seul  coup  de  fusil  eût  été  tiré. 

Ce  simulacre  d'insurrection  fut  annoncé  au  g-ouver- 
nement  par  les  autorités  comme  un  soulèvement  for- 
midable. Aussitôt  commencèrent  des  arrestations  eu 

6 


98  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

masse  et  les  prisons  reg-orgèrent.  La  cour  prcvôtale 
de  Lyon,  obéissant  aux  passions  qui  avaient  entraîné 
la  cour  prévôtale  de  Grenoble,  dans  l'affaire  Didier^ 
multiplia  les  condamnations.  Sur  i55  personnes 
arrêtées,  iio  furent  condamnées,  et  28  à  la  peine  de 
mort.  Il  y  eut  12  exécutions,  dont  celle  du  capitaine 
Oudin,  à  Saint-Genis-Laval,  et  celle  d'un  g-arçon  de 
seize  ans,  devant  la  maison  de  sa  mère.  La  g-uillotine 
se  transpoj-tait  de  commune  en  commune.  Car,  au 
lieu  d'envelopper  tous  les  accusés  dans  la  même 
procédure,  la  cour  avait  partagé  la  banlieue  de  Lyon 
en  douze  catég"ories  qu'elle  jugeait  successivement  (i). 
Il  s'éleva  de  telles  plaintes  contre  ces  crimes  de  la 
justice;  Camille  Jordan,  député  du  Rhône,  les  dé- 
nonça à  la  tribune  avec  une  telle  indignation,  que  le 
g-ouvernement  finit  par  s'émouvoir.  Le  maréchal 
Marmont,  duc  de  Raguse,  fut  envoj^é  à  Lyon  avec 
des  pouvoirs  extraordinaires,  pour  conduire  une  en- 
quête. Il  fut  d'abord  entouré  de  g"ens  qui  travaillèrent 


(i)  Les  cours  préuùlales avaient  été  instituées  par  ordonnance 
du  rîo  décembre  iSu)  et  subsistèrent  jusqu'en  1818. 

11  y  en  avait  une  par  département.  Elle  était  composée  d'un 
président,  d'un  prêoùt  militaire,  ayant  le  plus  souvent  le  j^rade  de 
colonel,  et  de  cintj  juives  civils,  sans  l'assistance  du  jury.  Les 
juf^emenls  étaient  rendus  sur  l'heure,  les  arrêts  sans  appel,  et 
exécutoires  dans  les  vingt-(iuatre  heures.  Tel  individu,  jugé  le 
matin,  était  exécuté  dans  l'après-midi.  On  vit  ([uchpicfois  les 
juj.;es  aider  le  bourreau  à  dresser  l'échafaud,  pour  alh'r  plus  \  ite. 
A  iMonl|)ellier,  le  -v.  juillet  iS  iCi,  cin(|  individus,  condamnés  dans 
l'aprcs-midi,   lurent  guillotinés   le   soir  même,  (lu.c  Jhinibcauu-. 


I 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  99 

à  lui  cacher  la  vérité.  Mais  son  chef  d'état-major,  le 
colonel  Fabvier,  aidé  de  l'honnête  Sainneville,  se 
livra  à  une  enquête  particulière  qui  lui  permit  d'é- 
clairer le  maréchal.  Marmont  eut  le  courag-e  de  par- 
ler de  justice,  le  ministère  eut  le  bon  sens  de  l'écou- 
ter. On  adoucit  les  condamnations  prononcées,  on 
élarg-it  les  prisonniers,  on  remit  les  amendes,  etc.  Le 
préfet  fut  déplacé,  et  Canuel  fut  dépossédé  de  la 
ig'"e  division  militaire.  Mais  il  passa  inspecteur  géné- 
ral de  l'infanterie,  et  son  rêve  fut  exaucé.  11  devint 
baron  (i). 

Ces  deux  affaires,  où  furent  mêlés  des  officiers 
comme  Bedrine,  Brunet  et  Theron,à  Bordeaux,  Oudin 
et  quelques  autres,  à  Lvon,  se  |  rattachent  encore  à  la 
politique.  Le  premier  complot  purement  militaire  est 
de  1817.  C'est  celui  de  plusieurs  sous-officiers  d'un 
rég-iment  de  la  garde,    «  prévenus  d'avoir  formé  un 

(i)  Cf.  Mémoires  de  Marmont,  t.  vu,  avec  un  long  appendice 
consacré  à  cette  affaire  qui  souleva  de  vives  polémiques.  Car  le 
préfet,  ]\L  de  Chabrol  (plus  tard  préfet  de  la  Seine;,  et  le  maire 
de  Lyon,  M.  de  Farg'ues,  publièrent  chacun  un  plaidoyer  per- 
sonnel, sans  parler  du  Compte  rendu  de  Sainneville,  et  du  livre 
de  Fabvier,  Z(/o?i  en  iSiy  (Paris,  cliez  Delaunay,  in-S",  1818), au- 
quel répondit  naturellement  Canuel  :  Réponse  de  M .  le  lieute- 
nant-général Canuel  à  l'écrit  iniitulé  :  Lyon  en  181 7.  —  Paris, 
1818,  in-S",  chez  Dentu. 

Pasquier,  dans  ses  Mémoires  (t.  iv),  croit  à  la  conspiration, 
et  n'admet  pas  qu'elle  fût  une  invention  de  Canuel.  Mais  lui- 
même,  qui  était  alors  ministre  de  la  justice,  témoig'na  d'une 
grande  légèreté. 

Canuel,  que  Napoléon  n'avait  jamais  voulu  employer,  servit 
dans  l'expédition  d'Espagne  en   i8'!3.  11  mourut  en  i8/)i. 


100  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

complot  contre  la  vie  des  princes  de  la  famille  royale, 
et  notamment  contre  celle  de  Monsieur  ». 

Voici  les  faits,  tels  que  les  exposait  le  28  août,  de- 
vant le  conseil  de  g'uerrede  la  i"^"  division  militaire,  le 
capitaine  rapporteur,  chevalier  de  Maupas  (i). 

Le  28  avril,  le  2"  réçiment  était  sous  les  armes,  à 
Versailles,  attendant  l'arrivée  de  Monsieur,  qui  devait 
le  passer  en  revue.  Un  ancien  serçent-major,  du 
nom  de  Faiseau,  cassé  quelques  jours  auparavant,  de- 
manda à  parler  à  un  de  ses  officiers,  et  lui  apprit  que 
les  trois  fourriers  Desbans,  Cliajaux,  Nepveu,  avaient 
conçu  le  projet  de  tirer  sur  le  prince. 

L'officier  fit  part  de  cette  confidence  sing-ulière  au 
colonel  qui  n'y  attacha  aucune  importance,  «  reg-ar- 
dant  Faiseau  comme  ayant  la  tête  dérang-ée  ».  Le 
prince  arriva,  passa  devant  le  front  des  troupes  et 
dans  les  rangs.  Personne  ne  manqua  à  son  devoir. 
Faiseau  fut  envoyé  au  cachot. 

Il  V  maintint  ses  déclarations,  et  on  arrêta  les  trois 
sous-officiers  dénoncés,  auxc^uels  on  ajouta  le  serg-ent 
Guichard  et  le  caporal  Varaig-ne.  Desbans,  qui  aurait 
été  l'instig'ateur  du  complot,  était  un  excellent  soldat. 
Toutefois,  il  avait  été  sergent-major  dans  l'ancienne 
g-arde.  Il  était  d'un  caractère  difficile,  et  on  pouvait 
lui  reprocher  quelques  propos  inconsidérés  à  l'adrcs-se 

(i)  Moniteur  1817  (po  ot  ."^o  anùt). 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  101 

de  la  famille  royale.  Aussi,  l'accusation  fut-elle  prise 
au  sérieux  par  le  rapporteur. 

Après  un  long"  exorde,  consacré  à  vanter  la  fidé- 
lité de  l'armée  «  devenue  le  soutien  du  trône  et  de  la 
légitimité  »,  il  s'attacha  à  prouver  qu'un  complot 
avait  été  formé  contre  la  vie  des  princes  ;  que  la  réso- 
lution d'agir  avait  été  concertée  entre  Desbans  et 
Chayaux,  et  qu'ils  étaient  coupables,  malgré  l'absence 
d'attentat  ;  que  Nepveu  était  au  moins  coupa])le  de 
non-révélation  ;  que  Guichard  l'était  d'actes  sédi- 
tieux, mais  que  Varaig-ne  était  irréprochable.  Il  ter- 
mina, en  disant  : 

«  Vous  allez.  Messieurs,  prononcer  sur  le  sort  des 
accusés.  Comme  jug-es  et  comme  jurés,  vous  avez 
recueilli  dans  les  débats  et  dans  les  pièces  de  la 
procédure  tous  les  éléments  et  toutes  les  preuves 
qui  doivent  déterminer  votre  arrêt  solennel.  A  l'ins- 
tant où  vous  le  rendrez,  vous  vous  rappellerez  que 
des  hommes,  aussi  dangereux  par  leur  audace  que 
faibles  par  leur  nombre,  se  sont  réunis  par  leur  haine 
commune  pour  la  famille  chérie  des  Bourbons,  et  n'ont 
pas  craint  de  concerter  entre  eux  les  moyens  d'atten- 
ter à  des  jours  pour  lesquels  l'armée  entière  donne- 
rait les  siens.  Qu'une  punition  exemplaire  devienne 
le  prix  d'un  complot  exécral)le  !Que  le  glaive  des  lois 
frappe  de  toute  sa  force  la  tête  impie  des  traîtres 
qui  ont  voulu  souiller  leurs  mains  d'un  crime  atroce!  » 


102  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Les  avocats  s'efforcèrent  en  vain  de  démontrer  l'Ina- 
nité des  charg-es  imputées  à  leurs  clients.  Le  colonel 
Druault,  du  2®  régiment,  qui,  le  premier  jour,  n'avait 
voulu  accorder  aucun  crédit  à  la  délation  de  Faiseau, 
vint  témoig-ner,  à  l'audience,  de  la  sincérité  du  ser- 
g-ent-major,  déclarant  qu'il  était  généralement  estimé, 
et  «  qu'il  avait  donné  plusieurs  fois  des  preuves  de 
son  dévouement  à  la  famille  royale,  en  faisant  con- 
naître à  ses  chefs  les  opinions  des  sous-officiers 
du  régiment  ». 

Cette  déposition,  édifiante  sur  l'espionnage  mili- 
taire organisé  dans  l'armée,  décida  du  sort  des  accu- 
sés. A  l'unanimité,  Desbans  et  Chayaux  furent 
condamnés  à  mort,  et  Nepveu  à  cinq  ans  de  réclu- 
sion. Les  autres  étaient  acquittés. 

Les  condamnés  se  pourvurent  en  révision,  mais  le 
pourvoi  futrejeté.  Le  6  septembre,  dans  l'après-midi, 
Desbans  et  Chayaux  furent  extraits  de  la  prison  mi- 
litaire de  l'Abbaye,  conduits  à  la  plaine  de  Grenelle,  et 
fusillés. 

Le  gouvernement  se  montrait  d'une  rigueur  ex- 
cessive contre  toutes  les  marques  de  désaffection  qu'il 
rencontrait  dans  l'armée.  Quelques  mois  auparavant, 
le  9  mai,  le  môme  conseil  de  guerre  avait  condamné 
à  mort,  un  soldat  de  la  légion  de  l'Eure,  Michel  Cou- 
ture, pour  avoir  excité  ses  camarades  à  la  désertion, 
tenu  (les  propos  séditieux,  «  et   parlé    du   retour  de 


I 

I 
I 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  103 

l'usurpateur)).  Couture  fut  passé  par  lesarmes  à  Gre- 
nelle. 

Ces  complots  sont  Individuels,  en  quelque  sorte. 
Le  premier  complot,  collectif  et  org-anisé;  celui  qui, 
par  son  extension,  aurait  pu  mettre  en  dang-er  la 
monarchie,  est  du  mois  d'août  1820.  Toutefois,  il  est 
curieux  de  constater  qu'auparavant  la  première  in- 
trig-ue  où  l'armée  fut  mêlée  à  la  politique  fut  entiè- 
rement royaliste.  Il  est  vrai  qu'elle  n'était  pas  dirig-ée 
contre  la  couronne,  mais  seulement  contre  le  minis- 
tère, et  qu'elle  était  l'œuvre  des  ultras.  C'est  le  fa- 
meux complot  du  bord  de  l'eau,  de  1818,  dont  il 
faut  bien  dire  quelques  mots. 

Il  y  avait  alors,  dans  le  ministère,  trois  personnes 
ég-alement  odieuses  aux  ultras  :  le  duc  de  Richelieu, 
M.  Decazes,  et  le  maréchal  Gouvion  Saint-Cyr. 

Le  duc  de  Richelieu,  ministre  des  affaires  étrang-è- 
res,  travaillait  à  obtenir  l'évacuation  du  territoire 
avant  le  terme  fixé  parle  traité  du  20  novembre  i8i5, 
et  il  y  allait  réussir,  grâce  à  l'amitié  particulière 
qui  l'unissait  à  l'empereur  Alexandre.  M.  Decazes, 
ministre  de  la  police  et  favori  de  Louis  XVIII,  avait 
fait  rendre  l'ordonnance  du  5  septembre  181 6  qui  avait 
dissous  la  Chambre  introuvable.  Il  avait  fait  modifier 
en  181 7  les  lois  restrictives  de  la  liberté  individuelle 
et  il  venait  d'obtenir  la  suppression  des  cours  prévô- 
tales.  Enfin  le  maréchal  ministre  de  la    ffuerre  avait 


^04  LRS  COMPLOTS  MILITAIRES 

fait  voter  la  loi  qui  réorg-anisait  l'armée  sur  des  bases 
démocratiques,  et  il  rappelait  dans  les  rang-s  les  sol- 
dats de  Bonaparte.  Aux  yeux  des  ultras,  abrités 
derrière  le  comte  d'Artois,  cette  politique  modérée  et 
conciliante  menait  la  monarchie  aux  abîmes.  II  im- 
portait donc  de  se  délivrer  du  ministère  et  de  sauver 
le  roi  quand  même,  suivant  le  mot  de  Chateau- 
briand. Mais  comment  ? 

Enlever  les  ministres  au  sortir  du  Conseil,  sur  la 
route  de  Saint-Gloud,  et  les  conduire  droit  au  château 
de  Vincennes,  où  on  les  enfermerait  sous  la  erarde  du 
marquis  de  Puyvert:  tel  était  le  moyen  qui  paraissait 
le  plus  simple  et  le  plus  prompt.  Pour  cela,  on  se  ser- 
virait d'un  rég-iment  de  cuirassiers  de  la  garde  com- 
mandé par  M.  de  la  Rochejaquelein,  de  deux  batail- 
lons du  3c  régiment  d'infanterie  de  la  garde  aux 
ordres  de  M.  Berthierde  Sauvig-ny,  et  d'une  partie  du 
28  rég-iment  des  Suisses  caserne  à  Rueil  ;  toutes  ces 
troupes  disposées  en  échelons  entre  Saiut-Cloud  el 
Vincennes. 

En  même  temps,  à  Paris,  un  corps  org-anisé  d'en- 
viron 3.000  hommes,  formé  de  g-ardes  du  corps,  de 
Vendéens,  d'anciens  émigrés  et  de  volontaires  royaux, 
devait  se  réunir  sur  la  place  du  Carrousel,  se  porter 
chez  des  fonctionnaires  désig-nés  d'avance  et  procéder 
à  leur  arrestation.  Après  quoi,  on  forcerait  le  roi  d'ab- 
diquer en  faveur  de  son  frère,  et  on  composerait  un 


1 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  103 

nouveau  ministèredans lequel  on  aurait  mis  Chateau- 
briand aux  afFaires  étrang-ères,  Villèle  à  l,"intérieur, 
de  Labourdonnaye  à  la  police,  le  g-énéral  Canuel  à  la 
g-uerre,  de  Bruges  à  la  marine,  et  de  Fitz-James  à  la 
maison  du  roi.  Enfin,  on  aurait  confié  le  commande- 
ment de  la  I  re  division  militaire  au  général  Donnadieu . 
Un  pareil  coup  de  main  réclamait  des  hommes 
énergiques  et  surtout  peu  scrupuleux.  Aussi,  n'est- 
on  pas  étonné  d'apprendre  que  Donnadieu  et  Canuel 
s'en  étaient  chargés:  Donnadieu,  ennemi  déclaré  de 
M.  Decazes  depuis  l'affaire  de  Grenoble  et  privé  de 
son  commandement  militaire  par  Gouvion,  Donna- 
dieu  qui  se  répandait  en  insultes  violentes  contre  le 
duc  de  Richelieu  et  qui  était  allé  jusqu'à  le  menacer 
de  voies  de  fait;  Canuel,  dépossédé  l'année  précé- 
dente de  la  19e  division;  tous  les  deux  prêts  à  toutes 
les  besognes;  tous  les  deux  entourés  d'officiers  supé- 
rieurs compromis  avec  Canuel  dans  les  événements 
de  Lyon  et  comme  lui  mis  en  disponibilité  sur  la  de- 
mande de  Marmont  :  MM.  deRieux-Songy,  de  Romilly, 
de  Blot,  de  Chauvigny,  de  Joannis,  auxquels  s'était 
joint  un  ancien  chef  de  chouans,  Chappedelaine,  em- 
ployé depuis  par  la  police. 

Ces  personnages^  auxquels  la  disgrâce  avait  fait  des 
loisirs,  se  rencontraient  presque  tous  les  jours  pour 
s'y  concerter  sur  la  terrasse  du  jardin  des  Tuileries 
qui  borde  la  Seine.  «  Cette  particularité,  dit  Pasquier, 


106  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

a  fait  donner  à  la  conspiration,  par  ceux  qui  cher- 
chaient à«ier  son  existence  et  à  rendre  ridicules  ceux 
qui  l'affirmaient,  le  nom  de  conspiration  du  bord 
de  l'eau  (i).  » 

L'affaire  fut  révélée  à  M.  Jacquinot, procureur  du 
roi,  dans  les  derniers  jours  de  juin,  par  le  greffier  du 
tribunal  de  la  Seine,  qui  la  tenait  d'un  sieur  de  Mes- 
may,  capitaine  de  gendarmerie.  Celui-ci  avait  servi 
sous  les  ordres  de  Canuel.  à  Lyon,  et  il  était  resté  lié 
avec  lui.  D'un  autre  côté,  M.  Laine,  ministre  de  l'In- 
térieur, recevait  une  confidence  analogue  d'un  nommé 
Pyrault,  ancien  officier  de  l'armée  de  Condé. 

Les  deux  déclarations,  outre  leur  coïncidence, 
avaient  un  tel  caractère  de  sincérité  qu'il  était  difficile 
de  n'y  pas  prêter  attention.  Une  lettre  de  Donnadieu 
à  Chateaubriand,  dérobée  par  la  police  aux  papiers 
du  grand  écrivain,  acheva  d'éclairer  le  conseil  des 
ministres  sur  les  intentions  de  ses  adversaires.  Le 
général  informait  Chateaubriand  que  ses  dispositions 
n'étaient  nullement  changées  par  la  bienveillance  que 
venait  de  lui  témoigner  le  roi  (il  avait,  en  effet,  ob- 
tenu une  audience  royale, le  23juin), et  qu'il  nereslait 
plus  qu'à  presser  l'exécution  du  grand  dessein. 

«  Aucune  incertitude,  dit  Pasquier,  ne  pouvait  sub- 


(i)  Mémoire'^,  t.  iv,  ch,  2.  —  Pasquier  faisait  partie  du  mi- 
nistère menacé.  Il  eut  toutes  l'acililés  pour  si-  rcnscitjner,  et  son 
récit  est  très  clair. 


I 


LliS  l'Iili.MltlUS  COMPLOTS  107 

iister  sur  rautJienticitc  tk-  cette  pièce  :  écriture  con- 
nue, lettre  initiale  pour  signature,  enfin  le  contenu 
qui  ne  pouvait  venir  que  du  g-énéral.  Il  n'était  plus 
possible  de  douter  de  la  conspiration  ;  il  fallait,  en 
outre,  reconnaître  que  des  g-ens  considérables  y 
étaient  entrés.  » 

On  surveilla  les  individus  dénoncés.  On  remarqua 
qu'ils  étaient  sans  cesse  eu  mouvement.  On  constata 
des  manœuvres  bizarres  dans  le  rég-iment  suisse  de 
Rueil.  Deux  fois,  il  avait  été  conduit  de  grand  matin, 
sous  couleur  d'exercice,  aux  portes  de  Saint-Cloud, 
et  il  y  avait  attendu  plusieurs  heures,  sans  raisons 
apparentes.  Or  ces  jours  étaient  précisément  des  jours 
de  conseil  chez  le  roi.  Enfin,  il  fut  établi  qu'il  y  avait 
eu  des  allées  et  venues  insolites  au  quartier  du  rég-i- 
ment de  laRochejaquelein,et  que  les  hommes  avaient 
été  plusieurs  fois  soumis  à  des  alertes  inexpliquées. 
Ces  deux  régiments  avaient  donc  été  mis  au  service 
des  conspirateurs. 

Qu'allait-on  faire? Prévenir  ou  attendre?  On  hésita 
beaucoup.  On  se  couvrit  d'abord  du  côté  des  cuiras- 
siers en  les  envoyant  à  Fontaine])Ieau  ;  puis,  le 
6  juillet,  on  arrêta  deRieux,  Romilly,  Joannis,  Chap- 
pedelainequi  furent  mis  au  secret,  et  quelques  jours 
après,  Ganuel.  Donnadieu,  désigné  pour  être  arrêté, 
futseulement  entenducomme  témoin.  L'instruction  ne 
releva  pas  contre  les  prévenus  des  charges  suffisantes,- 


108  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

et  ils  furent  mis  en  liberté  le  3    novembre   suivant. 

Cette  conspiration,  dont  il  ne  faut  pas  accepter 
toutes  les  extravag-ances,  a  été  contestée  par  les  écri- 
vains royalistes.  JMais  les  détails  précis  qu'en  donne 
Pasquier  prouvent  bien  qu'elle  existait  autrement  que 
dans  l'imag-ination  de  M.  Decazes. 

A  ces  intrig-ues  de  Paris  correspondait  d'ailleurs 
une  fermentation  sing-ulière  des  départements  de 
l'Ouest,  où  des  ag-ents  des  ultras  attisaient  l'hostilité 
contre  le  ministère,  faisaient  appel  aux  anciens  soldats 
des  armées  royales,  et  semblaient  préparer  un  soulè- 
vement destiné  à  appuyer  le  mouvement  de  Paris. 

Cette  propag"ande  était  si  active  et  menaçait  d'être 
si  dang-ereuse  que  le  g-ouvernement  fit  arrêter  quel- 
ques-uns de  ces  émissaires,  Le  Gall,  Le  Guevel,  Bil- 
lard qui  furent  condamnés  par  les  cours  d'assises  de 
Vannes  et  de  Laval  (i). 

Enfin,  ce  qui  ne  laissait  aucun  doute  sur  les  me- 
nées des  ultras,  c'était  la  note  secrète,  émanée  du  pa- 
villonMarsan,  dans  les  premiers  jours  de  juillet  1818. 

Cette  note,  inspirée  par  le  comte  d'Artois,  rédig-ée 
par  M.  de  Vitrolles,  et  adressée  sous  main  aux  repré- 
sentants des  puissances  à  Paris,  montrait  la  France 
comme  mcnacéed'une nouvelle  révolution.  «  La  révo- 
lution occupe  tout,  depuis  le  cabinet  du  roi^qui  en  est 

(1)  Lubis,  t.  IV, 


LES  PREMIERS  COMPLOTS  ÎOâ 

le  fo^'er,  jusqu'aux  dernières  classes  de  la  nation, 
quelle  agite  avec  violence.  La  position  et  la  marche 
a(  tuelle  du  g-ouvernement  conduisent  au  triomphe 
(.irtain  et  prochain  de  la  révolution.  >) 

(  lominent  la  sauver,  et  l'Europe  avec  elle,  «  des 
i lueurs  révolutionnaires  »  ?  Après  avoir  examiné  plu- 
sieurs combinaisons,  la  note  n'en  trouvaitqu'une  seule 
elHcace  :  celle  qui  consistait  à  changer  le  système  du 
r/oavernementen  cJiamjeant  le  ministère.  Et  c'était 
ce  chang-ement  qu'elle  demandait  aux  puissances 
etrang-ères. 

Celles-ci,  heureusement  pour  nous,  restèrent  insen- 
sihles  à  cet  appel  de  la  faction  royaliste,  et  M.  Deca- 
zes  acheva  d'accabler  ses  ennemis  en  faisant  publier 
la  note  secrète  qu'il  présentait  comme  le  dernier  effort 
de  la  conspiration  récemment  dii"ig"ée  contre  lui   (i). 

(i)  La  brochure  publiée  par  la  police  avait  pour  titre  :  Noie 
.'^ccrète  exposant  les  prétextes  et  le  but  de  la  dernière  Conspi- 
rnlion  (du  bord  de  Peau),  in-S"  (58  pages). 


CHAPITRE  JV 

Le  complot  de  Paris  (19  août  1820). 

Le  ministre  dont  les  ultras  voulaient  se  délivrer  en 
i8i8,et  qu'ils  subirent  encore  deux  ans,  tomba  brus- 
quement du  pouvoir  au  mois  de  février  1820.  L'assas- 
sinat du  duc  de  Berry  (i3  février)  entraîna,  huit 
jours  après,  la  chute  de  M.  Decazes.  «  Le  pied  lui 
a  glissé  dans  le  sang-,  »  osait  écrire  Chateaubriand, 
qui  voyait  dans  l'attentat  de  Louvel,  avec  tous  les 
ultras,  le  progrès  des  idées  libérales. 

Cette  catastrophe  donna  un  tour  inattendu  et  dan- 
gereux à  la  politique  de  la  Restauration.  Depuis 
quatre  ans  le  gouvernement  marchait  bien.  L'or- 
donnance du  5  septembre  181  G,  la  loi  électorale  de 
1817,  la  loi  du  recrutement  de  18 18,  l'ordonnance 
du  5  mars  1819  (({ui  avait  fait  entrer  dans  la  Chambre 
des  Pairs  61  membres  nouveaux,  parmi  lesquels  de 
nombreux  généraux  de  l'Empire,  Dejean,  Becker, 
Belliard,  Maison,  etc.),  enfin,  les  lois  sur  la  presse, 
avaient  été  d'heureuses  étapes  sur  le  chemin  d'un 
libéralisme    modéré  et   conciliant.  L'hostilité   crois- 


V 


LE  COMl'LOT  DE  l'AKlS  il!l  AOUT  18:^0)  111 

santé  des  ultras  pendant  cette  période  en  était  la  meil- 
leure preuve. 

Tout  fut  remis  en  question.  «  En  1820,  écrivait 
M.  Guizot,  s'est  opéré  le  g-rand  changement^  le  seul 
chang-ement  fondamental  qui  ait  eu  lieu  depuis  six 
ans.  Un  ministère  est  tombé  sous  les  coups  de  la 
contre-révolution  ;  un  ministère  nouveau  sest  formé 
par  son  influence  et  à  son  profit.  Le  pouvoir  a  subi- 
tement cherché  et  trouvé  un  autre  camp,  d'autres 
amis  (i).  » 

En  effet,  M,  de  Richelieu,  rappelé  au  pouvoir  mal- 
gré lui,  se  rapprocha  de  la  droite,  dont  le  comte 
d'Artois  lui  promettait  le  concours.  Renonçant  aux 
inspirations  généreuses  qui  avaient  signalé  son  pre- 
mier ministère,  il  fit  suspendre  la  liberté  individuelle, 
rétablit  la  censure,  et  présenta  une  loi  électorale  dite 
du  double  vote,  qui  assurait  désormais  la  majorité 
aux  grands  propriétaires  fonciers,  c'est-à-dire  à  l'aris- 
tocratie. 

Tel  est  l'ordinaire  résultat  des  crimes  politiques 
qu'on  ne  saurait  assez  flétrir.  Ils  ravivent  les  haines 
sociales  et  font  reculer  la  liberté.  C'est  ainsi  qu'aux 
griefs  particuliers  qui  indisposaient  l'armée  contre 
les  Bourbons  s'ajouta  l'irritation  générale  de  tout  le 


(1)  Guizot,  Du  (fuuuernei/ient  de  lu  France  depuis  la  Hestuu- 
ration  et  du  ministère  actuel,  \n-?>'',  \%->.r>  {icf)  pajes).  L'ouvrage 
eut  beaucoup  de  succès  et  devait  eu  avoir. 


di2  LES  COMPLOTS  MILITAfRES 

parti  libéral  contre  la  politique  nouvelle  du  gouver- 
nement. 

On  n'avait  pas  encore  vu  dans  la  Chambre  d'aussi 
mémorables  débats  que  ceux  qui  marquèrent  la  dis- 
cussion de  cette  loi  électorale.  On  entendit,  d'un 
coté,  Royer-Collard,  Benjamin  Constant,  Manuel  et 
surtout  Camille  Jordan,  qui,  les  traits  amaigris,  la 
taille  chancelante,  la  voix  brisée,  faisait  un  suprême 
effort  pour  arrêter  la  royauté  sur  une  pente  fatale,  et 
dont  les  accents,  voisins  de  la  tombe,  avaient  un 
caractère  solennel  et  presque  prophétique;  de  l'autre, 
MM.  de  Villèle,  de  La  Bourdonnaye,  de  Serre,  devenu 
comme  le  duc  de  Richelieu  l'adversaire  de  ses  anciens 
alliés^  et  consumant  comme  Camille  Jordan  ses 
forces  épuisées  dans  un  dernier  combat  parlemen- 
taire (1-12  juin). 

Ces  débats  étaient  suivis  par  le  public  avec  un  inté- 
rêt passionné.  Les  institutions  politiques  et  sociales 
du  pays ,  sa  fortune ,  ses  droits,  son  avenir  seraient- 
ils  livrés  ou  non  à  une  oligarchie  forméedcio  à  12.000 
grands  propriétaires  ?  Voilà  ce  qui  était  au  fond  de 
la  question.  11  y  eut,  dans  les  journées  des  2  et  3  juin, 
des  manifestations  populaires  réprimées  avec  bruta- 
lité par  la  gendarmerie  et  par  les  troupes.  Le  3,  au 
soir,  un  étudianten  droit,  le  jeune  Lallemand,  fut  tué 
d'un  cou[)  de  feu  par  un  soldat  de  la  garde. 

Le  j,  ruHervesccnce  redoubla. Etudiants  et  ouvriers, 


f 


LE  COMPLOT  DE  PARIS  (19  AOUT  1820)  li:^ 

au  nombre  de  plusieurs  milliers,  marchèrent  vers  la 
Chambre.  Des  officiers  à  la  demi-solde,  le  général  So- 
lig-nac,  le  colonel  Barbier-Dufay,  le  chef  d'escadron 
Duverg-ier,  se  faisaient  remarquer  dans  la  foule  qui 
criait  :  Vive  la  Charte!  Il  yeutd'efîrojables  bag-arres 
sur  les  boulevards.  La  cavalerie,  cuirassiers  et  dra- 
gons, chargea  à  plusieurs  reprises.  Le  sang  coula. 
Le  maréchal  Oudinot  fut  foulé  aux  pieds  et  blessé 
dans  une  de  ces  collisions. 

En  dépit  des  résistances,  la  loi  fut  votée.  Mais  elle 
laissait  des  ferments  de  haine  que  les  ennemis  des 
Bourbons  résolurent  d'exploiter.  De  ceux-là  était  le 
colonel  Fabvier. 

La  vie  agitée  du  colonel  Fabvier  a  fait  quelque  tort 
à  sa  réputation.  On  est  trop  porté  à  ne  voir  en  lui 
qu'un  conspirateur.  Il  avait  l'étoffe  des  jilus  hauts 
emplois  militaires. 

Fabvier  était  né  à  Pont-à-Mousson,  en  1782.  Il  sor- 
tit de  l'École  polytechnique  en  i8o4,  comme  lieute- 
nant d'artillerie,  et  il  sembla  de  bonne  heure  destiné 
à  courir  les  grandes  routes.  On  le  voit  en  Allemagne 
en  i8o5,  en  Dalmatie  en  1806, à  Constantinople  avec 
Sébastiani  en  1807,  et  peu  après  en  Perse  avec  la 
mission  Gardanne. 

Rappelé  d'Orient  en  Espagne,  il  y  servit  en  181 1 
comme  aide-de-camp  de  Marmont.  D'Espagne,  il  alla 
rejoindre  Napoléon   en  Russie,  fit   la  campagne  de 


lU  LRS  COMPLOTS  MILITAIRES 

Saxe  en  i8i3,  la  campag-ne  de  France  en  i8i4,  et 
s'efforça  d'entraver  la  défection  du  6''  corps,  à  Esson- 
nes. 

En  i8i5,  il  défendit  Montmédy  contre  les  alliés. 
Colonel  en  1817,  et  toujours  attaché  à  Marmont^,  un 
des  quatre  majors-g-énéraux  de  la  g-arde  royale,  les 
événements  de  Lyon  le  brouillèrent  avec  la  Restaura- 
tion. Indig-né  de  ce  qu'il  avait  vu,  il  publia  une  bro- 
chure :  Lyon  en  i8iy ,  qui  était  à  la  fois  un  acte  de 
justice  et  de  courag-e.  Attaqué  par  Canuel,  traduit 
devant  les  tribunaux,  il  fut  condamné  et  destitué. 

Il  chercha  alors  des  ennemis  aux  Bourbons  et  les 
chercha  surtout  dans  les  rang-s  de  l'armée. 

«  Les  fonctions  qu'il  avait  exercées  près  de  moi, 
écrit  Marmont,  l'avaient  mis  en  rapport  avec  un  grand 
nombre  d'officiers.  Son  activité  prodig-ieuse,  la  force 
de  sa  volonté,  son  esprit  et,  par-dessus  tout  cela,  la 
haine  ardente  qui  l'animait  contre  les  Bourbons,  et 
dont  la  source  était  dans  les  injustices  dont  il  avait 
été  l'objet  et  la  victime,  à  l'occasion  des  affaires  de 
Lyon,  devaient  le  soutenir  dans  ses  efforts,  lise  trou- 
vait d'ailleurs,  par  une  circonstance  particulière, 
avoir  à  sa  disposition  de  nombreux  instruments.  » 
{Mémoires,  t.  vu,  cli.  22.) 

La  gainison  de  Paris,  en  dehors  de  la  g-arde,  était 
composée  de  quatre  légions  départementales,  celles  de 
laMeurthe,  des  Côtes-flu-Nord,(lu  Nord,  duBas-Rliin. 


LE  COMPLOT  DE  PARIS  (10  AOUT  1820)  115 

Fabvier,  lorrain  d'origine,  connaissait  presque  tous 
les  officiers  de  la  lég-ion  de  la  Meurthe.  Il  recevait 
rég-ulièrement  le  rapport  de  tout  ce  qui  s'y  passait, 
et  son  influence  lui  assurait  une  autorité  plus  respec- 
tée que  celle  du  colonel.  C'est  là  qu'il  trouva  le  capi- 
taine Nantil,  dont  on  fait  d'ordinairele  chef  de  la  con- 
spiration. 

Nantil  (Noël)  était  du  même  pays  que  Fabvier,  et, 
comme  lui,  il  était  sorti  de  l'Ecole  polytechnique,  mais 
en  i8og,  et  pour  servir  dans  l'infanterie.  Pris  à 
Vilna,  en  i8i2,  relâché  en  i8i5,  Nantil  avait  été  admis 
comme  capitaine  dans  la  légion  de  la  Meurthe.  IMais 
il  croyait  avoir  à  se  plaindre  des  Bourbons.  Il  trouva 
un  concours  puissant  dans  le ^arary^anfa/s  où  il  fut 
introduit   par  un  de  ses  amis,  le  lieutenant  Maillet. 

Ce  Bazar,  que  le  complot  de  1820  a  rendu  célèbre, 
était  un  vaste  magasin  établi  dans  la  rue  Cadet,  et 
destiné  à  une  exposition  publique  des  objets  d'art  et 
de  commerce  dont  les  artistes  et  les  marchands  dési- 
raient faciliter  la  vente.  Il  avait  pour  administrateurs 
un  sieur  Mallent  et  le  colonel  en  non-activité  Sauzet 
(Louis-Antoine),  et  pour  employés  d'assez  nombreux 
militaires,  sortis,  comme  Sauzet,  de  la  garde  impériale. 
Le  Bazar  était  ainsi  devenu  un  centre  de  réunions 
bonapartistes  et  libérales,  et  comme  un  foyer  de  pro- 
pagande. Il  comptait,  parmi  ses  familiers  les  plus  as- 
sidus, Maziau.  ancien  lieutenant-colonel  des  chasseurs 


116  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

de  la  g"arde,  Berard,  chef  de  bataillon  de  la  légion 
des  Côtes-du-Nord,  Dumoulin,  g-antier  de  Grenoble, 
qui  avait  mis  sa  fortune  au  service  de  Napoléon,  lors 
du  retour  de  l'île  d'Elbe,  et  qui  l'avait  suivi,  lui- 
même,  comme  officier  d'ordonnance,  l'avocat  Rey,  son 
compatriote,  etc. 

Des  confidences  furent  échang-ées  entre  Nantil  et  le 
comité  du  Bazar.  Celui-ci  avait  déjà  song"é  à  recourir, 
contre  le  g-ouvernement,  à  une  conspiration  militaire. 
Les  mouvements  qui  avaient  éclaté  à  Naples  et  dans 
le  Piémont,  l'insurrection  militaire  qui  venait  de 
triompher  en  Espagne,  avec  Rieg-o  et  Quirog-a,  et  qui 
forçait  Ferdinand  VII  d'appliquer  le  gouvernement 
constitutionnel,  étaient  de  séduisants  exemples. 

Toutefois,  le  comité  reg-ardait  les  Bourbons  comme 
inattaquables  à  Paris.  Il  croyait  que  le  seul  projet 
efficace  consistait  à  faire  éclater  des  révoltes  sur  plu- 
sieurs points  du  pays  à  la  fois,  de  manière  à  diviser 
et  à  affaiblir  d'autant  la  répression.  Pour  cela,  Sauzet 
préparait  un  soulèvement  à  Vitry,  son  pays  natal, 
dans  une  compagnie  de  vétérans.  Maziau,  de  son 
côté,  travaillait  un  règ-imentde  cavalerie,  en  garnison 
à  Amiens  (chasseurs  du  Cantal),  et  une  partie  de  la 
lég-ion  de  la  Seine,  détachée  à  Cambrai.  On  avait  des 
intellig;"ences  dans  les  garnisons  de  l'Est  et  du  Da\i- 
phiné.  Enfin,  dans  l'Ouest,  oncom[)tait  sur  l'artillerie 
d(!  Rennes  et  l'infanfcrie  do  Nantes. 


LE  COMPLOT  DE  PARIS  (19  AOUT  lSf!0)  117 

Nantil^  au  contraire,  soutint  qu'il  fallait  frapper  le 
coup  à  Paris,  où  il  aurait  plus  d'éclat  et  aussi  plus 
de  portée.  A  Paris,  on  n'avait  pas  seulement  l'armée; 
on  pouvait  avoir  la  jeunesse  des  Ecoles  et,  avec  elle, 
le  peuple  des  faubourgs. 

Le  capitaine  témoig'nait  tant  de  confiance  qu'on 
l'invita  à  tenter  l'entreprise. 

Grâce  à  son  ascendant  personnel  et  à  l'appui  de 
Fabvier,  il  eut  bientôt  g-ag-né  toute  la  lég-ion  de  la 
Meurthe.  Par  le  commandant  Bérard,  il  gag-na  celle 
des  Côtes-du-Nord .  Par  l'entremise  d'un  de  ses 
parents,  l'adjudant  sous-oflicier  Chalin,  il  noua  des 
relations  avec  des  officiers  des  2^  et  5^  régiments  et 
des  sous-officiersd'infanteriedela  g"arde,  tous  anciens 
soldats  de  l'Empire,  et  qui  adoptaient  avec  joie  la  pensée 
de  relever  le  drapeau  tricolore:  de  Trogoff,  capitaine  ad- 
judant-major; Hutteau,  deLaverderie,  lieutenants,  etc. 

En  deliors  des  rég-inients,  de  nombreux  officiers 
à  la  demi-solde  étaient  disposés  à  seconder  l'insurrec- 
tion, et  contribuaient  activement  à  la  préparer.  Tels 
étaient,  avec  Fabvier,  les  colonels  Caron^  Combes, 
Dentzel,  Ordener,  Paiihés,  V'arlet;  le  commandant 
Brice  ;  les  capitaines  Michelet  et  Thévenin,  les  lieute- 
nants Krettly,  des  chasseurs  à  cheval  de  l'ex-g-arde, 
Lavocat,  etc.  (i). 

(i)  Archives  Nationales. —  F  7.  ^672-^070. —  6C176.  Dossicrstie 
tous  les  prévenus.  —  09991,  Dossier  Nanlil  (D.  i3,852).  —  C  C. 


118  LES  COMPLOTS  MIFJTAIRRS 

Enfin,  on  s'était  assuré  le  concours  des  jeunes  g-ens 
(les  Écoles.  La  mort  de  leur  camarade  Lallemand  les 
avait  surexcités.  Grâce  à  deux  étudiants ,  Joubert 
ot  Bazard ,  ils  étaient  entrés  dans  le  mouvement,  et 
prêts  à  marcher  avec  les  troupes:  «  Au  premier  avis, 
l'crit  l'un  d'eux,  plus  de  4oo  étudiants  se  trouvèrent 
assemblés  aux  différents  lieux  de  rendez-vous^  atten- 
dant le  siio-nal.  Chacun  s'était  muni  d'armes  et  de 
munitions.  Le  sig-nal,  attendu  si  longtemps,  n'arriva 
pas  (i)...  ))  Nous  verrons  pourquoi. 

Tout  le  mois  de  juillet  1820  fut  employé  en  voya- 
ges dans  les  départements,  en  envois  d'arg-ent,  en 
achat  d'armes,  en  préparatifs  de  tout  genre. 

On  a  supposé  que  le  comité  avait  eu  à  sa  disposi- 
tion des  sommes  considérables  provenant,  soit  de 
riches  banquiers  du  parti,  comme  Hainguerlot,  et 
surtout  Lafïite  (c'est,  notamment,  l'opinion  de  Pas- 
quier),soit  des  frères  de  Napoléon,  soit  du  prince 
d'Orange,  soit  môme  du  duc  d'Orléans.  La  vérité, 
plus  simple,  c'est  que  l'argent  était  le  produit  de  sa- 
crifices personnels  faits    par  un   grand   nombre    de 

.^n5-534,  jugement  de  la  Cour  des  Pairs.  — Arc/iive.t  de  la  guerre, 
Corresp.  générale  (août  1820).  A  consulter,  seulement.  Procèn 
(le  la  coriKpiration  militaire  du  i9  août  1830,  i  vol.  in-8°,  i8*?i 
(chez  Ponlhieu), car  l'ouvrage  est  inexact,  et  d'ailleurs  incomplet. 
(  !'est  pourtant  là-dessus  que  s'appuie  le  récit  de  Pascpiier  (Mé- 
moires^ t.  IV,  cil.  18),  qui  reproduit  le  rapport  du  mar([iiis  de 
Pastoret,  au  iioin  de  la  (-(juiinission  d'instruction. 

(i)  Les  htudiants  sous  la  liestauralion,  l'arisrénolutionnaire, 
I.   I,   \KV.\. 


LE  COMPLOT  DE  PAHIS  (1^  AOUT  18£0)  H9 

conjurés,  et  de  dons  volontaires  offerts  par  des  parti- 
culiers, obscurs  mais  dévoués  à  la  révolution.  Les 
dépenses,  d'ailleurs,  furent  moins  élevées  qu'on  ne 
l'a  cru. 

Le  moment  de  l'explosion  approchait.  Il  fallait  un 
chef  marquant  et  énerg^ique  qui  se  déclarât.  Les 
q-énéraux  Pajol,  g-endre  d'Oudinot,  Bachelu,  combat- 
tant de  Waterloo,  Merlin,  fils  du  conventionnel,  n'ac- 
cueillirent qu'avec  tiédeur  les  offres  qui  leur  furent 
adressées.  On  ne  les  avait  pas  mis  dans  le  secret  des 
opérations.  Ils  promettaient  leur  concours  après  le 
mouvement,  pas  avant.  D'autres,  comme  Maison, 
g"0uverneur  de  Paris,  Defrance,  commandant  de  la 
l'e  division  militaire,  semblaient,  dans  leurs  propos  et 
leur  attitude,  peu  favorables  à  la  royauté.  Mais  on  ne 
savait  pas  ce  qu'on  mettrait  à  la  place  des  Bourbons. 

Renverser  le  g-ouvernement,  s'emparer  des  Tuileries 
et  de  la  famille  royale,  proclamer  un  gouvernement 
provisoire  :  voilà  quel  devait  être  le  premier  résultat. 
Pour  le  reste,  on  était  partag-é.  Lafayette,  Dupont  de 
l'Eure  et  la  jeunesse  des  Ecoles  voulaient  la  Républi- 
que (i).   Manuel  croyait  difficile   de   supprimer   les 


(i)  «  Quels  qu'aient  été  les  intérèfsqui  furent  alors  mis  en  jeu 
que  les  uns  aient  rêvé  Napoléon  I*"";  d'autres,  Napoléon  II  :  que 
niêrue  alors  quelques  imperceptibles  aient  songé  au  bourgeois 
(le  Neuiily  :  il  est  certain  que  la  République  était  déjà  le  mot 
d'ordre  des  Ecoles,  et  que  ce  fut  en  son  nom  qu'elles  se  préparè- 
rent au  combat.  »  Les  h' ludion ts  sous /a  lieslauraiion,  ibid. 


120 


LES  COMPLOTS  MILITAIRES 


institutions  monarchiques  et  penchait  à  les  confier 
soit  au  duc  d'Orléans,  soit  au  prince  d'Orang-e.  Mais 
le  g"énéral  Tarayre  soutenait  les  droits  de  Napoléon  II 
et  faisait  observer,  fort  justement,  qu'il  serait  difficile 
d'entraîner  les  troupes  sans  évoquer  le  nom  et  les 
glorieux  souvenirs  de  l'Empereur. 

Le  mouvement  devait  éclater  le  lo  août.  Puis  il  fut 
remis  à  la  nuit  du  19  au  20.  Retard  funeste  au  succès 
qu'on  se  promettait.  La  lég-ion  de  la  Meurthe,  caser- 
néeau  faubourg-  Poissonnière(quartier  de  la  Nouvelle 
France],  devait  se  porter  sur  le  fort  de  Vincennes,  et 
s'en  emparer  par  surprise  au  moyen  des  intellig-ences 
qu'on  s'y  était  ménagées.  De  son  côté,  la  lég-ion  des 
Côtes-du-Nord  devait  descendre  rapidement  sur  les 
Tuileries  et  les  enlever,  pendant  que  les  jeunes  gens 
des  Ecoles  se  joindraient  aux  troupes.  Enfin,  la  lég-ion 
du  Nord  devait  occuper  les  quais  voisins  de  l'Hôtel- 
de-Ville.  A  la  même  heure  des  insurrections  locales, 
étaient  combinées  à  Vitry,  Cambrai,  Colmar,  etc.  Par- 
tout on  aurait  aboré  le  drapeau  tricolore. 

Dans  la  nuit  du  18  au  19,  une  explosion  eut  lieu 
à  Vincennes  et  coûta  la  vie  à  plusieurs  personnes. 
Elle  était  tout  accidentelle,  et  due  à  l'imprudence 
d'un  sou.s-officier  charg-é  de  préparer  des  pièces  d'ar- 
tifice  pour    la   saint    Louis,    fôte   du    roi  (i).     Elle 


I 


(i)  Col  (''pisorlo  .-1  s:ii^-i;i'To  .'i     VKVi'iI  i\c  Vii;'nv  un  des  récits  de 


LE  COMPLOT  DE  PARIS  (19  AOUT  1820)  i21 

entraîna  un  remaniement  dans  la  g-arnison  du  fort. 
Mais  ce  n'est  pas  ce  contre-temps  qui  fit  échouer 
l'entreprise. 

L'autorité,  jusqu'alors  sans  défiance,  était  préve- 
nue depuis  plusieurs  jours. 

Le  i5  août,  deux  des  conjurés  du  3*=  d  infanterie  de 
la  g-arde,  les  serg-ents-majors  Petit  et  Vidal,  avaient 
fait  à  leur  colonel  et  au  général  de  Coestloquet,  aide- 
major-général  de  la  garde,  des  révélations  qui  furent 
confirmées  par  un  agent  de  la  police  militaire,  le 
capitaine  à  la  demi-solde  Chénard.  Ce  Chénard,  qui 
avait  capté  les  confidences  de  quelques  affiliés,  était 
chargé  de  «  suivre  »  la  conspiration.  Le  1 6  et  le  17, 
trois  officiers  de  la  légion  du  Xord  dénoncèrent  à 
leur  tour  ce  qu'ils  savaient.  Les  ministres  se  réu- 
nirent plusieurs  fois  en  conseil.  Fallait-il  procéder 
à  des  arrestations  immédiates,  ou  attendre  un  com- 
mencement d'exécution?  On  décida  d'attendre. 

Le  19,  Marmont,  major-général  de  service,  ayant 
été  informé  dans  la  matinée,  par  Petit  et  Vidal,  que 
le  mouvement  était  fixé  pour  le  soir  même,  prit  sur 
lui  d'ordonner  des  mesures  énergiques.  Dans  la 
journée,  il  renforça  la  garnison  deVincennes,  appela 
des  troupes  de  Courbevoie  et  concentra  la  garde 
autour   des  Tuileries.  Ces   mesures,  contraires  à   ce 

son  beau  livre  :  Servitude  et  c/randeur  militaire  (La  veillée  de 
Vincennes). 


122  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

qui  avait  été  décidé,    étonnèrent  et    indisposèrent  les 
ministres.  Pasquier  ne  s'en  cacha  pas  au    maréchal. 

((  A  présent,  monsieur  le  maréchal,  lui  dis-je,  jo 
crains  bien  que  tout  ne  soit  manqué.  Il  est  impossible 
que  des  ordres  prématurés^  publiquement  donnés, 
n'arrivent  pas  jusqu'aux  conjurés.  Vous  savez  qu'ils 
ont  des  intellig-ences  dans  la  g-arde  :  ils  en  ont  peut- 
être  plus  que  vous  ne  croyez  ;  ils  peuvent  en  avoir 
que  vous  ne  saurez  jamais,  car  vous  n'ignorez  pas 
que  Nantil  s'est  vanté  que  seize  officiers  de  votre 
infanterie  lui  appartenaient,  et  vous  n'en  connaissez 
que  trois.  Il  se  vante  encore  de  compter  sur  une  par- 
tie de  vos  canonniers  casernes  à  l'Ecole  militaire; 
vous  n'avez  rien  découvert  au  milieu  d'eux.  Je  veux 
qu'il  se  soit  beaucoup  avancé,  qu'il  ait  dit  fort  au- 
delà  de  la  vérité  ;  je  le  crois  même.  Mais  toujours  est- 
il  que  vous  ne  savez  pas  tout;  que,  probablement  à 
l'heure  qu'il  est,  Nantil  est  déjà  averti  des  mesures 
extraordinaires  que  vous  venez  de  prescrire;  alors  il 
n'entreprendra  quoi  que  ce  soit,  et  nous  ne  tiendrons 
rien.  »  {Mémoires^  t.  iv,  ch.   i8.) 

Le  maréchal  répondit  que,  chargé  de  la'sécurité  de 
la  famille  royale,  il  ne  pouvait  faire  autrement  que 
ce  qu'il  avait  fait.  Il  fallut  bien  ordonner  des  arresta- 
tions, mais ,  comme  l'avait  prévu  Pasquier,  elles  ♦ 
n'atteignirent  j)as  les  principaux  coupables.  Nantil, 
averti,  put  se  cnrhcrd'nhnrd  clic/,  nu  ;imi,  puis  c^nynei' 


LE  COMPLOT  DR  PARI.^  (10  AOUT  1820)  123 

Ja  Vemlée  et  de  là  l'Espag-ne.  Les  étudiants,  qui  déjà 
se  rassemblaient  dans  des  chambres  où  on  leur  dis- 
tribuait des  armes  et  des  munitions,  purent  rentrer 
chez  eux. 

Le  mouvement  était  suspendu.  Mais  on  pouvait  le 
Tc^commencer.  Car  le  g-ouvernement  chang-eait  la 
g-arnison  de  Paris,  éloig'nait  les  lestions  suspectes  et 
les  mettait  en  marche  dans  la  journée  du  20.  Il  fut 
donc  décidé  que  la  légion  des  Côtes-du-Nord,  desti- 
née à  Châlons  et  à  Verdun,  dès  son  arrivée  àChàlons 
obliquerait  sur  Vitry,  où  attendaient  les  vétérans 
travaillés  par  Sauzet.  Cette  fois,  l'explosion,  compri- 
mée au  centre,  éclaterait  à  la  circonférence. 

Mais  Berard,  charg"é  d'en  donner  le  sig'nal,  prit 
peur  à  son  tour.  Il  alla  trouver  son  compatriote,  le 
g-énéral  Montélég"ier,  avec  lequel  il  avait  d'anciennes 
relations,  et  s'eng-ag-ea  à  lui  faire  connaître  les  faits 
les  plus  importants,  à  une  double  condition  :  d'abord 
qu'on  lui  g-arantirait  la  sûreté  personnelle  :  ensuite 
qu'on  ne  se  servirait  de  ses  déclarations  qu'en  évi- 
tant de  prononcer  son  nom.  Il  avait  peur  des  ven- 
g-eances  que  pouvaient  exercer  sur  lui  ses  complices, 
et  il  la  poussait  si  loin  qu'il  ne  voulut  s'aboucher 
avec  le  g-énéral  que  dans  les  endroits  les  plus  écar- 
tés, qu'il  avait  soin  de  chang-er  pour  chaque  nouvelle 
entrevue.  Ses  révélations  eurent  d'abord  le  caractère 
de  la  franchise  ;  puis,  elles  devinrent  plus  réservées. 


124  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Contre  l'avis  de  JMarniont,  on  l'arrêta.  Alors  on  ne 
sut  plus  rien. 

A  Cambrai,  plusieurs  officiers  de  la  légion  de  la 
Seine,  ig-norant  l'échec  de  Paris,  essayèrent,  le  an, 
d'enlever  les  troupes  qui  refusèrent  de  les  suivre. 
Dix  d'entre  eux,  dont  le  capitaine  Teyssié  de  la  Moite, 
les  lieutenants  Peg-ulu,  Desbordes,  Grandot,  Paquet; 
les  sous-lieulenants  Brue,  Devarlet,  Cordier,  Dutoya, 
Remy,  purent  s'échapper,  ainsi  que  Maziau,  et  pas- 
ser en  Belg'ique.  Le  lieutenant-colonel  Caron  avait 
déjà  été  arrêté  le  iG,  à  Epinal,  pour  tentative  d'em- 
bauchage. Enfin,  à  Paris,  on  arrêta  encore  plusieurs 
officiers  à  la  demi-solde  connus  pour  leurs  relations 
avec  Nantil,  comme  Fabvier,  Dentzel,  Pailhès,  Théve- 
nin,  Varlet,  etc.  Le  nombre  des  arrestations  s'éleva  à 
i38.  IMais  des  ordonnances  de  non-lieu^  rendues 
pendant  l'instruction,  le  firent  retomber  à  76,  et 
enfin  à  65. 

Paris  et  le  pays  tout  entier  apprirent  en  même 
temps  l'existence  du  complot  et  son  échec. 

Le  Moniteur  du  20  août  s'exprimait  ainsi,  contre 
toute  exactitude  : 

«  Depuis  quelque  temps  le  g-ouvernement  était 
informé  que  des  machinations  étaient  mises  en  œuvre 
pour  porter  les  troupes  à  la  révolte.  11  était  assuré 
que  le  bon  es[)rit  qui  anime  les  soldats  français 
«léjouerait   les  projets  formés  par  quehjues  hommes 


I 


LE  COMPLOT  DE  PARIS  (19  AOUT  1820)  125 

toujours  prêts  à  sacriiier  leur  honneur  et  le  repos  de 
leur  pays  à  leur  org-ueil  et  à  la  cupidité.  Le  gouver- 
nement veillait  sur  leurs  démarches.  Ces  insensés 
ont  cru  qu'ils  étaient  les  maîtres  de  renverser  le  trône 
et  les  institutions  protectrices  que  la  France  doit  à 
son  Roi.  Un  certain  nombre  d'officiers  et  de  sous- 
officiers  des  corps  en  garnison  à  Paris  ont  été  séduits. 
Il  en  est  même  dans  la  garde  royale  qui  se  sont 
laissé  entraîner  dans  le  complot. 

«  La  France  a  le  droit  d'attendre  qu'un  pareil  atten- 
tat soit  puni  de  manière  à  effrayer  tous  ceux  qui, 
oubliant  leurs  devoirs  et  leurs  serments,  voudraient 
tourner  contre  l'ordre  social  les  armes  qui  leur  ont 
été  confiées  pour  sa  défense  (i).  » 

C'était,  du  moins,  ce  que  réclamaient  les  journaux 
royalistes. 

«  Ce  qui  reste  à  faire,  disait  la  Quotidienne,  c'est 
d'étouffer  le  crime  par  un  exemple  salutaire  et  de  ne 
pas  donner  aux  révolutionnaires  le  temps  de  se  recon- 
naître. »  Et  comment  '!  En  imitant  la  conduite  de 
Cicéron  envers  les  complices  deCatilina.  Le  Drapeau 
blanc,  après  avoir  rappelé  les  éloges  prodigués  par 

(i)  Cf.  Arch.  de  la  guerre,  Corresp.  gén.,  août  1820.  Lettre  du 
ministre  de  la  guerre  au  général  Det'rance  pour  appeler  son  at- 
tention sur  l'esprit  des  troupes  et  lui  recommander  la  vigilance 
(2"?  août). —  Ordre  du  jour  de  Marmont  à  la  garde  (2,5  août).  — 
Rapport  du  maréchal-de-camp  comte  de  Rochechouart,  comman- 
dant de  place,  au  général  Defrauce  (r>5). —  Nombreuses  adresses 
envoyées  au  roi,  par  les  régiments. 


123  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Ips  orateurs  et  les  journaux  du  parti  libéral  aux  sou- 
lèvements militaires  d'Italie  et  d'Espag-ne,  invitait  le 
g"ouvernement  à  prévenir  les  dang-ers  de  la  modéra- 
tion et  de  la  clémence.  «  Quand  Hercule,  disait-il, 
s'aperçut  que  les  têtes  de  l'hydre  de  Lerne  renais- 
saient sous  ses  coups,  il  frappa  le  monstre  au  cœur. 
C'est  ainsi  qu'il  faut  frapper  le  monstre  révolution- 
naire. » 

A  la  surprise  et  au  g-rand  mécontentement  du  par- 
ti, ce  ne  fut  ni  devant  le  conseil  de  Sfuerre,  ni  devant 
la  cour  d'assises  qu'on'  traduisit  les  accusés.  Une 
ordonnance  royale  du  21  août  les  envoya  devant  la 
Chambre  des  Pairs,  en  vertu  des  articles  87,  88  et 
89  du  Code  pénal,  visant  les  crimes  d'attentat  ou  de 
complot  dans  le  but,  soit  de  détruire  le  g-ouvernement 
et  l'ordre  de  succession  au  trône,  soit  d'exciter  les 
citoyens  à  s'armer  contre  l'autorité  du  roi.  jj 

La  Cour  se  réunit  dès  le  26,  sous  la  présidence  du 
chancelier  Dambray,  et  nomma  quatre  pairs  instruc- 
teurs, MM.  de  Pastoret  et  de  Semonville,  les  g^éné- 
raux  Rapp  et  Dig-eon.  Le  ministère  public  fut  confié 
à  M.  Ravez,  assisté  de  M.  Jacquinot-Pampelune,  pro-  :. 
cureur  au  tribunal  de  la  Seine,  faisant  fonctions  de 
procureur  g-énéral. 

L'instruction  dura  ijuatre  mois  et  contribua,  par  sa 
lenteur,  à  affaiblir  l'intérêt  du  procès.  Le  21  février 
182 1,  la  ('our, statuant  sur  les  conclusions  de  M.  .Tnc- 


I 


LE  COMPLOT  dp:  l'ARIS  (19  AO[IT  1820)  liîT 

qulnot  qui  retenait  70  prévenus,  en  mit  hors  decause 
^i,  parmi  lesquels  le  g-énéral  Merlin,  les  colonels 
Fabvier,  Dentzel,  Pailhès,  Varlet,  les,  capitaines  Mi- 
chelet  et  Parquin,  les  lieutenantsDublar,KrettIy,etc., 
et  n'en  g-arda  que  34,  dont  3  contumaces  :  Nantil,  le 
lieutenant  Lavocat  et  l'avocat  Rey  (de  Grenoble).  Cet 
arrêt,  qui  ménag^eait  trop  peu  les  conclusions  de 
Jacquinot,  fut  suivi  de  sa  démission.  Il  fut  aussitôt 
remplacé  par  M.  de  Peyronnet,  député  du  Cher,  pro- 
cureur g-énéral  à  Bourges,  et  un  peu  plus  tard  minis- 
tre de  la  justice. 

Les  débats  publics  s'ouvrirent  le  7  mai  1821.  Ils 
furent  dirigés  par  le  chancelier  avec  une  haute 
dig-nité  et  une  remarquable  impartialité.  La  lecture 
de  l'acte  d'accusation  et  celle  du  réquisitoire  occu- 
pèrent plusieurs  audiences.  Après  quoi,  on  entendit 
18?.  témoins,  dont  les  dépositions  remplirent  tout 
l'intervalle  du  10  mai  au  8  juin. 

«Une  des  dépositions  les  plus  remarquables  fut 
celle  du  duc  de  Rag"use.  C'était  lui  qui,  sur  les  pre- 
mières déclarations  faites  à  sou  état-major  par  deux 
sous-offîciers  de  la  g^arde,  leur  avait  adjoint  un  ag-ent 
de  sa  police  militaire,  lequel  avait  été  introduit  par 
eux;  dans  les  conciliabules  et  avait  depuis  rendu 
compte  de  tout  ce  qu'il  avait  vu  et  entendu.  Le 
maréchal  justifia  le  rôle  et  les  démarches  de  sou 
ag-ent  ;    mais  il  y  eut  un  point  où  il  fut  moins  pré- 


128  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

cis.  II  avait  le  désir  secret  d'aller  au  devant  des 
reproches  qui  pouvaient  lui  être  adressés  sur  sa 
précipitation  à  donner  des  ordres  dont  la  publicité 
avait  empêché  de  prendre  les  conjurés  sur  le  fait.  Il 
s'appliqua  à  mettre  en  lumière  les  nég-lig-ences  ou 
même  les  infidélités  de  la  police,  à  propos  de  l'éva- 
sion de  Nantil  et  de  quelques-uns  des  principaux 
conjurés.  Il  poussa  l'inexactitude  jusqu'à  dire,  sans 
autre  explication,  que,  dans  la  conférence  qui  avait 
eu  lieu  le  19  août,  à  quatre  heures  après  midi^  chez 
le  duc  de  Richelieu,  on  était  convenu  de  prévenir  le 
commencement  d'exécution  du  complot  par  l'arresta- 
tion des  principaux  conjurés. 

Tout  cela  était  faux.  Cette  déposition  de  Marmont 
servit  la  malveillance  des  royalistes  exaltés  de  la 
Chambre,  déjà  si  disposés  à  croire  qu'il  n'aurait  tenu 
qu'au  g-ouvernement  de  mettre  la  main  sur  tous  les;; 
coupables,  sur  lesplus  grands  coupables...  ))(Pasquier, 
Mr/noires,  t.\,  ch.  10.) 

Pendant  ces  dépositions,  quelques  pairs,  et  princi- 
palement le  g-énéral  Maison,  se  firent  remarquer  par 
leur  sympathie  trop  peu  dcg-uisée  pour  (juel(|ucs-uns 
des  témoins  qui  appartenaient  à  l'ancienne  armée. 
Aussi  Maison,  malg-ré  le  royalisme  qu'il  avait  affecté 
au  début  de  la  seconde  Restauration,  fut-il  privé  du 
g-ouvernemcnt  de  Paris  qu'on  donna  à  Marmont.  Le 
g-énéral   Defrance,  qui   avait  eu  ég-alement  une   atti- 


LE  COMPLOT  DE  l'AHlS  (1!)  AOUT  1820)  129 

tilde  équivoque,  fut  remplacé  à  la  i''e  division  mili- 
taire par  le  g"énéral   Coutard,   qui  venait  de  Rennes. 

Sauf  les  déclarations  du  policier  Ghenard,  des  deux 
SM  Lis-officiers  révélateurs  et  des  trois  officiers  de  la 
Ici^ion  du  Nord;  sauf  les  aveux  incomplets  de  Bérard, 
il  ne  sortit  des  débats  rien  de  bien  saillant.  Les 
premiers  se  bornaient  à  rapporter  des  propos  d'offi- 
ciers et  de  sous-officiers  avec  Nantil  ;  Bérard  s'atta- 
chait à  ne  compromettre  personne.  On  voyait  bien 
qu'il  y  avait  eu  des  intellig-ences  concertées,  mais 
dans  quel  dessein?  Car  il  n'y  avait  pas  eu  commen- 
cement d'exécution;  et  du  complot  même  on  ne  con- 
naissaitni  l'organisation  ni  l'étendue.  Peut-êtremême 
n  y  avait-il  là  qu'une  nouvelle  machination  de  police, 
conduite  avec  habileté  par  l'introuvable  Nantil. 

On  voyait  alors  partout  des  agents  provocateurs, 
et  les  pratiques  du  gouvernemeut  n'autorisaient  que 
trop  ces  défiances.  En  i8i8,  M.  de  Villèle;  en  1821, 
le  général  Donnadieu  avaient  pu  déclarer,  du  haut  de 
la  tribune,  que,  depuis  181 6,  on  avait  surpris  la  main 
de  la  police  dans  tous  les  complots  (i). 

(i)  Le  19  mars  1821,  le  général  Donnadieu,  député  d'Arles, 
apostrophait  ainsi  les  ministres,  avec  sa  violence  habituelle  : 
«...  Habiles  en  intrigues,  en  odieuses  et  sourdes  calomnies, 
tout  ce  qui  caractérise  la  faiblesse  et  le  vice  :  voilà  vos  moyens. 
A  Paris,  dans  l'affaire  Pleignier,  Carbonneau  et  Tolleron;  à 
Bordeaux,  dans  celle  de  Randon  ;  dans  les  événements  de  Lyon; 
dans  la  prétendue  conspiration  du  bord  de  l'eau;  partout,  on  a 
vu  votre  police  préparer  l'effusion  du  sang  français  sur  les 
échafauds  ou   sur  le  terrain  des  rebellions.  » 


130  LES  COMPLOTS  MILITAIRES  | 

Dans  l'espèce,  comme  on  dit  au  Palais,  rien  n'était 
moins  fondé.  Nantil,  ag-ent  de  Fabvier,  n'était  pas 
aux  g"ag-es  de  la  police.  Du  fond  de  l'Ouest,  où  il  pré- 
Darait  une  nouvelle  tentative,  Nantil  fut  tellement 
désespéré  de  ces  calomnies  qu'il  fut  plusieurs  fois 
tenté  de  se  livrer  pour  avoir,  au  prix  de  la  vie,  le  droit 
de  sauver  son  honneur. 

Tout  le  poids  des  débats  porta  sur  Bérard  qui  s'en- 
tendit traiter  d'ag-ent  provocateur,  lui  aussi,  par  les 
témoins  et  la  défense,  tandis  que  le  ministère  public 
requérait  contre  lui.  Les  témoins  et  la  défense  l'ac- 
cablaient parce  que,  ruiner  ses  déclarations,  c'était 
enlever  au  procès  sa  base  principale.  Et  on  hésitait 
dautant  moins  que  le  bénéfice  de  ses  révélations  lui 
éparg'nait  une  condamnation  capitale. 

Fabvier^  l'instig'ateur  du  complot,  relâché  après  une 
détention  de  plusieurs  mois,  et  certainement  par  le 
crédit  de  Marmont  (i),  Fabvier  chargea  Bérard  avec 
plus  de  violence  que  les  autres.  Bérard,  à  ses  yeux, 
n'était  qu'un  indig-ne  agent  provocateur  qui,  après 
lui  avoir  fait  transmettre  par  xxn  intermédiaire  dont 
le  colonel  taisait  le  nom  les  offres  les  plus  vives  pour 
entrer  dans  le  complot,  s'était  encore  effoi'cé  de  l'y 
entraîner,  quand  l'échec  n'en  était  plus  douteu.v. 

Le  malheureu.v  chef  de  bataillon    pouvait   parler, 

(i)  Aussi  l'aS(jiiicr  déclarc-l  il  qu'il  ne  s'explique  p.is  poiir- 
[[uoi  Kalivicr  a  elc  mis  liors  de  cause.  {Mémoires,  t.  v,  ch.  lo.j 


LE  COMPLOT  DE  PAHI8  (19  AOUT  1820)  131 

oiume  auraient  pu  le  faire  plus  tard,  à  la  dernière 
lit'ure,  les  serg-ents  de  La  Rochelle.  De  grands  per- 
s(innag'es  étaient  perdus  ou  g"ravement  compromis. 
Il  se  leva.  Plus  d'un  visag-e  pâlit  dans  les  tribunes 
I  Lservées  aupublic.  «  Nobles  Pairs,  s'écria-t-il,  loin 
ilavoir  été  provoqué  par  moi^  M.  le  colonel  Fabvier 
me  développait  lui-même,  le  20  août^  les  dispositions 
qu'il  comptait  prendre  pour  renouer  et  faire  réussir 
1  ■  complot  ;  et  s'il  est  permis  de  se  servir  de  cette 
ligure,  je  voudrais  que  des  tenailles  ardentes  vinssent 
arracher  la  lang-ue  de  celui  de  nous  deux  qui  a 
menti  !  »  Puis,  après  un  nouvel  eflort  sur  lui-même, 
il  se  rassit  en  disant:  «  Je  n'ajouterai  rien  à  ce  que 
j'ai  déjà  déclaré.  » 

Fabvier  voulut  se  retirer.  Mais  le  président,  le  pro- 
cureur g-énéral  et  plusieurs  pairs  insistèrent  pour 
qu'il  fît  connaître  auparavant  le  nom  de  V intermé- 
diaire auquel  il  venait  de  faire  allusion.  Il  s'y  re- 
fusa. La  Cour  remit  l'audience  au  lendemain  (f  pour 
laisser  au  témoin  le  temps  de  la  réflexion  ». 

Le  lendemain,  le  colonel  interrog-é  de  nouveau  per- 
sista dans  son  refus.  Le  procureur  g-énéral  (Pejron- 
net)  prit  la  parole  t  «  Le  témoin  a  fait  serment  de 
dire  toute  la  vérité.  Ig"nore-t-il  donc  que  violer  son 
serment,  c'est  se  parjurer?  que  commettre  un  par- 
jure, c'est  manquer  à  l'honneur  et  accepter  l'ignomi- 
nie ?   —  Vous  parlez   d'ig-noiuinio,  monsieur  le  pro- 


J32  LES  COiMPLOTS  MILITAIRES 

cureur  g-énéral,  répliqua  Fabvier:  c'est  par  ses  actes, 
par  sa  vie  qu'on  la  mérite.  Mes  actes,  je  vous  les 
livre  ;  ma  vie,  je  vous  l'abandonne,  et  je  laisse  à  la 
noble  Cour  le  soin  de  prononcer.  Quant  aux  motifs 
qui  doivent  diriger  ma  conduite,  vous  trouverez  bon, 
monsieur  le  procureur  général,  que  je  cherche  ail- 
leurs des  conseils  sur  ce  qui  touche  à  l'honneur.  Je 
suis  d'une  famille  et  d'un  pays,  Monsieur,  qui,  en 
fait  d'honneur,  n'ont  pas  de  leçons  à  recevoir  de 
ceux  qui  ontoavert  les  portes  de  leur  ville  àl'ennemi.  » 

C'était  une  allusion  sang-lante  à  la  conduite  de 
M.  dePeyronnet.  Avocat  à  Bordeaux,  au  mois  de  mars 
i8i4,  celui-ci  s'était  associé  au  maire  de  la  ville, 
Linch,  et  à  plusieurs  autres  royalistes  pour  appeler 
l'armée  anglaise  qui  débouchait  d'Espagne  derrière 
nous,  et  pour  lui  livrer  Bordeaux.  Lord  Beresford  y 
était  entré  le  12  mars,  avec  10.000  hommes.  C'est 
ainsi  que  Louis  XVIII  avait  été  proclamé  à  Bordeaux 
avant  môme  la  chute  de  l'Empire. 

L'allusion  fut  accueillie  avec  une  vive  approbation 
sur  plusieurs  bancs  de  la  pairie  ;  elle  souleva  de 
longs  applaudissements  dans  les  tribunes  publiques. 
Le  colonel  fut  condamné  à  100  francs  d'amende  pour 
refus  de  témoignage.  L'intermédiaire  qu'il  refusait 
de  nommer  était  Joseph  Dumouliu,  de  Grenoble,  qui 
était  sur  le  banc  des  accusés. 

Les  accusés  furent  défendus  par  les  meilleurs  avo- 


LE  COMPLOT  DE  PARIS  (19  AOUT  1820)  133 

cats  du  temps  :  Barthe,  Berville,  Dalloz,  Hennequin, 
Renouard,  etc.,  dont  les  plaidoiries  remplirent  huit 
audiences. 

La  Cour  délibéra  du  2  au  i4  juillet.  Comme  le  fait 
iustement  remarquer  Vaulabelle,  «  le  résultat  se  res- 
sentit de  l'irritation  produite  chez  un  g-rand  nombre 
de  pairs,  anciens  généraux  ou  anciens  fonctionnaires 
de  la  République  et  de  l'Empire,  par  les  débats  que 
venait  de  soulever,  dans  l'autre  Chambre,  la  discus- 
sion de  la  loi  sur  les  donations.  Poursuivis  dans  leur 
gloire  ou  dans  leur  passé  par  les  insultes  ou  les  inju- 
res des  orateurs  ou  des  écrivains  royalistes,  les  pairs 
de  cette  catég'orie  pouvaient  difficilement  déployer  une 
g-rande  rig^ueur  envers  des  officiers  traduits  à  leur 
barre  pour  une  tentative  de  complot  ayant  toutes  les 
apparences  d'un  g-uet-apens  de  police,  et  qui,  tous^  af- 
firmaient que  les  propositions  écoutéespar  eux  avaient 
uniquement  pour  but  «  d'obtenir  du  g-ouvernement  du 
roi  le  maintien  intég-ral  de  la  Charte,  ainsi  que  le 
retirait  des  lois  d'exception,  de  solliciter  la  justice  du 
monarque  et  non  de  forcer  sa  volonté  »  (t.  v,  ch,  2). 

Le  jug-ement,  prononcé  le  16  juillet,  ne  fut  sévère 
que  pour  les  trois  contumaces,  Nantil,  Lavocat  et 
Rey,  qui  furent  condamnés  à  mort.  De  Laverderie  et 
de  Trog-ofF,  officiers  de  la  g-arde  royale,  de  la  Motte, 
capitaine  de  la  lég-ion  du  Nord,  furent  condamnés  à 
ô  ans  de  prison  ;  Robert  et  Gaillard,  sous-officiers  de 


i3i  LES  (JO.Ml'LOÏS  .Mll.liAlHKb 

la  lég^ion  de  la  Meurthe,  à  5  ans  ;  Loritz,  sous-lieute- 
nant de  la  légion  du  Nord,  à  2  ans.  Les  autres  furent 
acquittés  (i). 

La  modération  de  cette  sentence,  qui  contrastait 
avec  les  rigueurs  des  cours  prévôtales,  satisfit  l'opi- 
nion, mais  irrita  les  ultras,  et  leur  fit  dire  qu'on  avait 
voulu  soustraire  les  principaux  coupables  (c'est-à- 
dire  les  meneurs  du  parti  libéral)  à  l'action  de  la 
justice,  pour  n'atteindre  que  des  complices  obscurs 
et  subalternes.  Marmont  estime  que  la  Chambre  des 
Pairs  manqua  à  ses  devoirs.  ((  Ce  qu'il  y  eut  de  plus 
effrayant  pour  la  dynastie,  ce  fut  de  voir  le  peu  d'ar- 
deur à  la  défendre,  et  de  remarquer  un  grand  nom- 
bre de  ses  ennemis  au  milieu  de  ceux  qui,  par  leur 
intérêt  propre,  n'auraient  jamais  dû  séparer  leur 
cause  de  la  sienne.  » 

Ce  que  Marmont  voyait,  de  ses  yeux  de  soldat,  et 
ce  qui  était  grave,  c'était  le  caractère  môme  du  com- 
plot. Les  contemporains  l'ont  appelé  conspiralioit 
militaire.  Et,  en  etret,  la  pensée  du  complot,  sou 
org-anisation,  l'emploi  de  ses  forces  étaient  exclusi- 
vement militaires.  Queserait-il  advenu  de  notre  pays, 
si  de  pareilles   entreprises  avaient  dû   réussir?  si  le 

(i)  Maziau,  arrêté  en  Beltjique  pendant  les  débats,  cl  dont 
l'exlradition  fut  obtenue,  comparut  seul  devant  la  Chambre  des 
Pairs,  et  fut  condamné,  le  r>'|  novembre  1821,  à  cinij  ans  de  pri- 
son, arrêt  qui  souleva,  d'ailleurs,  les  protestations  d'un  certain 
nombre  de  pairs. 


LE  COMPLOT  DE  PARIS  (19  AOUT  1820)  135 

système  des  proniiiiciamieiitos  avait  prévalu  chez 
nous  dans  la  politique?  L'exemple  de  l'Espagne  est 
là  pour  répondre. 

Ce  g-rand  procès  venait  de  finir,  lorsqu'arriva  la 
nouvelle  de  la  mort  de  Napoléon. 

Bien  que  son  souvenir  fût  toujours  vivant  dans  le 
jiays,  et  que  son  nom  parût  nécessaire  pour  grouper 
larmée  autour  du  libéralisme,  Napoléon  était  resté 
étrang-er  à  cette  ag-itation  militaire.  C'est  une  erreur 
sing-ulière  que  celle  où  tombe  Pasquier,  quand  il  at- 
tribue au  prisonnier  de  Sainte-Hélène,  à  son  influence, 
à  son  arg-ent,  la  conspiration  d'août  1820,  et  quand  il 
dit  «  qu'après  la  mort  de  Napoléon  les  conspirations 
ont  entièrement  cessé  (i)  a  .  C'est  alors^  au  contraire, 
qu'elles  ont  redoublé  d'activité.  C'est  dans  le  courant 
de  1822  qu'elles  ont  donné  tout  leur  efl^ort. 

Pendant  les  premières  auuées  de  sa  captivité,  Na- 
poléon avait  suivi  d'assez  près  les  événements.  La 
politique  maladroite  de  la  Restauration,  la  proscrip- 
tion des  g-énéraux,  la  conspiration  de  Grenoble,  le 
désordre  des  esprits  lui  apparaissaient,  avec  l'exag-é- 
ration  inévitable  de  la  distance,  comme  les  sig-nes 
précurseurs  d'une  g-uerre  civile  qui  allait  renverser 
les  Bourbons.  Il  se  prenait  alors  à  espérer  la  déli- 
vrance et  l'apothéose  du  retour.  Mais    de    nouveaux 

(i)  MMioires,  t.  iv,  pag'e  4''l-'i-  En  noif. 


i36  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

courriers  lui  montraient  la  France  résig-née  à  la  mo- 
narchie, etil  en  arrivait  lui-même  à  l'indifférence. Non 
seulement  il  ne  song-eait  plus  au  retour,  mais  il  ne 
song-eait  même  plus  à  la  liberté,  et  il  écartait  obsti- 
nément tout  projet  et  même  toute  idée  d'évasion.  Du 
haut  de  son  g"énie,  il  voyait  dans  sa  captivité  la  ran- 
çon de  sa  g'Ioire  passée^  le  gag-e  du  succès  pour  l'ave- 
nir. Il  disait  parfois:  «Si, au  lieu  de  souffrir  ici, j'étais 
en  Amérique  comme  Joseph,  on  ne  penserait  plus  à 
moi  ;  ma  cause  serait  perdue.  Non,  non!  mieux  vaut 
pour  moi  mourir  sur  ce  rocher.  Mon  martyre  assure- 
ra la  couronne  à  mon  fils  (i).  » 

C'est  dans  ces  dispositions  de  renoncement  et  de 
sacrifice  que  la  mort  le  trouva  et  se  saisit  de  lui,  dans 
l'ouragan  qui  passa  sur  le  rocher  de  Sainte-Hélène, 
le  5  mai  182  i . 

La  nouvelle,  apportée  en  France  dans  le  courant 
de  juillet,  n'y  fit  d'abord  que  peu  de  bruit.  La  cen- 
sure imposa  le  silence  aux  journaux,  et  beaucoup 
d'anciens  soldats,  retirés  au  fond  de  la  campagne, 
refusèrent  de  croire  à  la  mort  de  leur  empereur.  Mais 
bientôt  les  accents   arrachés    aux   poètes,  Bérang-er, 


(i)  Voir,  avpc  le  livre  de  Montliolon,  la  Captivité  de  Saintc- 
IltHime,  d'après  le  journal  du  marciuis  de  .Montciicnu,  publié  par 
(;.  Firinin  Didot.  Paris.  iKij/j,  iii-8".  —  Le  mar<]uis  était  coiii- 
inissaire  de  Louis  XV'lll  dans  l'île.  Il  s'était  montré  d'une  con- 
venance parfaite  envers  Napoléon  et  ses  coinpaijnons  de  cap- 
tivité. 


LE  COMI'LOT  DE  PARIS  (19  AOUT  1820)  137 

Lamartine,  Delavig-ne,  Victor-IIug-o,  par  cette  desti- 
née extraordinaire  ;  le  retour  de  Montholon,  de  Ber- 
trand et  de  Marchand,  avec  le  testament  de  Napoléon  : 
la  publication  du  Mémorial  de  Las  Cases  [\^2?t), 
et  les  innombrables  ouvrag-es  que  fit  éclore  avec  lui 
l'épopée  impériale  ;  tout  contribua  à  créer  et  à  propa- 
g-er  une  lég-ende  impérissable. 

Cette  lég'ende  fut  d'ailleurs  analogue  à  celle  dont 
les  Bourbons  entouraient  Henri  IV. 

Les  Bourbons  s'étaient  bien  gardés  d'abriter  leur 
retour  sous  le  patronage  de  Louis  XIV,  le  plus  majes- 
tueux, mais  certainement  le  moins  populaire  de  nos 
rois.  Ils  battirent  monnaie  avec  le  souvenir  d'Hen- 
ri IV,  et  l'effig-ie  d'Henri  IV  remplaça  celle  de  Napo- 
léon dans  la  croix  de  la  Légion  d'honneur.  Ils  avaient 
raison,  car  leur  aïeul  est  bien  resté,  comme  dit  la 
Henri  ad  p.  : 

Le  seul  roi  dont  le  peuple  ait   gardé  la  mémoire. 

Et  il  le  mérite  ;  c'est  peut-être  le  plus  g-rand  de  nos 
rois.  Après  Jeanne-d'Arc,  avant  Thiers,  il  a  été  un 
libérateur  du  territoire.  Il  nous  a  délivrés  de  l'Es- 
pag"ne.  Il  a  refait  des  finances,  une  administration, 
un  pouvoir  monarchique  ;  pour  tout  dire,  il  a  refait 
le  pays  admirable  qu'il  a  laissé  à  Bichelieu  et  à  ses 
successeurs. 

Mais  cet  Henri  IV  est  celui  de  nos  jours,  celui  de 

8i 


138  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

l'histoire.  Celui  des  Bourbons  était  tout  de  fantaisie, 
c'était  celui  des  romans  de  cape  et  d'épée;  le  Gascon 
batailleur  et  g-énéreux,  spirituel  et  g-alant,  l'ami  de 
Grillon,  de  Gabrielle  et  du  meunier  Michaud  ;  le 
soldat  d'Ivry,  le  roi  de  la  poule  au  pot. 

De  même  pour  Napoléon.  Au  lieu  du  soldat  ambi- 
tieux de  Brumaire,  entré  à  main  armée  dans  notre 
histoire,  confisquant  à  son  profit  l'œuvre  de  la  Révo- 
lution, jetant  la  France  dans  des  g-uerres  effroyables 
pour  la  laisser  vaincue  et  démembrée,  la  lég-eade 
impérialiste  présentait  un  Napoléon  bon  fils,  bon 
camarade,  bon  époux,  bon  père  de  famille,  soldat 
sensible  et  vertueux,  que  des  rêves  de  philanthropie 
hantaient  les  soirs  de  bataille,  qui  ne  demandait  qu'à 
faire  le  bonheur  de  l'Europe,  après  l'avoir  conquise, 
et  victime  au  milieu  des  mers  lointaines  de  la  jalousie 
de  la  perfide  Albion.  Ce  Napoléon  idéal  servait  le 
parti,  comme  le  Henri  IV  romanesque  servait  la 
Restauration. 

Aujourd'hui,  et  depuis  quelques  années,  l'Empire 
est  devenu  l'objet  d'une  sing-ulière  faveur.  Mémoires, 
documents  inédits,  on  ne  nous  fait  g-râce  d'aucun 
détail  sur  Napoléon.  En  sommes-nous  plus  avancés? 
Ce  qui  caractérise  cet  homme  extraordinaire  dans 
l'histoire  de  rhumanité,  c'est  que,  plus  on  l'étudié^ 
plus  il  demeure  impénétrable. 

lj<i  icouvernement  pcnsnif  rjue  la  mort  de  son  héros 


LR  COMPLOT  riF  PARTS  (10  AOUT  18fî0)  iS9 

désarmerait  le  parti  bonapartiste.  Il  se  trompait.  Des 
serviteurs  de  l'Empire,  beaucoup  s'étaient  déjà  ralliés 
à  la  monarchie.  Les  autres  restèrent  dans  l'opposi- 
tion libérale  ou  se  jetèrent  dans  l'opposition  républi- 
caine. Aussi  bien,  depuis  quelques  années,  ce  n'était 
plus  entre  Napoléon  et  les  Bourbons  que  la  lutte  était 
engag-ée,  mais  entre  la  Révolution  et  l'ancien  rég'ime, 
qu'on  voyait  renaître  avec  ses  rancunes  et  sa  fureur 
de  représailles. 

Voilà  pourquoi  la  monarchie  n'en  avait  pas  fini 
avec  les  difficultés.  Mais  pour  combattre  avec  plus  de 
succès  et  pour  rassembler  leurs  forces,  ses  ennemis 
avaient  besoin  d'une  nouvelle  organisation. 

Ils  la  trouvèr'ent  dans  la  Chnrhonnerie. 


CHAPrTRE  V 

Les  complots  de  l'Est  :  Belfort  et  Colmar. 

Les  premières  sociétés  secrètes,  sous  la  Restaura- 
tion, avaient  été  fondées  par  des  royalistes  zélés  pour 
seconder  l'action  monarchique.  Telles  étaient  celles 
des  Francs  ré(/énérés,  des  Chevaliers  du  tropique, 
des  Bandou/iers,  etc.  Ces  sociétés  politiques  cédèrent 
la  place  à  de  nouvelles  associations  moins  fermées  et 
d'un  caractère  plus  reli;^ieux,  comme  la  société  des 
bons  livres,  des  bonnes  études,  etc.,  qui  n'étaient 
que  des  émanations  de  la  fameuse  Congrégation, 
dont  l'influence,  à  la  fois  occulte  et  plus  vaste,  s'é- 
tendit sur  le  youvei'nement. 

Le  parti  libéral  y  répondit  par  l'org-anisation  de 
deux  sociétés,  l'une  secrète,  l'autre  publique.  La  pre- 
mière, sous  le  nom  de  l" Union,  avait  été  fondée  par 
l'avocat  Rey,  à  Grenoble,  et  transportée  à  Paris  dès 
i8iG(i).  l\ecrutée    dans    la    bourgeoisie    et  le  com-  i 


(i)  Reij  f.Ioseph),  né  à  Grenoble,  en  i770-  Avorat.  Rayé  du 
(ableau  en  iSnj  pour  avoir  présenir  un  nienioirc  en  fa\eiir  des 
victimes  de  la  conspiration  Didier. 


LES  COMPLOTS  DE  L'EST  :  BRLFORT  ET  COLMAR   141 

merce,  timide  et  discrète,  elle  ne  tarda  pas  à  s'effacer 
devant  la  seconde. 

Celle-ci,  organisée  en  1817,  sous  le  nom  de  société 
des  Amis  de  la  presse,  comptait  parmi  ses  premiers 
membres  :  B. -Constant,  Lafa jette,  Vojer  d'Arg-enson, 
Laffite,  etc.  Elle  ne  se  proposait  d'abord  que  la  dé- 
fense des  lois  sur  la  presse  et  sur  la  liberté  indivi- 
duelle, et  aussi  celle  des  écrivains  poursuivis  par  le 
g-ouvernement.  Elle  ne  sortait  pas  du  terrain  juri- 
dique. Elle  se  renforça  de  nombreux  députés,  absorba 
r Union,  étendit  son  action,  et  devint  assez  puissante 
pour  encourir  des  poursuites  qui  amenèrent  sa  sup- 
pression, en  18 19. 

Il  en  survécut  un  comité  dit  d'action.,  qui  prit  la 
direction  du  parti  libéral  et  qui,  au  lieu  de  s'en  tenir 
à  l'opposition  légale,  conçut  la  possibilité  d'une  lutte 
matérielle  contre  leg'ouvernement.  Ce  comité  d'action 
était  composé,  en  1820,  de  Lafayette,  Manuel,  Cor- 
celles,  députés  ;  des  avocats  Rey  et  Merilhou  ;  des 
g-énéraux  Tarayre,  Thiard,  Corbineau.  On  a  vu  sa 
part  dans  la  conspiration  militaire  du  19  août. 

L'esprit  d'opposition  était  encore  allé  plus  loin 
dans  les  provinces  de  l'Ouest.  Il  y  avait  donné  nais- 
sance à  une  société  secrète  destinée  à  un  rôle  actif 
dans  le  soulèvement  de  cette  rég'ion.  C'était  celle  des 
Chevaliers  de  la  liberté,  donile  centre  était  Saumur. 

Elle  était  sortie  d'une  des  associations  formées  par 


d42  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

les  officiers  à  la  demi-solde  pendant  la  première  Res- 
tauration. Celle-ci  avait  réuni,  à  Paris,  sous  l'inspi- 
ration du  chirurgien  de  la  g-arde  Grandménil,  un 
certain  nombre  de  chevaliers  de  la  Lég-ion  d'honneur. 
Mais  elle  n'avait  pas  eu  le  temps  de  s'étendre.  Le 
retour  de  l'île  d'Elbe  coupa  court  à  ses  projets,  et  le 
licenciement  de  l'armée  de  la  Loire  la  dispersa. 

Grandménil,  retiré  aux  environs  de  Saumur,  la 
reconstitua  sur  de  nouvelles  bases,  en  y  faisant  en- 
trer, avec  d'anciens  soldats,  des  patriotes  de  toutes  les 
classes.  Le  milieu  était  favorable.  Si  la  g-uerre  civile 
avait  cessé  d'agiter  les  provinces  de  l'Ouest,  elle  n'en 
laissait  pas  moins  en  présence  deux  partis  irréconci- 
liables, celui  de  la  royauté  et  celui  de  la  révolution. 
Quelques  circonstances  particulières  y  poussèrent  en- 
core; et,  parmi  elles,  la  présence  à  Saumur  de  l'école 
de  cavalerie. 

L'école  de  Saumur,  établie  en  1 771,  fermée  pendant 
la  Révolution  et  l'Empire,  avait  été  réorganisée  par 
ordonnance  royale  du  28  décembre  i8i4,  sous  le  nom 
ù'Ecole  d'équitalion.  Chaque  régiment  de  cavalerie 
dut  y  envoyer  quatre  élèves,  la  moitié  prise  parmi  les 
lieutenants  et  sous-lieutenants,  l'autre  parmi  les  sous- 
officiers  ayant  deux  ans  de  service. 

Jusqu'en  182 1,  les  promotions  d'élèves  avaient  été 
filtrées,  en  quelque  sorte,  par  le  système  de  Clarke,  ' 
et  elles  avaient  Hut,  de   l'i'-cDle  un   fover  de  l'ovalisme 


LES  COMl'LOTS  DL:  L'JiST  :   IJELKOHT  ET  COLMAR    143 

militant,  hostile  aux  idées  libérales  de  la  population 
civile.  Cet  antagonisme  éclatait  en  désordres  fréquents 
dont  le  plus  bruyant  fut  celui  qui  marqua  un  voyag-e 
à  Saumur  de  B.  Constant,  député  de  la  Sarthe.  Les 
élèves  de  l'école  empêchèrent  Constant  d'assister  à  un 
banquet  préparé  par  ses  électeurs,  et  le  forcèrent  de 
quitter  la  ville  sous  la  pi'otection  de  la  g-endarmerie 
(7  octobre  1820). 

La  colère  excitée  à  Saumur  par  cet  excès  de  tur- 
bulence détermina,  quelques  jours  après,  la  forma- 
lion  delà  société  des  Chevaliers  de  la  liberté.  Les 
premiers  membres  en  furent,  avec  les  anciens  chi- 
rurgiens militaires  Grandménil  et  Caffé,  le  chef  de 
bataillon  à  la  demi-solde  Gauchais  et  son  beau-frère 
Tisseau-Gauchais,  Fournier,  ancien  maire  de  Saumur, 
Chauvet,  professeur  au  collèg-e  royal  d'Ang-ers,  et 
quelques  autres. 

L'association  s'étendit  avec  une  sing-ulière  rapidité 
dans  la  vallée  de  la  Loire,  de  Saumur  à  Nantes.  Elle 
avait  pour  adhérents,  non  seulement  les  officiers  en 
réforme  et  à  la  demi-solde,  et  les  anciens  fonctionnai- 
res, mais  encore  beaucoup  de  petits  propriétaires, 
inquiets  des  menaces  de  la  Restauration  contre  les 
acquéreurs  de  biens  nationaux.  Bien  plus,  elle  trouva 
dans  l'Ecole  même  un  concours  inattendu. 

Le  i«'  janvier  1821,  la  promotion  appelée  à  Sau- 
mur  était   composée   d'ofliciers  et   de  sous-officiers 


144  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

rentrés  au  service  ou  g-radés  pendant  le  ministère 
Gouvion  Saint-Cyr,  et,  par  conséquent,  animés  d'un 
tout  autre  esprit  que  celle  qu'elle  remplaçait.  Des 
relations  furent  nouées  avec  la  ville,  des  confidences 
échang-ées.  Les  lieutenants  Delon  et  Guérin,  les  sous- 
officiers  Sirejean,  Couderc,  Mathieu,  Grandménil 
jeune,  frère  du  cliirurg-ien,  firent  pénétrer  l'associa- 
tion dans  ce  milieu  jadis  si  fermé.  Plus  de  la  moitié 
de  rÉcole  se  trouva  bientôt  affiliée. 

Telle  était  l'œuvre  de  la  société  quelques  mois 
après  sa  fondation.  Elle  avait  devancé  et  préparé 
dans  l'Ouest  l'action  de  la  Charbonnerie. 

La  Charbonnerie  était  d'importation  étrang-ère. 
Deux  jeunes  g'ens,  Joubert  et  Dug-ied^  impliqués  dans 
la  conspiration  du  19  août,  s'étaient  réfug-iés  en  Italie  I 
pour  éviter  les  poursuites.  Ils  j  furent  affiliés  à  la 
société  des  Carbonari .  Le  premier  resta  au  service 
de  l'armée  napolitaine.  Le  second,  revenu  à  Paris  en 
février  1821^  y  rapporta  les  règ-lements  de  l'associa- 
lion  qu'il  communiqua  à  plusieurs  de  ses  camarades, 
Bûchez,  étudiant  en  médecine,  futur  président  de 
l'Assemblée  Constituante  de  1848,  Bazard,  Flottard, 
Corcelles  fils,  Guinard,  Sautelet,  étudiants  en  droit, 
Rouen  aîné,  avocat,  etc.  Trois  d'entre  eux,  Bazard, 
Bûchez  et  Flottard,  se  charg-èrent  d'extraire  de  l'org-a- 
nlsation  italienne  cequi  pouvait  s'adapter  aux  mœurs 
cl  aux  aptitudes  françaises    et  c'est  ainsi  que  fut  fon- 


LES  COMPLOTS  DE  L'EST  :  BELFORT  ET  COLMAR  143 

dée,  dans  une  modeste  chambre  de  la  rue  Copeau, 
la  société  qui  allait  devenir  si  puissante. 

Elle  était  nettement  républicaine.  Elle  se  proposait 
surtout  d'en  appeler  au  peuple  pour  le  choix  et  la 
constitution  de  son  g-ouvernement. 

L'org-anisation  en  est  connue.  La  direction  g-éné- 
rale  appartenait  à  un  conseil  suprême  ou  liante 
vente,  au-dessous  de  laquelle  étaient  des  ventes  cen- 
trales oi  particulières .  La  réunion  de  ving-t  membres 
suffisait  à  former  une  vente  particulière.  Les  ventes 
particulières  ne  correspondaient  pas  entre  elles,  mais 
ressortissaient  chacune  à  une  vente  centrale  qui  cor- 
respondait avec  la  vente  suprême.  Les  admissions  se 
faisaient  avec  une  grande  simplicité,  et  sans  l'appa- 
reil dramatique  qu'on  leur  a  prêté.  Les  affiliés  fai- 
saient le  serment  de  g-arder,  sous  peine  de  mort,  le 
secret  le  plus  absolu,  d'obéir  aux  ordres  de  la  vente 
suprême  et  d'avoir  un  fusil  toujours  prêt,  avec  cin- 
quante cartouches. 

Anciens  militaires,  étudiants,  employés  de  com- 
merce, s'affilièrent  avec  un  empressement  extraordi- 
naire. Parmi  les  premiers  qui  vinrent  s'adjoindre 
aux  fondateurs,  on  peut  citer  l'étudiant  en  médecine 
Trélat,  qui  fut  un  des  chefs  de  l'opposition  républi- 
caine sous  Louis-Philippe,  avec  son  camarade  Gui- 
nard;  Pierre  Leroux,  rédacteur  du  Globe,  les  deux 
frères  Arnold  et  Ary  SchefTer,  l'un  journaliste,  l'autre 

9 


i46  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

peintre;  le  philosophe  TJiéodore  JoufFroy,  Thisto- 
rien  Aug-ustin  Thierry,  le  publiciste  Cauchois-Le- 
maire,  etc. 

«  A  peine  la  société  fut-elle  née  que  ses  fondateurs 
sentirent  le  besoin  d'y  faire  entrer  ce  qu'on  appelait 
des  notabilités,  c'est-à-dire  des  hommes  qui  pussent 
contribuer  par  l'autorité  de  leur  âg-e  et  de  leur  répu- 
tation à  propag-er  dans  l'armée  et  dans  les  départe- 
ments les  efforts  qui  venaient  d'être  commencés  si 
heureusement  à  Paris.  Ce  furent  :  Lafayette  et  son 
fils,  Dupont,  d'Arg-enson,  de  Corcelles,  Beauséjour, 
Kœchlin  (Jacques),  de  Schonen^  Fabvier,  Maug-uin, 
Barthe,  Merilhou...  (i).  » 

L'association  se  répandit  dans  les  départements.  I 
Dans  l'Ouest,  elle  s'affilia  les  Chevaliers  de  la  liberté 
qui  apportèrent  leur  organisation  toute  prête.  Dans 
l'Est,  le  Sud-Est,  elle  recruta  de  nombreux  parti- 
sans. «  La  contag"ion  fut  si  rapide,  dira  l'avocat 
g-énéral  Marchang'y,  que,  dans  le  cours  de  182 1, 
trente-cinq  préfets  dénoncèrent  à  la  fois  des  sociétés 
de  çarbonari  et  de  chevaliers  de  la  liberté  org-ani- 
sées  sur  plusieurs  points  de  leurs  départements. 
Paris  comptait  dès  lors  plusieurs  centaines  de  ventes, 
ayant  entre  elles  diverses  dénominations,  telles   que 


(1)  E.  Triilal.  Lti  (^/larbunneric,  dans  Paris  réi'ohilionnaire, 
t.  I,  i833.  — On  vient  de  voir  pour  (luclle  raison  l'auteur  est 
bien  renseigné. 


LES  COMPLOTS  DE  L'EST  :  BELFORT  ET  COLMAR    147 

la  Victorieuse,  la  Sincère,  la  Réussite,  Bélisaire, 
Westermann,  les  Amis  de  la  Vérité,  etc.  (i).  » 

La  Charbonnerie,  toutefois,  n'eutamait  pas  le 
peuple.  L'immense  majorité  de  ses  membres  appar- 
tenait à  la  bourgeoisie,  à  l'industrie,  au  commerce, 
aux  professions  libérales,  au  monde  de  la  presse,  Se 
la  littérature  et  de  la  politique.  En  outre,  elle  n'avait 
ni  le  nombre  ni  la  vig-ueur  nécessaires,  du  moment 
qu'il  fallait  être  prêt  à  descendre  dans  la  rue. 

Voilà  pourquoi  elle  s'attacha  à  g-ag-ner  l'armée.  Elle 
y  pénétra  aisément  et  s'y  étendit  rapidement.  Les 
officiers  compromis  dans  Taffaire  du  19  août,  et  les 
officiers  en  réforme;  les  officiers  à  la  demi-solde,  tou- 
jours en  relations  avec  leurs  anciens  régiments  :  tous 
travaillèrent  à  org-aniser  des  ventes  militaires  qui, 
sous  le  nom  de  légions,  cohortes,  manipules,  furent 
surtout  composées  de  sous-officiers  d'une  action  plus 
assurée  et  plus  directe  sur  les  soldats. 

«  Les  sous-officiers,  jeunes,  résolus,  ambitieux  de 
grades^  puissants  sur  les  soldats,  jaloux  de  l'officier, 
tenant  au  peuple  par  lasubalternité,  à  la  bourg-eoisie 
par  l'instruction,  à  l'armée  par  l'uniforme,  au  bona- 
partisme par  les  souvenirs,  au  libéralisme   par  les 

(i)  Réquisitoire  dans  l'affaire  de  La  Roclielle,  1822. —  Mar- 
changy  toutefois  confond,  et  pciii-ètre  sciemment,  les  ventes 
de  la  charbonnerie  et  les  loges  mac^onniques.  L'erreur  est  ma- 
aifeste  pour  les  Amis  de  la  Vérité,  loge  maçonnique  dont  on  a 
in  le  rôle  en  1820. 


143  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 


I 


journaux,   les  pamphlets,  les  chansons  patriotiques 
qui  circulaient  dans    l'oisiveté  des  casernes,    étaient 
les  ag-ents  les  plus  séductibles  et  les  plus  séducteurs 
de  ces   enrôlements  dans  les  rég-iments  et  dans  les 
g-arnisons.  Ils  étaient  le  noyau  de  l'armée,  l'attente 
de  l'insurrection.  Un  rég-iment  enlevé  par  les  sous- 
officiers  enlèverait  l'autre;  une  place  forte  ferait  tom- 
ber à  l'instant  toute  une  province.  L'exemple  impuni 
g-agnerait  de  proche  en  proche   de    nouveaux  corps 
d'armée  et  de  nouvelles  provinces  à  la  cause  consti- 
tutionnelle. Le  drapeau  tricolore  volerait  de  lui-même 
de  rempart  en  rempart,  de  clocher  en  clocher,  et  un 
g-ouvernement  provisoire  insurrectionnel  imprimerait 
le  concert  et  l'unité  à  ces  soulèvements  armés  (i).  » 
Ce  qu'on  voyait  alors  en   Europe  semblait  pousser 
à  ces  dispositions  nouvelles   de  notre   pays.  Presque 
partout   autour   de    nous,  des   soulèvements,  et   des   | 
soulèvements     militaires.    Avec   l'année    1820,    une 
insurrection  militaire  venait  d'éclater  en  Espag-ne,   et  j 
d'y  substituer  les  libertés  de  1812  au  despotisme  ab-   ; 
.solu  de  Ferdinand  VII.  Dans   le  courant   de  l'année,  i 
une    révolution     semblable    ag-itait   Naples,   où   les  \ 
carbonari   de  l 'aimée    l'orraient   le   roi  d'adopter  la  .j 
constitution  espagnole  de  1812,  qu'on  ne    connaissait  | 

(i)  Lamartine,  Histoire  de  la  Reslanrution,  livre  Sg.  — 
Heaucouj)  ilc  belles  [lat^es  qui  ne  font  ])as  un  livre  ;  telle  est 
cette  histoire  du  trraïul  iiocie  «[ui  l'ut,  en  1848,  un  ijrand  ci- 
toyen. 


LES  COMPLOTS  DK  L'EST  :  BELFORT  ET  COLMAR  149 

d'ailleurs  pas,  et  dont  on  ne  trouvait  qu'un  seul 
exemplaire  dans  toutes  les  bibliothèques  du  royaume 
(juillet);  enfin,  au  mois  de  mars  1821,  tandis  que 
les  Autrichiens  s'enfonçaient  dans  le  royaume  de 
Naples  pour  y  rétablir  l'absolutisme,  le  Piémont  se 
soulevait  derrière  eux,  et  proclamait  la  monarchie 
constitutionnelle. 

Ces  événements  excitaient  les  éloges  de  nos  libé- 
raux et,  avec  leurs  discours,  ils  étaient  d'un  dang-e- 
reux  exemple  pour  notre  armée.  La  Charbonnerie 
achevait  de  la  pervertir^  et  de  lui  faire  croire  qu'il  ne 
tenait  qu'à  elle  de  chang-er  les  destinées  de  notre 
pays. 

A  Paris,  il  y  avait  une  vente  à  l'Ecole  polytechni- 
que; une  dans  le  45®  de  lig'ne,  dont  quelques 
serg-ents  allaient  devenir  célèbres  ;  une  dans  le 
48«,  etc.  Dans  l'Ouest,  le  travail  des  Chevaliers  de 
la  liberté  avait  préparé  le  terrain  :  on  pouvait 
compter  sur  les  sympathies  affirmées  déjà  dans 
l'affaire  du  19  août.  Elles  étaient  profondes  à  Saumur 
dans  l'Ecole  de  cavalerie  ;  réelles  à  Nantes,  dans  le 
i3*  de  lig'ne  ;  à  Ang-ers,  dans  le  44'^  ;  'i  Rennes, 
dans  l'artillerie  ;  à  Brest  surtout,  où  l'esprit  d'oppo- 
sition éclatait  eu  désordres  fréquents,  qui  donnaient 
fort  à  faire  au  g-énéral  de  Coutard,  et  qui  amenaient, 
en  septembre  1820,  une  mission  spéciale  de  Lauris- 
ton. 


I 


ISO  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Dans  l'Est,  les  garnisons  avaient  donné  avec  ar- 
deur. Cette  région  de  l'Est,  de  l'Alsace  au  Dauphiné, 
était  celle  où  les  Bourbons  rencontraient  le  plus 
d'hostilité.  Et  pour  plusieurs  raisons. 

D'abord,  elle  avait  souffert  plus  que  les  autres  des 
invasions  de  i8i4  et  de  i8i5.  Ensuite  son  voisinage 
de  la  frontière  en  a  fait  une  terre  de  soldats.  Nulle 
part  ailleurs  notre  pays  n'a  porté  une  génération  plus 
admirable  que  celle  qui  sortit  de  ces  robustes  et  pa- 
triotiques provinces  d'Alsace,  de  Lorraine,  de  Fran- 
che-Comté pendant  la  Révolution  et  l'Empire.  Pour  ^ 
ne  citer  que  les  principaux,  c'est  en  Alsace  :  Kléber, 
Kellermann,  Lefebvre,  Rapp;  en  Lorraine  :  Ney, 
Gouvion-Saint-Cyr,  Oudinot,  Exelmans,  Gérard, 
Drouot,  Molitor,  Eblé,  Duroc,  Mouton,  Grenier  ; 
dans  la  Franche-Comté  :  Lecourbe,  Moncey,  Pajol, 
Travot,  Morand^  Donzelot,  Préval.  Et  à  leur  suite, 
à  leurs  côtés,  combien  d'autres,  dont  les  services, 
pour  être  moins  glorieux,  ne  furent  pas  moins  dé- 
voués, et  qui,  la  guerre  finie,  étaient  rentrés  dans 
leurs  foyers  ?  Dans  quel  autre  milieu  aurait-on  rcs-  j 
senti  plus  vivement,  avec  les  malheurs  delà  patrie,  *| 
les  injustices  de  la  Restauration,  et  les  proscriptions 
dirigées  contre  l'armée  par  une  dynastie  dont  l'inva- 
sion avait  marcjué  l'avènement,  et  qui  ne  devait  son 
retour  qu'à  Waterloo?  Enfin  cette  [terre,  si  féconde 
en  soldais,  a  toujours  été  un  pays   d'instruction  et  de 


I 


LES  COMPLOTS  DE  L'EST  :  BELFORT  ET  COLMAR  151 

progrès  dans  lequel  la  passion  pour  la  g-uerre  s'est 
rarement  séparée  de  l'attachement  pour  la  liberté. 

Les  dispositions  de  cette  rég-ion  avaient  déjà  paru 
menaçantes  dans  les  premiers  mois  de  1820.  Elles 
avaient  donné  naissance  à  des  combinaisons  mal 
connues,  désig-nées  sous  le  nom  de  Complot  de 
l'Est. 

Ce  complot  avait  été  dénoncé  au  gouvernement 
par  un  sieur  Tiriot,  ancien  officier  bonapartiste,  qui 
s'était  vendu  à  la  police  et  qui  avait  su  g-ag-ner  l'a- 
veugle confiance  de  Lafayette.  On  sut  par  lui  que  La- 
fayette,  Voyer  d'Arg-enson,  Laffite,  Gévaudan,  étaient 
les  instig-ateurs  d'un  complot  qui  avait  pour  but  de 
soulever  plusieurs  divisions  militaires,  à  l'aide  des- 
quelles on  aurait  entraîné  le  reste  de  l'armée.  On  ap- 
prit les  noms  des  chefs  particulièrement  eng-ag'és.  On 
connut  même,  presque  jour  par  jour,  tout  ce  qui  al- 
lait se  passer  dans  le  comité,  et  jusqu'aux  discours 
qu'on  devait  porter  à  la  tribune.  «  Ainsi,  dit  Pas- 
quier,  le  g-ouvernement  a  tenu  dans  ses  mains  un 
plan  d'insurrection  g-énérale,  arrêté  dans  ses  plus 
g-rands  détails,  et  auquel  était  joint  un  plan  de  g"0u- 
vernement  provisoire.  Le  tout  avait  été  rédig'é  ou  par 
Lafayette  ou  sous  ses  yeux,  en  compagnie  de  quelques 
amis  qu'il  avait  réunis  pendant  deux  ou  trois  jours  à 
sa  terre  de  Lag-rang-e  (i).  » 

(i)  Mémoires,  t.    iv,  rh.    lO. 


152  LES  COMPLOTS  MILITAIUKS 

Pourquoi  ne  fit-on  pas  arrêter  les  coupables?  Pas- 
quier  ne  le  dit  pas.  Peut-être  parce  qu'il  ne  fallait  pas 
prendre  à  la  lettre  les  révélations  de  Tiriot,  certaine- 
ment exag-érées.  Peut-être  aussi  parce  que  l'arrestation 
des  chefs  du  parti  libéral  eût  provoqué  des  difficultés 
dont  on  n'osait  prévoir  le  terme.  Néanmoins,  les  rap- 
ports de  la  police,  la  correspondance  des  préfets  et 
celle  des  g-énéraux  chargés  des  divisions  militaires 
avaient  inspiré  assez  d'inquiétudes  pour  qu'on  priât 
le  duc  d'Angoulême  de  faire  un  voyag-e  dans  cette 
rég-ion  et  d*y  rallier  les  esprits  à  la  monarchie. 

Le  prince  s'y  prêta  d'assez  bonne  grâce.  Il  quitta 
Paris  le  27  avril  et  sa  tournée  dura  plus  d'un  mois. 
Il  alla,  par  Dijon  et  Lyon,  jusqu'à  Grenoble.  A  Gre- 
noble, les  étudiants  ne  crièrent  que:  Vive  la  Charte  I 
évitant  de  mêler  ù  ce  cri  celui  de  :  Vive  le  Roi!  Le 
20  mars  suivant,  dans  une  courte  émeute  rapidement 
apaisée  par  le  g"énéral  Pamphile  Lacroix,  ils  firent 
mieux.  Ils  crièrent  :  Vive  l'Empereur  !  Vive  la  liberté  ! 
A  bas  les  liourbons  ! 

De  Grenoble,  le  duc  gag-na  la  Franche-Comté,  par 
Besancon.  Dans  cette  partie  de  son  voyage,  on  dut 
prendre  des  précautions  particulières.  On  annonçait 
que  le  drapeau  tricolore  allait  être  arboré  à  Besançon 
et  dans  plusieurs  villes  voisines;  que  beaucoup  d'ol- 
iiciers  à  la  demi-.solde  et  d'anciens  soldats  se  réunis- 
.saient  h  Dole  et  dans  les  environs;  qu'on  attendait  des 


LES  G0MPL0T5  Dlî  L'EST  :  BELFORT  ET  COLMAR   153 

émissaires  de  Paris,  etc.  On  arrêta,  en  effet,  à  Besan- 
çon deux  ofliciers  en  inactivité,  dont  on  avait  signalé 
le  départ  de  Paris,  les  nommés  Courbe  et  Flauzeau. 
On  trouva,  dans  leurs  malles,  leurs  armes,  leurs  uni- 
formes et  des  pièces  d'équipement.  Tout  cela  était-il 
nécessaire  pour  un  simple  vovage  auquel  ils  ne  pu- 
rent, d'ailleurs,  attribuer  un  prétexte  bien  fondé  ?  On 
arrêta,  en  même  temps,  un  militaire  nommé  Guille- 
main,  avec  lequel  ils  s'étaient  abouchés  à  Dole.  L'é- 
clat de  ces  arrestations  apprit  aux  conjurés  que  leurs 
pi-ojets  étaient  éventés.  Ils  se  tinrent  tranquilles  et  se 
dispersèrent.  Il  semble  qu'ils  s'étaient  proposés  d'en- 
lever le  duc  d'An^'Ouiême  (i). 

Celui-ci  continua  son  voyaye  par  Strasbourg-,  Metz 
et  Nancv,  et  rentra  à  Paris  dans  les  premiers  jours 
de  juin,  à  la  veille  des  troubles  que  fit  éclater  la  mort 
du  jeune  Lallemand.  Son  voyag-e  avait  fait  peu  de 
chose  pour  la  popularité  des  Bourbons. 

Grâce  à  ces  dispositions  d'une  partie  du  pays, 
grâce  au  travail  accompli  dans  le  courant  de  182  i  par 
la  Charbonnerie,  à  la  fois  dans  la  population  civile  et 


{i,  Après  de  longs  drbats  sur  la  juridiction  compétente,  les 
accusés  furent  traduits  devant  la  Cour  d'assises  de  Riom.  qui  les 
acquitta.  Les  preuves  judiciaires  faisaient  défaut.  Qi'ant  à  la 
conviction  morale,  dit  l'asquier,  il  eût  été  diflicile  d'en  acqué- 
rir une  plus  complète  que  celle  que  le  ifouvernement  avait  puisée 
dans  les  renseisnements  coucordanls  venus  des  départements  et 
aussi  de  l'élrauyer. 

9. 


154  LES  COMPLOTS  MILITAIRKS 

dans  l'armée,  on  crut  pouvoir  tenter,  pour  la  fin  de 
l'année,  un  vaste  mouvement. 

«  Nous  ne  voyons  aucun  inconvénient  à  le  dire 
aujourd'hui.  Au  commencement  de  1822,  la  Gharbon- 
nerie  était  partout,  dans  l'armée,  dans  les  écoles,  dans 
la  haute  et  moyenne  industrie,  dans  la  Chambre  des 
députés  et  jusque  dans  la  Chambre  des  pairs.  Comme 
elle  avait  à  sa  disposition  des  rég-iments  de  ligne,  les  I 
g-énéraux  ne  lui  manquaient  pas.  Nous  ignorions  ce 
qui  serait  résulté  d'une  révolution,  mais  elle  était 
possible^  et  même  probable.  L'hiver  de  1822  vit 
échouer  toutes  ces  tentatives  par  un  concours  d'acci- 
dents qu'il  est  inutile  d'exposer  ici...  Toutes  les 
affaires  postérieures  à  celles  de  Belfort  ont  été  les 
conséquences  inopportunes  et  sans  ensemble  d'un 
vaste  plan  qui  ne  put  être  exécuté  (i).  » 

Qui  parle  ainsi?  C'est  de  Gorcelles,  député  du 
Rhône,  membre  du  comité  directeur,  engagé  dans  la 
Charbonnerie  avec  son  fils,  alors  étudiant  en  droit,  et 
son  gendre,  de  Schonen,  conseiller  à  la  Cour  d'appel 
de  Paris. 

De  son  côté,  le  commandant  Gauciiais,  qui  fut  un 


(i)  V.  de  Corceiles,  Docuiiiens  pour  servir  à  l'histoire  des 
conspirations  et  des  partis,  i83i,  in-S"  (i  ib  pages,  dont  la  piii- 
parl  vajjues  et  decluinatoirus  et  qui  ne  tiennenl  que  furt  [leii 
les  promesses  du  titre).  Gorcelles  a  public  encore  plusieurs  arti- 
cles dans  les  revues  du  temps  sur  des  «juestious  tl'écouomie  so- 
ciale. " 


LES  COMPLOTS  DE  L'EST  :  BELFORT  ET  GOLMAR  155 

des  ag-ents  les  plus  dévoués  de  la  conspiration  dans 
l'Ouest,  déclare  que  les  sociétés  secrètes  de  France, 
et  celles  de  V  et  ranger,  fondaient  les  plus  grandes 
espérances  sur  le  complot  de  Belfort.  Il  s'en  promet- 
tait lui-même  des  résultats  qui  nous  paraissent  bien 
extraordinaires . 

Ce  n'était  ni  plus  ni  moins  qu'une  réorg'anisation 
complète  de  la  Fi-ance,  dont  il  esquisse  les  g-rands 
traits  :  établissement  d'une  nouvelle  constitution, 
«  avec  un  président  et  un  vice-président,  nommés 
pour  trois  ans;  des  ministres  responsables;  un  con- 
seil exécutif  de  douze  membres,  charg'és  chacun  d'une 
partie  des  affaires  publiques  et  qui  en  auraient  com- 
muniqué le  résultat  au  conseil  g"énéral  de  la  nation, 
seul  appelé  à  décider  souverainement  de  toutes  les 
grandes  mesures  »  ;  remaniement  du  système  électo- 
ral, d'après  celui  de  l'an  III  ;  nomination  directe  par 
le  peuple  de  tous  les  ag-ents  du  pouvoir;  modification 
de  l'assiette  de  l'impôt;  enfin,  et  surtout,  comme  on 
pouvait  l'attendre  d'une  conspiration  militaire,  on 
aurait  travaillé  à  la  formation  d'une  armée  véritable- 
ment nationale,  qui  aurait  reçu  tous  les  soins  et  aussi 
toutes  les  faveurs  du  nouveau  gouvernement  (i). 

(i)  Histoire  de  la  conspiration  de  Saiimiir.  Précis  histori- 
([ue,  par  le  colonel  Gaucliais,  commandeur  de  la  Légion  d'hon- 
neur. «  Condamné  à  mort  dans  cette  affaire  comme  ayant  tout 
conduit  dans  l'Ouest.  Dédié  aux  patriotes  de  tous  les  pays.  » 
Paris,  in-8«,  i83s. 

Je   ae   saclie   pas  (ju'aucun  historien   de  la   Restauration  ait 


1B6  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

C'étaient  les  fils  du  complot  de  l'Est  qu'on  essayait 
de  renouer  en  Alsace,  en  les  rattachant  à  un  mouve- 
ment de  l'Ouest,  de  façon  à  placer  le  g'ouvernement 
entre  deux  insurrections,  l'une  et  l'autre  à  chaque 
extrémité  du  pays,  et  destinées  à  affaiblir  la  résis- 
tance en  la  partag-eant.  En  effet,  tandis  que  le  gouver- 
nement serait  occupé  par  un  soulèvement  dontSaumur 
devait  être  le  foyer,  une  explosion  redoutable  devait 
éclater  en  Alsace,  couvrir  toute  la  rég-ion  du  nord-est, 
gag-ner  le  Dauphiné,et  s'étendre  jusque  dans  la  vallée 
du  Rhône. 

La  Gharbonnerie  avait  trouvé  en  Alsace  un  mi- 
lieu favorable  et  des  auxiliaires  particulièrement 
dévoués. 

Jacques  Kœchlin,  de  Mulhouse,  membre  de  la 
Chambre  des  députés  pour  le  Haut-Rhin,  et  membre 
de  la  haute  vente,  possédait  en  Alsace,  avec  sa 
famille,  plusieurs  manufactures.  Il  y  avait  fait  entrer 
quelques-uns  des  officiers  compromis  dans  le  complot 
du  Bazar.  Acquittés  par  la  Chtiinbre  des  pairs,  ils 
avaient  été  mis  en  réforme,  sans  traitement,  par  le 
ministère  de  la  g-uerre.  C'étaient  le  lieutenant  Des- 
bordes, les  sous-lieutenants  Brue  et  Pegulu,  de  la 
légion  de  la  Seine, et  Lacombe,  ancien  naidedu  corps. 

lire  [)arli  de  ce  niriciix  opusciilr.  (jauchais  l'tait  né  à  Dam- 
pierre  ,'Maine-ol-Loire).  en  l'jCtCK  Volontaire  en  i7<jo,  il  avait 
fait  les  (■,ainf(a;;-nes  ili-  riMiipife  dans  !(■  iV.i"  de  li^'iie,  et  il  avait 
élc  liceiicié  comme  cliel' de  Ijalaillun,  Mui'l  à  Saiimiir  en  \'6l\b. 


LES  COMPLOTS  DE  L'EST  :  BELFORT  ET  COLMAR   157 

Ces  officiers  avaient  fait  de  la  propagande  autour 
d'eux.  Par  l'intermédiaire  du  lieutenant  à  lademi-solde 
Roussillon  et  de  l'avocat  Petit-Jean,  ils  avaient  tra- 
vaillé le  ag"  de  lig'ne,  dont  les  deux  bataillons  étaient 
cantonnés  à  Belfort  et  à  Neu-Brisach.  A  Belfort,  les 
sous-lieutenants  Manoury  et  Pcug-net;  à  Neu-Brisach, 
les  lieutenants  Armand  Carrel,  Levasseur,  Maillet, 
et  de  Grometty  avaient  promis  le  concours  de  leur 
bataillon.  Le  général  en  inactivité  Dermoncourt  se 
flattait  d'enlever  son  ancien  rég-iment,  le  7^  chasseurs 
à  cheval,  en  g-arnison  à  Colmar.  Enfin,  les  intelli- 
g-ences  s'étaient  étendues  à  Strasbourg-,  dans  1  "artille- 
rie et  les  pontonniers  ;  à  Metz,  dans  l'Ecole  d'applica- 
tion et  le  rég-iment  du  g-énie;  à  Epinal,  dans  un  rég-i- 
ment de  cuirassiers,  etc. 

Voici  le  plan  qui  fut  adopté  :  les  g-arnisons  de 
Belfort  et  de  Neu-Brisach  devaient  se  soulever  la 
même  nuit,  à  la  même  heure,  arborer  le  drapeau  tri- 
colore, et  faire  leur  jonction  à  Colmar,  où  serait  pro- 
clamée la  déchéance  des  Bourbons  et  installé  un  gou- 
vernement provisoire  composé  de  Lafayette,  Voyer 
d'Arg-enson  et  J.  Kœchlin.  Mulhouse  devait  suivre  le 
mouvement,  qui  g-ag-nerait  Strasbourg-,  Metz  et  toute 
la  rég-ion,  tandis  que  le  commandant  Brice,  avec  les 
débris  des  corps  francs  qu'il  avait  si  bravement  em- 
ployés en  1810,  couperait  les  communications  entre 
l'Alsace  et  Paris. 


158  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

On  choisit  la  nuit  du  29  au  3o  décembre  1821. 

Dans  le  Midi,  l'org-anisatiou  allait  plus  lentement. 
L'explosion  n'y  était  possible  que  dans  les  premiers 
jours  de  janvier.  Elle  devait  éclater  à  Marseille. 

AMarseille,  les  officiers  à  la  demi-solde  et  des  volon- 
taires recrutés  par  le  capitaine  Vallé  devaient  s'em- 
parer des  autorités,  tandis  que  le  commandant  Caron, 
du  5°  de  lig'ne,  avec  son  bataillon  gag^né  à  la  cause, 
déploierait  le  drapeau  tricolore  et  occuperait  la  Can- 
nebière.  Maîtresse  de  Marseille,  l'insurrection  remon- 
terait la  vallée  du  Rhône  jusqu'à  Lyon,  dont  Corcelles 
répondait. 

Aux  yeux  des  organisateurs  de  cet  immense  com- 
plot, c'en  était  fait  de  la  monarchie  des  Bourbons. 
Mais  ils  avaient  compté  sans  les  accidents.  Or,  s'il  en 
arrive  souvent  dans  la  vie,  dans  les  conspirations  il 
en  arrive  toujours. 

Ils  commencèrent  par  Saumur. 

A  Saumur,  le  terrain  était  bien  préparé.  Le  lieute- 
nant Delon,  qui  était  franc- maçon  et  qui  s'était  fait 
recevoir  vénérable  de  la  log-e  de  Saumur,  avait  redou-' 
blé  sa  propagande  dans  l'Ecole.  Au  dehors,  il  était 
secondé  par  Gauchais  etFrion,qui  tenaient  tout  prêts, 
chez  un  chapelier  du  nom  de  Marquis,  des  uniformes 
et  des  drapeaux  tricolores. 

Le  g-énéral  Gentil  Saint-Alphonse,  commandant 
de  l'Ecole,  averti  par  doux  sous-officiers,  eut  vent  de- 


LES  COMPLOTS  DP]  L'EST  :  BELFORT  ET  COF.MAR    1u9 

quelques  menées.  Il  se  borna  à  faire  arrêter  Delon, 
qui  s'échappa.  Nul  autre  n'était  compromis,  et  les 
conjurés  maintenaient  leurs  dispositions,  lorsqu'un 
violent  incendie  éclata  à  Saumur,  dans  la  nuit  du 
i8  au  19  décembre,  et  dura  plusieurs  jours. 

Tous  les  habitants  s'employèrent  à  combattre  le 
dang-er,  et  avec  eux^  avant  eux,  les  élèves  de  l'Ecole. 
Malheureusement,  un  mur  s'écroula,  écrasant  plu- 
sieurs officiers  et  en  blessant  quelques  autres,  la 
plupart  chevaliers  de  la  liberté.  On  emporte  les 
morts  et  on  trouve  dans  leurs  poches  des  notes  mys- 
térieuses et  des  listes  qui  confirment  les  dénonciations 
des  jours  précédents.  Le  24,  peu  d'heures  après  cette 
découverte  inattendue,  une  trentaine  de  sous-officiers 
étaient  arrêtés. 

A  Saumur,  le  complot  n'était  qu'ajourné.  Il  fut 
manqué  à  Belfort. 

Le  plan  du  mouvement  d'Alsace  avait  reçu  l'ap- 
probation de  Lafayette  et  de  la  haute  vente,  et  Jou- 
bert  et  Bazard  avaient  été  charg-és  d'en  assurer  les 
derniers  préparatifs.  Ils  visitèrent  successivement 
Mulhouse,  Belfort,  Neu-Brisach,  Colmar,  et  se  ren- 
contrèrent à  Strasbourg-  avec  Bûchez.  Toutefois, 
Manuel  conseilla  à  Kœchlin  et  à  Voyer  d'Argenson, 
qui  connaissaient  bien  le  département  du  Haut-Rhin 
où  ils  habitaient  plusieurs  mois  de  l'année,  de  partir 
un  peu  avant  l'époque  fixée  pour  se  rendre  un  compte 


160  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

exact  des  ressources  dont  on  venait  de  leur  tracer  le 
tableau.  Ils  partirent.  Mais  plusieurs  jours  s'écou- 
lèrent sans  que  d'Argenson,  immobile  dans  sa  terre 
de  Massevaur,  envoyât  de  ses  nouvelles.  Ce  silence 
et  le  retard  de  Lafayette,  retenu  lui-même  dans  sa 
campag-ne  de  Lagrange  (Seine-et-Marne),  firent 
ajourner  le  mouvement  au  3i  décembre,  puis  au 
i''""  janvier. 

Pendant  ce  temps,  Joubert,  les  deux  Scheffcr,  Cor- 
celles  fils  arrivaient  de  Paris  avec  le  colonel  Pailhès, 
le  commandant  Brice  et  plusieui\s  autres  officiers.  Le 
29  et  le  3o  se  passèrent  en  conférences  sans  résultat 
et  en  plaintes  amères  contre  les  hauts  personnag-es 
dont  les  terg-iversations  faisaient  perdre  un  temps 
précieux.  Joubert,  charg-é  de  prévenir  les  conjurés 
de  Neu-Brisach,  les  trouvait  particulièrement  irrités 
et  décidés  à  s'abstenir,  v  Un  complot  remis,  disaient- 
ils,  était  un  complot  manqué.  On  verrait  se  renou- 
veler ce  qui  avait  eu  lieu  pour  l'aflaire  Nantil,  dont 
le  succès,  certain  le  10  ou  même  le  i5  août,  s'était 
<;hangé,  le  19,  en  avortemeut.  C'était  d'ailleurs  une 
illusion  qu(!  de  compter  sur  l'arrivée  des  députés;: 
aucun  ne  viendrait,  parce  (|u'ils  ne  voulaient  pas 
cotrqji'omettre  leur  exislenctî  et  leur  fortune.  »  Jou- 
bei't  ni!  léussit  qu'im])arraitem('nt  à  les  calmer  et  à 
reh^ver  leur  courage.  Tout  ce;  (pi'il  [)iit  obtenir,  c'est 
ijin'   le    lieutenant    Cai'i'cl   le   suivrait    à    Bellbrt,    et 


LES  COMPLOTS  DE  L'EST  :  BELFORT  ET  COLMAR   i6l 

({Il 'après  s'être  assuré  de  la  présence  de  Lafayette  et 
(le  ses  collèg-ues  il  reviendrait  donner  à  ses  cama- 
rades le  sig"nal  de  l'insurrection.  L'idée  d'un  mouve- 
ment simultané  était  donc  abandonnée,  et  la  g-arni- 
son  de  Brisach  promettait  seulement  de  suivre 
l'exemple  de  Belfort. 

Le  !'"'■  janvier  1822,  tandis  que  Lafayette,  avec  son 
fils  Georg-es  et  un  serviteur  dévoué,  s'acheminait  vers 
lielfort,  suivi  de  près  par  Manuel,  accompag-né  du 
colonel  Fabvier,  tout  se  disposait  dans  la  place  pour 
le  mouvement,  et  les  principaux  postes  étaient  confiés 
à  des  officiers  et  à  des  sous-officiers  affiliés. 

La  nuit  venue,  après  l'appel  du  soir,  l'adjudant 
Tellier  ordonna  aux  hommes  de  mettre  les  pierres 
aux  fusils,  de  préparer  les  sacs  et  d'attendre  de  nou- 
veaux ordres.  Puis  il  invita  à  souper  les  serg-ents- 
inajors  du  bataillon,  tandis  que  le  colonel  Pailhès, 
cliarg-é  de  la  direction  militaire  du  mouvement, 
liérjerg-eait  dans  un  hôtel  voisin  un  certain  nombre 
d  officiers  du  bataillon  et  d'officiers  à  la  demi-solde  ou 
en  réforme,  accourus  des  environs  pour  s'associer 
à  l'entreprise.  Dans  une  salle  ornée  de  drapeaux 
tricolores,  d'aigles  et  d'emblèmes  patriotiques,  les 
convives  escomptaient  bruyamment  le  succès.  Et 
comment  en  douter?  Aucun  officier  n'habitait  la 
caserne.  Or,  en  se  réunissant  k  minuit,  le  bataillon 
qui  formait  la  g-arnison  de  la  place  se  trouverait  sous 


162  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

la  seule  autorité  des  officiers  et  des  sous-officiers 
affiliés  ;  le  reste  des  chefs  n'apprendrait  les  faits  que 
le  lendemain,  après  l'exécution,  lorsque  le  mouve- 
ment complètement  org-anisé  aurait  encore  pour 
appuis  les  nombreux  complices  du  dedans  et  du 
dehors,  la  population  de  la  ville  et  des  faubourgs  et 
trois  membres  de  la  Chambre  des  députés  consti- 
tués en  g-ouvernement  provisoire.  C'est  encore  le 
hasard  qui  dérang'ea  tout. 

Un  serg-ent-major  arrivé  de  cong-é  la  veille,  et  qui 
n'était  pas  dans  le  secret,  s'étonne  de  l'attitude  des 
chambrées  et  de  leurs  dispositions.  Il  en  parle  à  son 
capitaine,  devant  un  de  ses  collègues.  Tous  les  deux, 
étonnés  à  leur  tour,  préviennent  le  lieutenant-colonel, 
M.  de  Pieyniac,  qui  court  chez  le  commandant  de 
place,  le  chevalier  de  Toustain.  L'idée  d'un  complot 
se  présente  aussitôt  à  l'esprit  de  celui-ci.  Il  invite  le 
lieutenant-colonel  et  les  deux  officiers  à  se  transpor- 
ter à  la  caserne  pour  faire  cesser  les  préparatifs  et 
ramener  les  troupes,  tandis  que  lui-même  se  charge 
de  visiter  les  postes. 

Pendant  ce  temps,  le  dénonciateur  involontaire 
rencontre  Tellier  auprès  de  la  caserne  et  lui  raconte 
ce  qu'il  vient  de  faire.  L'adjudant,  effrayé,  court  à 
l'hôtel  où  festoyait  Faillies  et  annonce  que  tout  est 
découvert.  A  cette  nouvelle,  confirmée  par  Peugnct 
et  Roussillon,  envoyés  aux  renseignements,  tous  les 


LES  COMPLOTS  DE  L'EST  :  BELFORT  ET  COLMAR   163 

convives  quittent  l'hôtel  et  gagnent  la  porte  de  France 
que  leur  fait  ouvrir  le  sous-lieutenant  Manoury,  qui 
en  avait  pris  la  garde. 

La  plupart  l'avaient  déjà  franchie,  lorsque  le  che- 
valier de  Toustain  avisa  sous  la  voûte  quelques-uns 
des  fuyards,  et  leur  demanda  leurs  noms.  C'étaient 
Desbordes,  Brue,  Pegulu  et  Lacombe.  Ces  noms 
étaient  bien  faits  pour  aucrmonter  les  soupçons.  Le 
commandant  les  arrête  et  les  consig-ne  au  poste.  Puis, 
accompag-né  de  quelques  soldats,  il  s'avance,  hors  des 
murs,  dans  le  faubourg-  de  France.  Il  s'y  heui^te,  dans 
l'obscurité,  à  un  groupe  de  ving't-cinq  ou  trente  per- 
sonnes qu'il  somme  de  se  disperser.  C'étaient  Pailhès 
et  ses  convives.  Un  d'eux,  le  lieutenant  Peug-net,  ré- 
pond par  un  coup  de  pistolet  en  pleine  poitrine  qui 
renverse  M.  de  Toustain,  sans  le  blesser.  Le  g-roupe 
s'esquive.  M.  de  Toustain  se  relève,  revient  au  poste 
de  France,  mais  n'y  trouve  plus  personne.  Manoury 
et  ses  prisonniers  avaient  g'ag'né  la  campag-ne  (i). 

(i)Arch.  Nat.  F  7.  D.  G726.  Complot  de  Belfort.  Archives 
de  la  Guerre,  correspondance  générale  :  1822.  — Rapport  dé- 
taillé du  général  Pamphile  Lacroix,  commandant  la  3'  divi- 
sion militaire  (Strasbourg)  au  ministre  de  la  guerre,  5  janvier. 
(Suivant  la  duchesse  d'Abrantcs,  le  général  aurait  eu  dans  les 
mains  les  listes  complètes  des  carbonari  impliqués  dans  l'af- 
faire et  leurs  plans  d'organisation.  Ce  n'est  que  plus  tard  qu'il 
aurait  mis  ces  pièces  sous  les  yeu.K  du  Roi.)  Rapport  au  Roi 
du  ministre  de  la  guerre  (Victor),  6  janvier.  Ce  rapport  clair, 
exact,  et  sans  exagération,  est  terminé  par  des  propositions  de 
récompense. 

Pendant  tout  le  mois,  la    correspondance  des  généraux    avec 


164  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Ce  fut  au  milieu  de  ce  désarroi  que  Joubert  et  A. 
Garrel  arrivèrent  dans  le  principal  hôtel  du  faubourgs 
de  France.  Ils  n'y  virent  que  Guinard  et  Ary  Schefl'er 
qui  leur  apprirent  ce  qui  venait  de  se  passer.  Il  n'y 
avait  plus  rien  à  faire,  et  les  voyag-eurs  de  Paris 
rebroussèrent  chemin  dans  toutes  les  directions,  sans 
être  d'ailleurs  inquiétés. 

Dans  le  Midi,  le  mouvement  n'était  même  pas  allé 
jusqu'à  la  veille  de  l'exécution.  ■ 

Le  jeune  de  Corcelles,  arrivé  précipitamment  de 
Belfort  à  Lyon,  y  avait  rencontré  Arnold  Scheffer, 
et  tous  les  deux  s'empressèrent  de  g-ag-ner  Marseille 
pour  y  provoquer  une  diversion  capable  de  ranimer 
le  parti. 

Ils  y  furent  le  lo  janvier,  et  virent  aussitôt  le  com- 
mandant Caron.  Ils  apprirent  de  lui  que  la  police  était 
en  éveil  et  qu'un  ordre  du  ministère  de  la  guerre  le 
rappelait  lui-môme  à  Paris.  Quelques  heures  après,  • 
la  nouvelle  de  l'arrestation  du  capitaine  Vallé,  à  Tou- 
lon, coupait  court  à  toute  tentative,  et  tous  les  trois 
partirent  pour  Paris.  Il  était  temps.  L'ordre  d'arrêter 
Caron  était  lancé  de  Toulon.  On  lit  jouer  le  télégra- 
phe pour  atteindre  les  voyageurs,  mais  ils  chang-èrent 
de  voiture  à  Valence  et  à  Lyon,  et  une  fois  à  Paris  •' 
Caron  put  se  dérober.  Nous  verrons  plus  tard  le  sort 

In  ministre  sit:;nale  le  mauvais  esprit  des  troupes  dans  beaucoup 
de' garnisons  et  particulièrement  dans  l'Est. 


I 


LES  COMPLOTS  DE  LEST  :  BELFORT  ET  COLMAR  165 

>lo  Vallé.  Pour  le  moment,  il  faut  dire  les  suites  de 
laffairede  Belfort. 

Les  recherches  de  la  police  n'avaient  pas  été  très 
IVuctueuses,  car  la  plupart  des  conjurés  avaient  pu 
passer  la  frontière.  La  capture  de  l'adjudant  Tellier, 
en  Suisse,  et  quelques  aveux  incomplets  qu'on  lui 
arracha  permirent  de  nouvelles  arrestations.  Pailhès 
et  Dublar  avaient  été  arrêtés  à  Thann. 

Après  une  instruction  lente  et  difficile  de  plusieurs 
mois,  l'affaire  vint  en  jug^ement  devant  la  Cour  d'as- 
sises de  Colmar,  le  22  juillet.  Le  nombre  des  accusés 
était  de  quarante-quatre,  sur  lesquels  ving-t  et  un 
contumaces. 

Les  vingt-trois  présents  étaient  :  Pailhès  (Antoine), 
lié  à  Béziers,  domicilié  à  Paris,  iG,  rue  de  Provence, 
colonel  en  non-activité,  déjà  compromis  dans  le  procès 
du  19  août,  42  ans;  Dublar  (Gésar-Brutus),  lieute- 
nant au  6ie  de  ligne,  démissionnaire,  employé  au 
L'a  car  français,  et  qui  s'était  constitué  comme  l'aide- 
ili'-camp  de  Pailhès;  Giiinan,  officier  en  réforme,  et 
]v)Ussillon,  officiera  la  demi-solde;  de  Grometty, 
lieutenant,  Tellier,  adjudant,  i?rt//?s//,  vaguemestre, 
Saint-Venant,  Gosselin,  Frache,  Pacqaetet,  ser- 
•j'uts  majors  au  29^  de  ligne;  Chotteau,  sergent; 
Xctser,  ex-maréchal  des  logis  de  hussards,  et  plusieurs 
(  ivils  parmi  lesquels  Bâchez,  étudiant  en  médecine. 

On  n'avait  pu  relever  contre  eux  des  charges  bien 


166  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

précises.  Les  aveux  de  Tellier,  contestés  par  ses  co- 
accusés, ne  portaient  que  sur  Pailhès,  Dublar  et 
Roussillon.  Les  plus  compromis,  ceuxqu'atteig^naient 
les  témoignag-es  des  trois  officiers  du  29^  et  surtout 
celui  du  commandant  de  place,  étaient  précisément 
des  contumaces. 

Aussi  le  i3  août,  la  Cour  ne  punit  que  de  cinq  ans 
de  prison  Pailhès,  Dublar,  Guinan  et  Tellier  déclarés 
coupables  de  complot  contre  la  sûreté  de  l'État,  et 
elle  acquitta  les^  autres  accusés  présents  (i).  En  re- 
vanche, le3o  septembre  suivant,  jug-eantsans  l'assis- 
tance du  jury,  elle  condamna  sept  des  contumaces  à  la 
peine  de  mort,  savoir  :  les  six  officiers  Peugnet,  Ma- 
noury,  Desbordes,  Brue,  Peg-ulu,  Lacombe,  et  l'avo- 
cat Petit-Jean. 

Sur  ce  procès  de  Colmar  vint  se  g-reffer  une  autre 
tentative  de  complot;  celle  dont  fut  victime  le  colonel 
Garon.  Ge  n'était  qu'un  g-uet-apens,  org-anisé  par  le 
g-ouvernement  avec  les  autorités  militaires.  Le  député 
Kœchlin  l'affirma,  dès  le  premier  jour,  dans  une 
brochure  retentissante  qui  lui  valut  six  mois  de  pri- 
son. Il  faut  bien  reconnaître  aujourd'hui  qu'il  avait 
raison  (2). 

(i)  Pailhès  rentra  au  service  après  les  cvcnemenls  de  i83o. 
Par  un  sinL(ulier  retour  des  clioses  d'ici-bas,  et  surtout  de  la 
])oIili(iue,  il  fut  charge  de  garder  au  château  de  Hain  les  an- 
ciens ministres  de  Ciiarles  X.  11  devint  maréchal  de  camp,  et 
mourut  en  i84o. 

(:•,)  lieLuliuii  lUsloriquc   des    cvcnemenls   ({ui    ont    eu    lieu  à 


LES  COMPLOTS  DE  L'EST  :  BELFORT  ET  COLMAR  167 

Caron  (Aug-ustc- Joseph),  lieutenant-colonel  de 
dragons, avait  été  compromis  dans  la  conspiration  du 
19  août.  Acquitté,  mais  mis  en  réforme  sans  traiter 
ment,  il  s'était  retiré  à  Colmar  (i). 

Pendant  que  Pailhès  et  Dublar  étaient  en  prison 
auprès  de  lui,  il  les  visitait  souvent,  et  il  song-ea  à  les 
délivrer.  Il  s'ouvrit  de  son  dessein  à  un  ancien  lieu- 
tenant, du  nom  de  Rog-er,  alors  maître  de  manèg-e^ 
et  à  un  serg-ent  Delzaive,  du  466delig'ne,  en  g-arnison 
à  Colmar.  Ce  Delzaive  afFectait  une  haine  profonde 
contre  les  Bourbons.  Il  s'empressa  d'aller  dénoncer 
Caron . 

Celui-ci,  que  les  prisonniers  eux-mêmes  s'effor- 
çaient de  mettre  en  g-arde  contre  les  pièges  qu'on 
pouvait  lui  tendre,  y  tomba  cependant.  On  lui  laissa 
entrevoir  la  possibilité,  non  seulement  de  délivrer  ses 
amis,  mais  encore  de  provoquer  dans  la  g-arnison  de 
Colmar  un  soulèvement  plus  heureux  que  celui  de 
Belfort.  Le  serg-ent  Mag-nien,  du  46"  de  lig'ne,  le 
maréchal-des-log-is  Thiers,  des  chasseurs  à  cheval 
de    l'Allier,  et    le    maréchal-des-log-is   Gérard,   des 

Colmar  et  dans  les  villes  voisines,  les  2  et  3  juillet  1832,  par 
J.  Kœchliii, député  du  Haut-Rhin.  Paris,  in-8",  i8:!2  (43  pages). 
—  Lacretelle,  historien  royaliste,  est  de  l'avis  de  Kœchlin  (t.  m, 
ch.  22)  et  Pasquier  est  forcé  de  s'y  ranger  lui-même  {Mém.y  t.  v, 
ch.  16). 

(i)  Caron  était  né  en  1773.  Il  était  parti  comme  volontaire.  Il 
n'avait  aucun  lien  de  parenté  avec  le  chef  de  bataillon  du  b'  de 
ligne,  à  Marseille. 


168  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

chasseurs  à  cheval  de  la  Charente,  en  g-arnison  à 
Neu-Brisach,  tous  les  trois,  sous  la  direction  du 
général  Rambourg-  et  de  leurs  colonels,  furent  les 
instruments  de  cette  répugnante  machination .  Ils 
devaient  nouer  le  complot  et  le  pousser  jusqu'au  point 
suffisant  pour  perdre  Caron. 

Le  comte  de  Puymaigre,  préfet  du  Haut-Rhin, 
écrivait  le  27  juin,  au  ministre  de  l'intérieur  : 

«...  M.  le  g-énéral  Rambourg-,  de  concert  avec 
MM.  d'Arbaud,  de  Ghabannes  et  Jolly,  colonels  des 
trois  régiments  stationnés  à  Colmar  et  à  Bi"isach,  et 
qui  a  suivi  avec  beaucoup  de  discrétion  et  de  pru- 
dence les  projets  de  Caron,  prendra  les  mesures 
convenables  pour  faire  saisir  les  coupables  au  mo- 
ment du  commencement  d'exécution,  et  ne  laisser 
aucun  doute  sur  leurs  intentions.  » 

En  effet,  tout  se  pas.sa  convenablement  (i).  Le  2 
juillet  1822,  dans  l'après-midi,  un  escadron  du  rég-i- 
ment  de  l'Allier,  fort  d'environ  quatre-ving-t-dix  hom- 
mes avec  plusieurs  officiers  déguisés  en  soldats,  sortit 
de  Colmar  par  la  porte  de  Belfort,sousle  comniande- 

(i)  Arcli.  Nat.,  fonds  cilé,  CiGOo,  D.  iCn  .  (AfVaire  de  (M)lmar. 
Dossiers  de  Caroa,  Rof^er,  etc.)  —  Voir  également  »S'oî((^e«/rs 
.■>•«/•  l'éiniçj ration,  l'h'tnpire  et  la  lieslaurutiuii,  par  le  comte  de 
Puyinaii^rc,  1  vol.,  i88/|,  iri-8'. 

L'ancien  préfet  du  Ilaut-Uliin  se  défend  d'avoir  trempé  dans 
l'affaire.  «  .le  n'ai  ])oint  donné  d'ordres  et  n'en  ai  pas  provoqué. 
Je  n'ai  ni  conçu  le  [)roj('t,  ni  été  char(.:fc  de  le  faire  exécuter. 
Les  [ircuvcs  de  ma  participation  où  sont-elles'.'  Etc.  »  Cli .  8. 


LES  COMPLOTS  DE  L'EST  :  BELFORT  ET  COLMAR  169 

meatdu  maréchal-des-log-isTliiers.Aunquartde  lieue 
delà  ville,  sur  la  route,  on  rencontra  Caron^  en  civil, 
qui  prit  avec  Thiers  la  tète  du  détachement.  A  peu 
de  distance  de  Hattstadt,  à  deux  lieues  de  Colmar,  le 
colonel  s'écarta,  entra  dans  un  chemin  creux  et  re- 
parut vêtu  de  son  ancien  uniforme  de  drag-on,  avec  les 
insignes  de  son  grade.  Thiers  lui  céda  alors  le  com- 
mandement. Caron  l'accepta  et  adressa  aux  hommes 
quelques  paroles  énergiques  terminées  par  le  cri  de  : 
Vive  Napoléon  II I  que  répéta  tout  l'escadron. 

Au  sortir  du  village,  la  troupe  quitta  la  route  de 
I  Belfort  pour  celle  de  Mulhouse.  Auprès  de  Mayen- 
heim,  un  escadron  de  chasseurs  de  la  Charente  se 
présenta  tout  à  coup.  Il  était  conduit  par  le  maréchal- 
des-logis  Gérard,  et  dans  les  rangs  se  trouvaient 
également  dissimulés  plusieurs  officiers.  Il  amenait 
le  lieutenant  Roger,  en  tenue  bourgeoise.  Les  deux 
escadrons  s'abordèrent  et  se  mêlèrent  aux  cris  de  : 
Vive  Napoléon  II!  A  bas  les  Bourbons  ! 

On  traversa  le  village  de  Mayenheim  en  poussant 
les  mêmes  cris,  puis  celui  d'Ensisheim.  Enfin,  on 
arriva  à  Battenheim,  à  deux  lieues  de  Mulhouse, 
après  une  course  de  huit  lieues.  C'était  le  soir. 

La  petite  troupe  s'arrête.  Caron  et  les  sous-offi- 
cier s'installent  chez  un  aubergiste,  maire  de  la  com- 
mune. ((  Nous  ne  sommes  plus  les  soldats  du  roi, 
criaient  les  sous-officiers,  mais  les  soldats  de  Napo- 

10 


170  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Icon  II  !  Que  dites-vous  de  cela,  Monsieur  le  maire  ?  » 
Le  maire  évite  de  répondre  et  sert  ses  nouveaux  hôtes. 
Chacun  boit.  Tout  à  coup,  les  soldats  se  jettent  sur 
Caron,  puis  sur  Rog-er,  les  désarment,  et  les  char- 
g-ent  de  liens  avec  force  bourrades. 

Le  lendemain  matin,  les  deux  escadrons  quittaient 
Battenheim  et  rentraient  dans  Colmar  à  midi^  avec 
leurs  deux  prisonniers_,  aux  cris  de  :   Vive  le  Roi! 

Le  même  jour,  3  juillet,  on  arrêtait  M""'  Caron,  et 
la  justice  se  transportait  dans  les  villag-es  traversés 
par  les  deux  escadrons  pour  informer  contre  les  ha- 
bitants qui  auraient  répondu  aux  cris  séditieux  des 
soldats  par  des  cris  semblables  ou  par  des  marques 
de  sympathie.  Le  g"uet-apens  était  complet. 

Quelques  jours  après,  le  12,  le  g-énéral  Pamphile 
Lacroix,  commandant  la  division  de  Strasbourg", 
passait  en  i^evue,  à  Colmar,  le  40*^  de  ligne  et  les 
deux  régiments  de  chasseurs  à  cheval.  Après  la  re- 
vue, il  fit  former  le  cercle,  et  prononça  un  discours 
où  se  trouvaient  ces  phrases  :  «  Le  père  de  la  patrie, 
souriant  à  la  fidélité  de  ses  enfants,  se  complaît 
à  déverser  sur  eux  ses  bienfaits  à  pleines  mains. 
Les  sieurs  Thiers,  Gérard,  maréchaux  des  logis- 
chefs,  et  Magnicn,  sergent  au  4^°  de  ligne,  sont 
promus  au  grade  de  sous-lieutenant.  Le  roi  a  ] 
poussé  sa  bienveillance  paternelle  jusqu'à  me  ciiar* 
ger  d'apporter  à  chacun  de  ces   sous-officiers,   ainsi 


LES  COMPLOTS  DE  LEST  :  BELFORT  ET  COLMAR  171 

qu'au  serg-ent  Delzaive,  une  gratification  de  i.5oo 
francs.  » 

Après  cette  récompense  accordée  à  la  loyauté  et  au 
dévouement,  il  fallait  punir  la  trahison.  Caron  et 
Rog-er,  qui  n'appartenaient  plus  à  l'armée,  au  lieu 
d'être  traduits  devant  la  cour  d'assises,  furent  renvoyés 
devant  le  conseil  de  g'uerre  de  Strasbourg",  pour  crime 
d'embauchage . 

Cette  procédure  illég-ale  fournit,  dans  la  séance  de 
la  Chambre  du  22  juillet,  l'occasion  d'un  vif  incident. 

On  discutait  le  budg'et  de  la  justice.  Quelques  pa- 
roles du  g"arde  des  sceaux,  M.  de  Peyronnet,  poussè- 
rent le  g"énéral  Foy  à  la  tribune. 

«  Lorsque  j'ai  lu  dans  les  journaux,  dit-il,  que 
Caron  et  Rog-er  allaient  être  traduits  devant  un  con- 
seil de  g-uerre,  j'ai  cru  que  le  journaliste  se  trompait 
et  qu'on  allait  jug-er,  au  contraire,  ceux  qui,  aux  cris 
de  Vive  l'Empereur!  avaient  embauché  Caron  et 
Rog-er.  Je  ne  devais  pas  supposer  qu'on  pût  traiter 
en  criminels  ceux  précisément  qui  ont  été  victimes  de 
soldats  qui,  en  vertu  d'ordres  supérieurs,  ont  feint 
d'être  en  révolte  et  ont  conduit  ces  deux  hommes, 
comme  par  la  main,  à  un  crime  complet.  Tout  au 
plus  pourrait-on  accuser  Caron  et  Rog-er  de  proposi- 
tion de  complot  non  ag-réée.  Je  n'abuse  pas  des  mots 
en  qualifiant  un  pareil  fait  de  trahison  et  de  g-uet- 
apens.  (Ag-italion  à  droite.)  On  a  vu  des  troupes,  en- 


172  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

traînées  par  leurs  chefs,  tenter  la  fidélité  de  tout  un 
département  et  parcourir  dix  communes  aux  cris  de 
vive  l'Empereur  !  Kh\  Messieurs,  si  des  hommes 
égarés  avaient  répondu  par  les  mêmes  cris  à  ces 
excitations,  je  vous  le  demande,  est-il  sur  la  terre  un 
jury  qui  oserait  les  condamner  ?  » 

La  clôture  réclamée  par  la  droite  mit  fin  à  l'inci- 
dent. Caron  et  Roj?er,  qui  auraient  certainement  été 
absous  par  le  jury,  comparurent,  le  i8  septembre, 
devant  le  conseil  de  guerre. 

L'audition  des  témoins  ne  laissa  aucun  doute  sur 
l'organisation  du  guet-apens.  Caron  n'en  fut  pas 
moins  condamné,  à  l'unanimité,  à  la  peine  de  mort. 
Roger,  acquitté  du  chef  d'embauchage,  fut  renvoyé 
devant  les  juges  compétents  pour  y  répondre  de  l'ac- 
cusation de  complot  contre  la  sûreté  de  l'Etat. 

Le  colonel  Caron  fut  fusillé  le  i'^'"  octobre,  à  trois 
heures  de  l'après-midi , dans  un  des  fossés  de  Strasbourg. 
Sa  tenue  jusqu'à  la  fin  fut  calme  et  digne.  Il  se  plaça 
lui-môme  devant  le  peloton  d'exécution,  refusa  de  se 
laisser  bander  les  veux,  et  commanda  le  feu  (i). 

Roger,  quelques  mois  plus  tard,    passa   devant  la    ; 
cour  d'assises  de  la  Moselle,  avec  Forel,  ancien  offi- 
cier de  la  garde,  neveu  du  général  Mouton,  et  Jous 


(i)Cf.  Procès  de  Caron  et  de  notjer,  traduits  le  18  septem- 
bre devant  le  conseil  de  t^uerre  de  Strasbourg  pour  crime  d'cm- 
baiicliasc.  Slrasl^ourç,  i8r!"?,  iti  8". 


LKS  COMPLOTS  DE  L'KST  :  BELFORT  ET  COLMAR    173 

seaud,  nég-ociant.  Ceux-ci  furent  acquittés;  il  fut 
condamné  à  mort  (28  février  1828).  Recommandé  à 
la  clémence  royale,  il  fut  g-racié  au  prix  de  l'exposi- 
tion publique  qu'il  subit  à  Metz,  et  de  vingt  ans  de 
travaux  forcés.  Envoyé  au  bagne  de  Toulon,  il  y  ob- 
tint la  remise  entière  de  sa  peine,  au  bout  de  deux 
ans. 

Un  quatrième  et  dernier  procès  sortit  de  l'affaire  de 
Bel  for  t. 

Quelques  officiers  d'artillerie  de  la  g-arnison  de 
Strasbourg,  Walter,  Trolo  et  Peugnet,  frère  de  l'of- 
ficier du  29®  de  ligne,  avaient  été  dénoncés  par  un 
lieutenant  Charvais,  du  40*^  tl«  lig^ne,  passé  depuis 
dans  la  garde  royale.  Sur  l'initiative  du  général  de 
Coutard,  commandant  delà  i'^^  division  militaire,  qui 
avait  reçu  la  dénonciation  de  Charvais,  ils  furent 
traduits  devant  le  conseil  de  guerre,  sous  l'inculpation 
d'avoir  fait  partie  d'une  société  secrète.  Seul,  le  lieu- 
tenant Walter  fut  condamné  à  quelques  mois  de  pri- 
son (i). 

Tel  fut,  dans  sa  préparation,  son  avortement  et  ses 
conséquences  purement  judiciaires,  le  complot  de 
l'Est.  Il  avait  échoué,  mais  l'échec  était  inévitable. 

D'abord,  parce  qu'il  était  impossible  d'obtenir  l'u- 

(i)  Cr.  Précis  du  procès  de  Trolè,  Wn/ler  el  l'eajai^t,  ex- 
officiers  d'artillerie,  prévenus  d'atterUai  contre  le  gûuverneineiil. 
Strasbourg,  1823,  in-8'^.  Les  débals  furent  pénibles  pour  le 
général  de  Coutard. 

10. 


174  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

nité  de  direction  des  chefs  de  la  Charbonnerie,  par- 
tag-és  entre  deux  influences  contradictoires  :  celle  de 
Lafayette  et  celle  de  d'Arg-enson.  Lafayette,  d'une 
ardeur  toute  juvénile,  qui  le  lançait  dans  les  aventures 
les  moins  préparées;  d'Argenson,  d'une  défiance 
extrême  qui  lui  rendait  suspects  les  projets  les  plus 
étudiés. 

Puis,  parce  que  le  mouvement  était  trop  éloigné 
de  Paris. 

Enfin,  parce  qu'il  mettait  en  jeu  un  double  élément 
civil  et  militaire,  dont  l'accord  était  à  la  fois  néces- 
saire et  difficile.  L'un  semblait  s'être  réservé  de  pré- 
voir et  de  décider;  l'autre  ne  semblait  destiné  qu'à 
ag-ir  et  à  obéir.  L'un  restait  dans  l'ombre;  l'autre 
opérait  au  grand  jour.  Mais  tous  les  profits  étaient 
pour  l'un,  et  tous  les  dangers  pour  l'autre. 

Comme  les  officiers  de  Neu-Brisacli  l'avaient  dit, 
et  comme  d'autres  devaient  le  redire,  après  les  ri- 
gueurs de  1822,  les  députés  avaient  la  partie  trop 
belle.  Aussi  le  désaccord  entre  les  conspirateurs  civils  , 
et  l'armée  ne  fit  que  s'accroître,  de  telle  façon  que  les 
complots  devinrent  impossibles. 

Heureusement  pour  notre  pays.  Car  ce  qui  serait 
sorti  de  ces  complots,  c'était  peut-être  la  chute  des 
Bourbons.  A  coup  sûr,  c'était  la  guerre  civile. 


CHAPITRE  VI 

Les  complots  de   Saumur  :  le   général  Berton  (i). 

Dans  l'Ouest,  la  société  des  Chevaliers  de  la  Li- 
berté avait  devancé  la  Chnrbonnerie. 

A  son  caractère  local  et  en  quelque  sorte  indig-ène 
elle  ajoutait  une  espèce  d'autonomie  qui  lui  donnait 
plus  d'indépendance  à  l'ég-ard  du  comité  de  Paris. 
Enfin,  tandis  que  la  Charbonnerie  dans  l'Est  s'a- 
dressait surtout  à  l'armée,  les  Chevaliers  delà  liberté, 
dans  l'Ouest,  g-roupaient  toutes  les   classes  de  la  so- 


(i)  Sources  : 

Arch.  Nat.  F7.  6670-71-72.  (Complot  Berton.  —  Dossiers  du 
procès.) 

Relation  circonstanciée  de  l'affaire  de  Thouars  et  de  Sau- 
mur, précédée  d'une  notice  biogra[)hique  sur  le  général  Berton, 
par  Ch.  Laumier.  Paris, 182a,  in-S". 

Histoire  de  la  conspiration  de  Sau/nur,  par  le  colonel  Gau- 
chais.  Paris,  1882,  in-8". 

La  conspiration  du  général  Berton,  avec  de  nombreux  docu- 
ments par  H.  Pontois.  Paris,  1877,  '"  ^"-  L'auteur  a  recouru 
aux  documents  des  archives. 

Avec  le  Moniteur  de  i8«2  (pp.  i3i3  et  suiv.)  et  les  historiens 
ordinaires  de  la  Restauration  :  Vaulabelle,  t.  v  ;  Viel-Castel, 
t.  X  et  XI.  Pour  le  procès,  d'autres  documents  indiques  plus 
loin. 


176  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

ciété.  C'était  dans  l'Ouest  que  la  maison  de  Bourbon 
comptait  le  plus  de  partisans.  C'était  là  en  revanche 
qu'elle  avait  les  ennemis  les  plus  obstinés.  Nulle 
part,  la  bourgeoisie  et  l'armée  n'étaient  travaillées 
avec  plus  d'activité. 

Le  général  de  Coutard,  qui  commandait  à  Rennes 
depuis  1817,  et  dont  la  correspondance  nous  rensei- 
gne sur  les  prog'rès  de  l'ag-itation  en  Bretag"ne,  écri- 
vait au  ministre  de  la  g-uerre,  le  25  avril  1820  : 

((  Une  sorte  de  fédération  renouvelée  de  1810  s'est 
établie  entre  les  jeunes  g'ens,  avocats  et  étudiants,  de 
Rennes  avec  ceux  de  Nantes^  de  Lorient,  de  Vannes, 
de  Brest.  Des  députés  se  rendent  d'une  ville  à  l'au- 
tre ;  la  correspondance  la  plus  suivie  est  organisée 
et  s'étend  de  Saint-Malo,  à  Foug-ères,  à  Vitré.  Les  mè- 
res de  famillesont  inquiètes  et  appellent  la  sollicitude 
des  autorités  sur  des  mouvements  qu'elles  déplorent. 
Nos  jeunes  g'ens  se  montent  la  tête  de  1788  et  se 
croient  destinés  à  commencer  et  à  donner  l'impul- 
sion aux  autres  provinces.  7'o(if  //m  porte  à  croire 
qu'on  neuf,  moiifcr  un  coup  qui  est  peut-être  plus 
proclinln  (ju'on  ne  pense.  L'association  n'est  pas 
encore  redoutable,  mais  il  faut  se  tenir  sur  ses  gar- 
des (  I  ) .  » 


(1)  H.  de  Rianccy,  Le  //rnrral  f.inili'  du  C<)ut<ir(l,\  vol.  in  8", 
Cuutard  clail  lie  à  Ualloii    (Sarllic),    en  170^,  solilal  en  1787, 


.'-R>  COMPLOTS  DE  SAUMUR:  LE  GENERAL  BERTON  177 

L'esprit  des  troupes  restait  bon.  Mais  il  s'altéra  en 
182 1,  sous  l'effort  des  sociétés  secrètes.  On  a  vu 
comment  l'Ecole  de  Saumur  et  plusieurs  g-arnlsons 
de  l'Ouest  furent  gag-nées  à  la  tentative  de  Belfort, 

Le  complot  de  Saumur  avait  subi  un  échec,  mais 
les  conjurés  ne  perdaient  pas  courage. 

Le  g  février  1822,  le  plan  d'un  nouveau  mouve- 
ment fut  arrêté  dans  une  réunion  tenue  chez  un  an- 
cien maire  de  Saumur,  l'avocat  Fournier.  Il  j  avait 
là  des  gens  déterminés  comme  le  chirurgien  Grand- 
ménil,  le  commandant  Gauchais,  Caffé,  ancien  mé- 
decin militaire  qui  avait  servi  en  Espagne,  et  popu- 
laire à  Saumur  pour  son  dévouement  aux  malades  et 
son  désintéressement:  Chauvet,  ancien  professeur  au 
lycée  d'Angers,  devenu  teinturier  à  Saumur;  Moreau, 
lieutenant  de  hussards  en  retraite  à  Parthenay, violent 
et  fougueux,  avec  ses  allures  d'ancien  sabreur  ; 
Pombas,  ancien  lieutenant  à  la  demi-solde,  comman- 
dant de  la  garde  nationale  de  Thouars  ;  Rivereau, 
ancien  officier;  le  lieutenant  Delon,  qui  était  parvenu 
à  se  dérober  aux  poursuites,  et  quelques  autres.  On 
décida  de  faire  connaître  le  projet  au  comité  de  Paris 
et  aux  ventes  de  la  région,  et  Gauchais    partit  pour 


volontaire  en  1791,  il  avait  servi  avec  distinction  sous  l'Em- 
pire. Comte  en  181O,  commandant  la  12*  division  depuis  1817, 
nommé  à  la  i"''  en  182a.  Dc-putc  de  la  Sarthe.  Retraité  en  iSSo. 
Mort  eu  i852. 


178  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Paris,    Grandménil   pour    Nantes,    Chauvet  pour  le 
Mans,  etc. 

Gauchais  était  en  outre  charg-é  de  demander  un 
chef.  Ou  souhaitait  un  g-énéral.  C'était  le  refrain  de 
toutes  ces  conspirations.  «  Donnez-nous  un  général, 
mandait-on  à  Paris,  et  nous  marchons.  »  On  comp- 
tait sur  le  g-énéral  Pajol,  gendre  d'Oudinot.  Pajol  fut 
retardé  ou  hésita.  Le  général  Berton  s'offrit  et  s'im- 
posa. Ce  fut  un  malheur  pour  lui  et  pour  sa  cause. 
Ardent  et  courageux,  Berton  manquait  de  la  pru- 
dence et  du  sang-froid  nécessaires  à  un  chef  départi. 
Bien  qu'avant  passé  la  cinquantaine,  père  de  deux 
fils,  dont  l'un  était  déjà  officier  de  cavalerie,  Berton 
se  lança  dans  l'entreprise  avec  la  témérité  d'un  jeune 
homme. 

Il  était  né  le  lo  juin  1769,  à  Cullyer  (Ardennes). 
Issu  d'une  famille  de  bourgeoisie  aisée,  il  commença 
ses  études  à  Brienne,  et  les  acheva  à  l'école  d'artil- 
lerie de  Châlons. 

Sous-lieutenant  dans  la  légion  des  Ardennes, 
en  1792^  et  bientôt  capitaine,  il  servit  sous  la  Répu- 
blique dans  l'armée  de  Saiiibrc-et-Meuse.  Sous  l'Em- 
pire, attaché  d'abord  à  l'état-major  de  Bernadotte,  il 
fit  les  campagnes  de  Prusse  et  de  Pologne  ;  ensuite, 
il  passa  en  Espagne  sous  Victor  (ic  corps),  puis  sous 
Sébastiani  {f\''-  corps),  (jouvcrni'ur  de  Malaga,  il  s'y 
fit  estimer  par  sa   modération  et  son  habileté,  et   fut 


I 


LES  COMPLOTS  DE  SAUMUR:  LE  GENERAL  BERTON  170 

promu  g-énéral  en  i8i3.  Mis  à  la  demi-solde  par  la 
première  Restauration,  il  reprit  du  service  pendant 
les  Gent-Jours  et  commanda  une  brig-ade  de  cavalerie 
dans  la  campag-ne  de  Waterloo  (corps  de  Gérard). 

Emprisonne  lorsdela  deuxième  Restauration,  rayé 
des  cadres  par  Latour-Maubourg-,  soumis  à  la  sur- 
veillance de  la  police,  les  persécutions  l'avaient  irrité 
contre  les  Bourbons.  Le  g-énéral  Foy  disait  à  la 
Gliambre,  le  28  mars  1822  : 

«  Savez-vous  comment  on  l'a  traité?  Ni  en  i8i4, 
ni  en  i8i5_,  il  n'}'  avait  rien  de  particulier  à  son 
ég-ard.  On  ne  trouvera  pas  un  seul  mot  contre  lui  au 
ministère  de  la  g-uerre.  Cependant,  à  la  fin  de  i8i5, 
on  l'arrête  et  on  l'emprisonne.  Mis  en  liberté  après 
une  détention  d'an  an,  on  l'arrête  encore,  puis  on  le 
relâche.  On  l'emprisoune  ainsi  périodiquement  tous 
les  six  mois.  Enfin  on  lui  ôte  sa  solde.  Gomment 
voulez-vous,  en  semant  ainsi  l'arbitraire,  ne  pas 
recueillir  la  révolte  ?  » 

Le  g-énéral,  qui  vivait  à  Paris,  fréquentait  au  café 
Lamblin  et  chez  le  libraire  Corréard  (i).  Il  occupait 


(i)  «  La  conduite  tenue  à  Paris  par  Berton  est  celle  d'un  fac- 
tieux et  d'un  conspirateur.  Il  fréquente  le  café  Lamblin,  où  il 
pérore  et  fait  des  prosélytes.  11  va  tous  les  soirs  chez  Corréard, 
libraire  au  Palais-Royal,  oîi  se  tient  un  cercle  de  jacobins,  et 
d'où  partent  leurs  nouvelles.  Sa  maison,  rue  de  Latour-d' Au- 
vergne, n"  II,  a  été  pendant  la  lin  de  décembre  dernier  le  lieu 
de  reunion  d'une  aftUience  considérable  d'agitateurs  connus.  » 
(Note  de  police,  1822).  Dossier  Berton.  Arcii.  Xat. 


180  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

ses  loisirs  à  des  travaux  d'histoire  militaire.  Il  don- 
nait des  articles  à  la  Minerve,  collaborait  aux  Vic- 
toires et  Conquêtes,  et  nous  a  laissé  une  bonne 
étude  sur  la  campag-ne  de  i8i5. 

Informé  du  mouvement  préparé  dans  l'Ouest,  il 
s'était  offert  à  le  conduire.  Le  Comité  qui  destinait  ce 
soin  à  un  autre  officier-général  faisant  attendre  sa 
réponse,  Berton  avait  pris  les  devants.  Il  était  paiti 
pour  la  Bretagne,  sous  prétexte  d'y  voir  son  fils  aîné, 
lieutenant  de  dragons  à  Pontivy.  Il  passa  par  Saint- 
Malo,  où  était  le  5'  de  ligne;  par  Brest,  où  il  se  ren- 
contra avec  le  colonel  Alix,  jeune,  brave,  entrepre- 
nant, comme  lui  entouré  des  défiances  de  la  police; 
par  Nantes,  où  le  i3'  de  ligne  était  fortement  tra- 
vaillé, et  par  Rennes. 

Mais  sa  présence  était  déjà  signalée.  Dans  les  pre- 
miers jours  de  1822,  le  colonel  Rapatel,  du  5®  de 
ligne,  écrivait  au  général  de  Goutard  : 

«  Il  paraît  certain  qu'une  conspiration  doit  éclater 
d'un  moment  à  l'autre  dans  toute  la  France  et  que 
Rennes,  Brest,  Nantes,  Saint-Malo,  et  d'autres  villes 
de  la  Bretagne  doivent  se  soulever  le  môme  jour  et  au 
mùme  instant.  Des  agents  parcourent  la  division, 
mon  général,  et  des  officiers  généraux  de  l'ancienne 
armée  sont,  dit-on,  déjà  lendus  aux  dinV-rcnts  postes 
fjiii  leiii'  sont  assignes.  Brest  est  la  ville  où  ils  croient 
trouver  le  plus  de  [tarlisans  parmi   les  militaires.  Ils 


.1£S  COMPLOTS  bE  SAUMLK:  LE  LiLiNLKAL  liLUÏON  181 

oiiiplenl  sur  la  populace  des   villes  dénommées  ci- 

essus,  et  les  suites  de   cette  horrible   machination 

oivent  amener  l'extermination  de  toute  la  famille 

es  Bourbons.  Vous  devez  concevoir  mes  inquiétudes. 

lais  je  compte  assez  sur  mon  régiment  pour  être  cer- 

n  que  nous  n'aurons  que  des  élog'es  à  recevoir  si 

on  nous  met  dans  le  cas  de  prouver  notre  fidélité.  » 

Sur  le  conseil  des  Nantais,  Grandméuil  alla  cher- 

ler  Berton    à   Rennes,  et  l'amena  à  Saumur.  Il  y 

[•riva  en  même  temps  que  les  délég-ués  de  la  rég-ion 

larg-és  de  convenir  des  dernières  mesures. 

Elles  lurent  arrêtées  le  17  février,  dans  une  g-rande 

union  tenue,  non  chez  Gafle,  comme  l'éci-it  Vaula- 

11e,    mais   chez  Tisseau-Gauehais,    beau-frère   du 

)mmandant,  et  à  laquelle  assistaient,  avec  le  g-énéral 

le  comité  de   Saumur,  quarante-deux  personnes, 

irmi  lesquelles   :  Ferail   et   Chappey,  délég-ués    de 

ennes;  Gossin   et    Heureux,  de   Nantes;  Biobé    et 

uérin,  d'Angers;    Lebreton,    du    Mans;  le   colonel 

îuvry,  de  Poitiers;  et  d'autres  de  Baugéjde  Thouars, 

Niort,  etc. 

«  Il  fut  décidé  que  le  mouvement  commencerait  à 
louars,  parce  que  le  brave  capitaine  Pombas  y 
mmandait  une  partie  de  la  g-arde  nationale  et  que, 
us  le  prétexte  de  réjouissance  publique,  il  avait  fait 
ttre  à  sa  disposition   une  petito    pièce  d'artillerie^ 

s  munitions,  et  seize  canonniers.  La  garde  natio- 

11 


I 


m  Les  complots  Militaires 

nale  était  bien   armée,  ainsi  que  les  communes  voi  :  / 

sines  qui   devaient  se   réunir   à   nous,   au  premie  !  i 

sig-nal.  Parthenay,  à  sept  lieues  de  Thouars,  eût  ag 

simultanément,  et,    de   là,  nous  serions  marchés  ei 

masse  sur  Saumur,  où  devait  éclater  la  grande  insui 

rection  pendant  que  les  autres  départements  auraien 

opéré  leur  mouvement.  »  (Gauchais.) 

Que  devait-on  faire  à  Saumur? 

La  garde  nationale  y  était,  on  le  disait  du  moin 

acquise  à  la  conspiration.  L'École  de  cavalerie  était  trè 

favorablement  disposée,  par  suite  de  la  rentrée  de  pk 

sieurs  élèves,  mis  en   liberté,  faute  de  preuves,  ma 

désireux   de    sauver,  par    un    coup    de   main,  leui 

camarades  renvoyés  devant  un  prochain  conseil   c 

guerre.  Un  officier  et  plusieurs  sous-officiers  du  ^' 

de  ligne  étaient  également  gagnés. 

Or,  à  dix  heures  du  soir,  le  général  Bertoï 
accompagné  des  membres  du  comité  central,  ( 
trente  délégués  des  campagnes,  des  députés  ( 
Rennes,  de  Nantes,  d'Angers,  du  Mans,  de  Niort, 
de  deux  pelotons  de  la  garde  nationale  et  de  l'Ecol 
devait  se  rendre  en  uniforme  sur  la  place  principe 
de  la  ville,  y  lire  une  proclamation  annonçant  qu'u! 
révolution  avait  éclaté  à  Paris  et  qu'elle  se  prop 
geait  dans  la  France  entière;  que  la  famille  roya 
était  en  fuite,  et  qu'un  gouvernement  provisoi 
l'avaitnommé,  lui,  Berton,  son  délégué  pour  l'Oue: 


LES  COMPLOTS  DE  SAUMUR:  LE  GÉNÉRAL  BKRTON  183 

On  crierait  Vive  la  France  !  Vive  la  liberté  !  A  bas 
les  royalistes!  On  s'emparerait  du  ctiâteau,  dont  la 
porte,  gardée  par  des  hommes  affiliés,  serait  laissée 
ouverte.  On  y  trouverait  25  ou  3o  canons^  3o.ooo  fusils 
et  un  grand  nombre  de  munitions.  On  envahirait  et 
on  entraînerait  l'Ecole .  On  sonnerait  le  toscin  et  on 
armerait  les  anciens  soldats  et  les  paysans  mariniers 
de  la  Loire  arrivés  de  la  campa2:ne.  Voilà  pourquoi 
le  mouvement  était  fixé  pour  le  28  février,  jour  de 
marché. 

Les  délég-ués  des  villes  de  l'Ouest  partiraient  aussi- 
tôt pour  leur  porter  la  nouvelle  des  événements  de 
Saumur.  Un  mouvement  analogue  y  éclaterait  ; 
bref,  on  espérait  qu'en  moins  de  trois  jours,  six  ou 
sept  départements  avec  leurs  garnisons  se  trouve- 
raient sous  les  armes. 

L'étendue  d'un  pareil  plan  suffit  à  en  faire  conce- 
voir les  difficultés.  II  semble  qu'elles  aient  apparu  à 
IBerton  lui-même,  car  il  demanda  à  agir  à  Thouars 
plutôt  qu'à  Saumur.  En  dépit  de  Gauchais,  qui  trou- 
vait sa  présence  plus  nécessaire  à  Saumur,  on  le  lui 

*  accorda.  Par  suite,  le  mouvement  fut  ajourné  au  24, 

*  qui  était  un  dimanche.  «  Le  caractère  faible,  l'inca- 
I  pacité  du  général  Berton  m'avaient  frappé  dans  les 
'  lerniers  temps,  et  j'en  avais  averti  les  conjurés.  Je 
^  eur  avais  dit  qu'il  nous  perdrait  tous,  et  ma  prédic- 
tion ne  s'est  que  trop  vérifiée  !  Les  esprits  médiocres 


4 
184  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

sont  trop  enclins  à  se  persuader  que  dans    un    habit 
de  général  gii  toute  la  science  du  métier  (i).  » 

Gauchais  fut  chargé  de  conduire  Berton  à  Thouars. 
Il  y  arriva,  le  21,  avec  Delon  et  le  général,  qu'il 
logea,  sous  un  nom  d'emprunt,  chez  un  propriétaire 
nommé  Sauge.  A  Thouars,  et  dans  d'autres  maisons 
se  tinrent  de  nouveaux  conciliabules  auxquels  assis- 
tèrent des  conjurés  tels  que  Pombas,  des  officiers  i 
la  demi-solde,  et  des  maires  et  des  adjoints  des  com 
mânes  voisines.  Pendant  ce  temps,  Gauchais  étai 
revenu  à  Saumur  pour  les  derniers  préparatifs. 

Le  2A,  à  cinq  heures  du  matin,  Berton,  en  grand 
tenue,  se  rendit  chez  Pombas,  où  l'attendaient  plu 
sieurs  conjurés  ainsi  que  Heureux,  délégué  de  Nantes 
et  tit  commencer  le  mouvement  qui  s'annonça  asse 
bien.  On  s'empara  de  la  brigade  de  gendarmerie,  0 
mit  en  arrestation  quelques  habitants,  royaliste 
avérés,  on  remplaça  le  drapeau  blanc  par  le  drapea 
tricolore,  et  l'on  fut  rejoint  par  deux  détachemeni 
venus  du  dehors,  l'un  de  Parthenay,  sous  le  lient 
nant  Moreau  et  le  médecin  Fradin,  l'autre  de  Thén 
zay,  sous  le  propriétaire  Scnnechaut. 

Puis  Berton  descendit  sur  la  place  Saint-Médarc 
où  Heureux  donna  lecture   de  deux   proclamation, 

(,)  Gauchais.  -  D'après   la  plupart   des  historiens,    c'est 
,o,ni,c  .1.-  Saunu.r,  .-l    parli.-uli.T.-uu-nl  Ca.lc,  ,pn  aura.t  propa 
ce  chaut,a'iiicul  cl  l'aurait  impose  a  IJeiloa. 


LES  COMPLOTS  DE  SAUMUU:  LE  GÉNÉRAL  BERTON  185 

l'une  au  peuple,  l'autre  à  l'armée.  La  première 
annonçait  le  i^enversement  des  Bourbons,  la  g-arantie 
des  biens  nationaux  dont  les  possesseurs  devaient 
cesser  d'être  inquiétés,  et  la  suppression  des  droits 
réunis.  On  ne  l'a  pas  retrouvée  (i).  La  seconde  était 
ainsi  conçue  : 

Soldats, 

Toute  la  France  est  debout  pour  reprendre  son  indépen- 
dance. Les  amis  de  l'honneur  sont  rangés  sous  l'étendard 
sacré  de  la  patrie.  Déjà  nos  vieux  guerriers  arrivent  de 
toutes  parts  et  se  joignent  à  vos  frères,  à  vos  amis  ;  voici 
pour  eux  et  pour  vous  le  moment  de  la  récompense  et  le 
complément  de  la  gloire.  Vous  répondrez  à  l'appel,  car 
vous  êtes  Français. 

Soldats,  ne  vous  faites  pas  illusion  !  Ne  comptez  pas 
sur  les  promesses  mensongères  de  ceux  de  vos  chefs  qui 
voudraient  vous  retenir  pour  vous  plonger  dans  l'escla- 
vage. Ils  vous  caressent  parce  qu'ils  ont  besoin  de  vous  ; 
si  la  victoire  se  déclarait  pour  eux,  bientôt  ils  vous  trahi- 
raient dans  vos  affections  les  plus  chères,  celles  de  l'indé- 
pendance et  de  la  liberté.  Les  grades,  les  honneurs,  la  for- 
lune  leur  seraient  réservés  ;  votre  partage  serait  de  rester 
oujours  esclaves  et  dans  les  derniers  rangs  de  l'armée. 
L'expérience  vous  l'a  déjà  appris.  Tous  les  jours  vous 
voyez  licencier,  réformer  vos  anciens  compagnons  d'armes. 
Les  honorables  blessures  dont  ils  sont  couverts,  les  lau- 

(i)  «  Le  général  Berton  a  lu,  sur  la  place  de  Thouars,  deux 
proclamations,  l'une  au  peuple  franrai.s,  l'autre  à  l'armée.  Je 
u'ai  pu  me  procurer  que  cette  dernière  ;  il  paraît  impossible 
l'obtenir  la  première.  »  Général  de  Briche  au  ministre  de  la 
juerre.  Saumur,  28février.  — A.  N.  —  De  Briche  commandait  à 
Tours  la  4'  division  militaire. 


186  LES  COMPLOTS  MILITAIRES  || 

riers  qu'ils  ont  moissonnés  dans  les  champs  de  la  gloire 
sont  aujourd'hui  pour  eux  des  sig-nes  de  proscription  ; 
c'est  le  sort  qui  vous  attend  (i). 

Soldats  français,  l'étendard  de  la  liberté  est  encore  une 
fois  déployé,  ce  noble  étendard  qui  a  brillé  et  vaincu  dans 
cent  batailles.  La  patrie  vous  réclame,  vos  parents 
s'avancent  et  vous  appellent.  Combattre  contre  eux  serait 
un  crime  de  lèse-nation  ;  triompher  avec  eux  est  une 
vertu  nationale.  Telle  est  votre  position.  Choisissez, 

Vive  la  liberté  !  Vive  la  France  ! 

Le  général,  commandant  Varmée  nationale  de  l'Ouest, 

Berton. 

Heureux  ajouta  qu'une  révolution  venait  d'éclater 
à  Paris  ;  qu'un  g-ouvernement  provisoire  y  avait  été 
constitué;  que  les  g-énéraux  Lafayette,  Foy  et  Demar- 
<;ay  en  faisaient  partie,  avec  Benjamin  Constant, 
]\ératry  et  Voyer  d'Argenson. 

Après  ces  communications,  Berton  fît-acte  de  g'ou- 
vernement  en  destituant  des  autorités  et  en  promet- 
tant des  places.  Mais  il  perdit  du  temps  à  déjeuner. 
Il  lit  battre  le  rappel  et  former  la  colonne  trop  tard. 
On  commençait  à  réfléchir,  à  flotter,  et  beaucoup  de 
femmes  retenaient  leurs  maris. 

La  colonne  se  mit  en  marche  vers  midi.  Elle 
comptait  environ   (juinze  hommes  à   cheval   et  cent 

(i)  On  rclrouve  là  le  laii^a^c  de  rancicnne  armée,  et  réclio 
(les  discours  proiioncrs  dans  la  Cliamhrc  par  les  (lé])iités  de  la 
gauche.  En  rcvanclic,  pas  un  mol  des  inslitulions  nouvelles 
qu'on  destinait  an   pays. 


Li:s  COMPLOTS  DE  SAU>fUR:  LE  GÉNÉRAL  BERTON  187 

trente  à  pied,  tous  assez  mal  armés.  Elle  était  précé- 
(l 'c  du  drapeau  tricolore  porté  par  un  ancien  soldat 
'  royaliste),  nommé  Jag-lin.  Elle  s'avançait,  tambour 
l^attant,  espérant  se  g-rossir  sur  la  route  des  paysans 
([iii  n'étaient  pas  à  leurs  travaux  de  la  semaine.  Mais 
le  cliang-ement  des  dispositions  arrêtées  d'abord,  et 
tlûiit  les  détails  avaient  été  répandus  partout,  trou- 
blait les  esprits.  On  saluait  le  drapeau;  mais  per- 
sonne n'entrait  dans  les  rang-s. 

\'ers  trois  heures,  la  colonne  arriva  à  Montreuil— 
Bellay,  à  moitié  chemin  de  Saumur.  C'était  le  mo  - 
ment  OÙ  la  population  sortait  des  vêpres.  Berton  lit 
battre  la  g-énérale,  sonner  le  tocsin,  et  appeler  aux 
armes.  Une  ving-taine  de  personnes  seulement  répon- 
(1.1  ent.  Quatre  des  g-endarmes  de  la  brig-ade  de  Mon- 
lieuil  furent  incorporés  comme  ceux  de  Thouars; 
mais  le  cinquième  put  s'échapper  par  un  chemin  de 
traverse  et  porter  l'éveil  à  Saumur. 

Les  conjurés  de  Saumur  attendaient  Berton  pour 
midi.  Son  retard  fit  naître  l'inquiétude.  Heureux, 
parti  en  avant  après  l'affaire  de  Thouars,  sig-nala  le 
premier  son  approche.  Caffé  et  quelques  autres  allè- 
rent au  devant  de  lui  ju.squ'à  Montreuil  pour  hâter  sa 
marche.  Enfin,  vers  sept  heures  du  soir,  il  atteignit 
le  pont  Fouchard,  aux  portes  de  la  ville. 

Ce  jour-là,  précisément,  le  général  Gentil  Saint- 
Alphonse,  commandant  de  l'Ecole  de  cavalerie,  et  le 


188  LES  COMPLOTS  MILITAIRE? 

colonel  d'Harambert,  commandant  en  second,  étaient 
à  Tours.  Ils  étaient  appelés  comme  témoins,  devant  le 
conseil  de  g-uerre  qui  jug-eait  plusieurs  des  sous-offi- 
ciers de  l'École.  Le  sous-préfet  de  Saumur,  un  M.  de 
Carrère,  et  le  maire,  M.  Maupassant,  prirent  à  la 
hâte  les  premières  mesures  nécessaires.  Le  sous-pré- 
fet envoya  devant  le  pont  Fouchard  quelques  g-en- 
darmes  et  un  peloton  de  ving-t-quatre  élèves  de  l'E- 
cole. Le  maire  fit  convoquer  la  garde  nationale,  mais 
il  ne  se  présenta  qu'une  quarantaine  d'hommes. 

L'attitude  dès  élèves  de  l'École  n'avait  rien  d'hos- 
tile. L'officier  qui  les  commandait  se  bornait  à  les 
mettre  en  g-arde  contre  la  défection.  En  effet,  Delon, 
qui  accompag-nait  Berton,  s'était  avancé  vers  ses  an- 
ciens camarades,  échang-eait  avec  eux  des  serrements 
de  mains,  leur  déclarait  que  la  colonne  n'était  que 
l'avant-g-arde  d'une  armée  de  lo.ooo  hommes  qui 
marchait  sur  Saumur;  que  le  drapeau  tricolore  flot- 
tait à  Thouars,  à  Parthenay,  et  dans  toute  la  cam- 
pag-ne.  Ceux-ci  semblaient  indécis  lorsqu'un  second 
détachement  arriva  pour  les  soutenir.  De  son  côté,  le 
maire,  avec  un  seul  g-arde  national,  descendit  pour 
parlementer  avec  Berton,  et  l'invita  à  se  retirer.  Le 
.sous-préfet  étant  survenu  à  son  tour,  il  fut  conclu 
une  espèce  de  convention  en  vertu  de  laquelle  Berton 
consentit  à  évacuer  le  pont  Fouchard,  et  les  autorités 
promirent   de  ne    pas  l'attaquer  sans  le  prévenir.   Il 


LES  COMPLOTS  UE  SAUMUR:  LE  GÉNÉRAL  BERTO^  1S9 

était    alors    minuit  ,    et    l'obscurité    était   complète. 

Berton  comptait,  sans  doute,  sur  un  mouvement  de 
la  ville.  Mais  la  ville  ne  bougeait  pas.  Elle-même  at- 
tendait peut-être  l'entrée  de  Berton.  Vainement  Delon, 
irrité  de  ces  lenteurs,  pressait  d'attaquer  et  de  forcer 
le  passag-e.  Le  général  s'y  refusa.  «  Je  ne  prendrai 
pas  sur  moi,  dit  il,  de  faire  verser  le  sang  français. 
Je  ne  sacrifierai  pas  à  des  promesses  que  l'on  ne  peut 
tenir  un  seul  des  braves  gens  qui  m'ont  suivi.  » 

Une  partie  de  la  nuit  se  passa  en  contestations 
auprès  du  pont  Fouchard,  tandis  qu'au  contraire  les 
autorités  de  la  ville  reprenaient  courage  et  décidaient 
l'attaque  pour  le  lever  du  jour.  Berton  en  fut  avisé. 
Malgré  les  reproches  de  Delon,  auquel  s'associait 
Pombas,  il  donna  le  signal  de  la  retraite.  La  colonne 
reprit  la  route  de  Montreuil,  rentra  en  partie  dans 
Tliouars  et  se  dispersa,  sans  avoir  eu  à  tirer  un  coup 
de  fusil.  Ce  fut  seulement  le  lendemain  et  les  jours 
suivants  que  les  recherches  actives  faites  à  Saumur, 
à  Thouars  et  dans  les  environs  amenèrent  l'arres- 
tation de  plus  de  i5o  personnes.  Les  délégués  des 
villes  avaient  pu  rentrer  chez  eux.  D'autres  conjurés, 
Delon,  Pombas,  Moreau,  avaient  gagné  la  côte,  d'où 
ils  s'embarquèrent  pour  l'Espagne.  Seul,  Berton  erra 
plusieurs  mois  sous  divers  déguisementsdans l'Ouest, 
cherchant  sa  justification  dans  une  nouvelle  et  plus 
heureuse  entreprise. 

11. 


190  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

11  crut  la  trouver  à  La  Rochelle. 

Il  était  caché  aux  environs  de  cette  ville,  chez  un 
ami.  ((  C'est  alors,  dit  Gauchais,  que  nous  conçû- 
mes la  pensée  de  renouer  les  fils  de  la  conspiration, 
et  de  la  faire  éclater  à  LaRochelle  même.  Nous  avions 
tous  les  éléments  convenables  sous  la  main,  soit  dans 
les  habitants,  soit  dans  la  garnison  que  nous  avions 
g-ag-née  à  notre  sainte  cause,  w 

Il  venait,  en  effet,,  d'arriver  à  La  Rochelle  un  nou- 
veau rég-imentde  lig'ne,  le  l^ô<^,  qui  renfermait  une 
vente  de  sous-officiers,  org-anisée  à  Paris,  et  dont  la 
résistance  pouvait  s'appuyer  sur  deux  bataillons 
d'infanterie  coloniale  que  leur  mauvais  esprit  avait 
fait  cantonner  dans  l'île  de  Ré. 

Berton  voulut  répondre   aux  reproches   qu'on  lui 
adressait,  en  réunissant  tous  ces  éléments.  Les  Car- 
bonari  de  la  ville  le  mirent  en  relations  avec  le  ca- 
pitaine Massias  et  le  sergent-major  Pommier,  du  /i-»"- 
Il  détermina  les  sous -officiers  à  une  sorte  de    conseil 
qu'ils  tinrent  le  1 1  mars,  auprès  de  LaRochelle^  dans 
le  villag-e   de  Lafond,     au  cabaret    du    Lion-d'Or. 
Mais  quelques  heures  après  cette  réunion,  ils  étaientJ 
arrêtés.   Ce  contre  temps  et  le  départ    des   deux   ba- 
taillons d'infanterie    coloniale    forcèrent     Berton    àj 
quitter  La  Rochelle  pour  les  environs  de  Rochefort,  or 
à  guetter  une  nouvelle  occasion.   Elle  s'offrit  encore. 
Le  gonvci  ticmciit   \i'ii,iit  ilc    rnppeler    df^    Snumiir 


LES  COMPLOTS  DE  SAUMUR:  LE  GÉNÉRAL  BERTON  191 

les  forces  qu'il  y  avait  concentrées  après  l'affaire  du 
24  février.  Il  avait  d'ailleurs  licencié  l'Ecole  d'équi- 
tation,  à  cause  de  son  attitude  dans  tous  ces  événe- 
ments (i).  Il  ne  restait,  à  Saumur,  qu'un  régiment 
de  carabiniers  dit  de  Monsieur.  C'était  un  corps  d'é- 
lite qui  paraissait  dévoué  aux  Bourbons.  On  apprit 
cependant,  par  des  lettres  de  Paris,  qu'il  s'y  trouvait 
une  vente. 

En  outre,  de  nombreux  affiliés  de  la  ville  et  du 
dehors  avaient  repris  courage.  «  Les  conjurés,  dit 
Gauchais,  voyant  ce  point  dég-ag-é  de  ses  principales 
forces,  prirent  la  résolution  soudaine  d'y  tenter  un 
nouvel  effort,  d'après  la  vieille  maxime  qu'il  faut 
toujours  chercher  la  victoire  sur  le  même  terrain  où 
on  l'a  laissé  échapper.  Ils  combinèrent  leur  entre- 
prise de  manière  à  la  ramener  au  point  où  elle  en 
était  devant  le  pont  Fouchard,  avertirent  sourdement 
les  villes  et  les  campag-nes,  et  song-èrent  à  g-ag-ner 
une  partie  du  régiment  des  carabiniers  qui  comp- 
taient dans  leurs  rang's  un  assez  g-rand  nombre  de 
carbonari .  » 

Il  fallait  obtenir  l'assentiment  et  l'appui  du  comité 
directeur.  Grandménil  et  un  négociant  des  environs 
de  Saumur,  Baudrillet,  allèrent  à  Paris.  Ils  y  virent 

(i)  Supprimée  le  so  mars  i8r>r>,  elle  fut  rétablie  par  une  nou- 
velle ordonnance  du  10  mars  i8aô,  sous  le  nom  d'Ecole  royale 
de  cavalerie   (Jn  sait    les    services  qu'elle  a  continué  de  rendre. 


192  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Lafayette,  assistèrent  chez  lui  à  deux  réunions,  et 
le  mouvement  fut  approuvé.  Malheureusement,  on 
song-ea  encore  à  Berton  pour  le  conduire. 

«  Un  g-énéral  était  indispensable.  Celui  de  Paris 
n'arrivait  pas,  et  d'ailleurs  Berton,  qui  se  trouvait 
sérieusement  compromis  et  ne  pouvait  plus  reculer, 
s'était  formellement  eng-ag-é  à  suivre  nos  conseils.  » 
(Gauchais.) 

Il  les  suivit  mal.  En  dépit  de  toute  prudence,  il  se 
confia  à  un  maréchal-des-log'is  du  régiment  de  cara- 
biniers, nommé  Woelfeld,  qui  n'était  qu'un  agent  pro- 
vocateur. On  vit  ce  qu'on  allait  revoir  à  Colmar,  quel- 
ques semaines  plus  tard,  dans  l'affaire  du  colonel 
Garon. 

Woelfeld,  qui  venait  de  se  faire  affilier  à  Paris, 
était  d'accord  avec  ses  chefs,  tout  en  négociant  avec 
Grandménil  et  Baudrillet  (i).  Il  était  convenu  que  le 
soulèvement  éclaterait  à  Saumur  un  jour  de  marché, 
et  qu'il  serait  appuyé  non  seulement  par  la  g-arde 
nationale,  mais  encore  par  deux  ou  trois  cents  jeunes 
g-ens  ou  officiers  à  la  demi-solde  accourus  des  environs 
et  môme  de   Paris.  Woelfeld  répondait  de  son  régi- 


(i)  Comme  à  Colmar,  l'afTaire  fut  menée  par  le  colonel  du 
régiment,  M.  de  Brion.  «  Par  les  ordres  et  les  instructions  de 
cet  officier  dévoué,  un  marcclial  des  loçis  de  son  réji^iment  avait 
feint  de  se  laisser  embaucher  pour  la  troupe  de  ce  rebelle,  etc.  » 
(Lettre  du  sous-préfet,  de  (^arrère,  au  préfet  de  ^Liine-el-Loire, 
7  juin.  A.  .N.  Dossier  Berton. 


LES  COMPLOTS  DE  SAUMT'R:  LE  GÉNÉRAL  DERTON  193 

ment.  Mais  il  témoig-na  le  besoin  de  voir  Berton.  dont 
il  ig-norait  la  retraite.  Grâce  à  Grandménil  et  à  Bau- 
drillet,  il  eut  une  première  entrevue  avec  lui  le  i4juin. 
Il  en  demanda  une  seconde,  pour  rég-ler  les  derniers 
détails  d'exécution  et  la  part  de  son  rég-iment.  Elle  fut 
fixée  au  17,  dans  la  maison  de  campag'ne  de  ï Allen, 
à  deux  lieues  de  Saumur,sur  la  Loire,  propriété  d'un 
notaire  de  Saumur,  nommé  Delalande. 

Quelques  avis  parvenus  aux  principaux  conjurés 
leur  faisaient  craindre  que  la  police  ne  fût  au  courant. 
Ils  conseillèrent  la  défiance  à  Berton.  Il  ne  voulut 
rien  entendre.  Le  17  juin,  pendant  qu'il  déjeunait  à 
l'Alleu,  avec  Baudrillet  et  Delalande,  Woelfeld  arriva 
avec  quatre  maréchaux-des-log-is  armés  jusqu'aux 
dents.  Des  verres  furent  apportés,  des  protestations 
échang-ées.  Mais  tout  à  coup  Woelfeld  et  ses  compa- 
g-nons  sautent  sur  leurs  fusils,  couchent  en  joue  les 
trois  convives,  et  les  tiennent  en  respect,  prêts  à  faire 
feu  au  moindre  mouvement,  et  sourds  aux  reproches 
indig-nés  du  g-énéral. 

Cependant  le  temps  pressait,  le  renfort  qu'attendait 
Woelfeld  n'arrivait  pas.  Au  contraire,  Grandménil 
et  plusieurs  autres  conjurés  descendaient  vers  l'Alleu 
pour  la  réunion  convenue,  sans  se  douter  du  drame 
qui  se  passait.  Ils  approchaient  de  la  maison,  leur 
intervention  était  le  salut,  peut-être.  Le  g'alop  d'un 
liétachement  de  carabiniers  les  ohlig-ea  de  s'éloig-ner 


194  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

rapidement  et  de  traverser  la  Loire.  Pendant  ce  temps, 
Berton,  Baudrillet  et  Delalande,  charg'és  de  liens, 
étaient  conduits  à  Saumur,  aux  cris  de  Vive  le  roi  ! 
poussés  par  les  carabiniers,  et  enFermés  dans  le  châ- 
teau, 

Woelfeld  fut  aussitôt  promu  sous-lieutenant  pour 
cet  exploit  qui  excita  un  vif  enthousiasme  parmi  les 
royalistes  de  la  rég'ion.  «  Les  ecclésiastiques  des 
environs  de  Saumur  firent  une  quête  qui  s'éleva  à 
la  somme  de  ïo.ooo  francs,  et  lui  en  remirent  le 
montant,  sans  doute  pour  la  récompense  de  sa  belle 
action.  »  (Gauchais.)  En  revanche,  les  carabiniers 
furent  mal  vus  à  Saumur  ;  des  rixes  éclatèrent  entre 
eux  et  la  population  civile  ;  des  duels  eurent  lieu, 
auxquels  plusieurs  soldats  succombèrent.  Woelfeld 
lui-même,  après  une  tentative  d'assassinat  dirig;-ée 
contre  lui  (2G  octobre),  demanda  à  permuter.  Il  fut 
envoyé  dans  la  gendarmerie,  à  Rodez,  et  le  r'îg-iment 
tout  entier  fut  déplacé  (i). 

11  ne  restait  qu  Vi  laisser  libre  cours  à  la  justice. 

Elle  avait  déjà  commencé  pour  les  sous-ol'ficiers  de 
l'Ecole,  compromis  dans  le  mouvement  qui  devait 
accompag-ner  le  complot  de  l'I'^st,  et  arrêtés  après 
l'incendie  (lu  mois  de  décendjre  i8:u.  Pendant  la 
tentative  de    Berton  contre   Saumur,  ils  comparais- 

(})  Woelfeld,  en  iH3o,  devint  concierge  du  château  de  Cliam- 
liord,  où  il  inonnit  loni^^tcniiis  uj>rè!i. 


LE?  COMlM.niS  IiIC  SAf.MUR:  LE  GÉNÉRAL  BERTON  105 

salent   devant    le  (]onseil    de   guerre    de   Tours  (i). 

Les  accusés  étaient  au  nombre  de  onze  ;  un  contu- 
mace, Delon  (Honoré-Edouard),  lieutenant  d'artille- 
rie lég-ère,  et  dix  présents,  savoir  :  les  maréchaux- 
des-log'is  S  ire  Jean,  des  chasseurs  de  l'Arièg-e,  Coii- 
dert,  des  chasseurs  à  cheval  du  Var,  Mathieu,  des 
hussards  du  Nord,  de  Fabert,  des  lanciers  de  la 
g-arde,  Clément,  du  train  du  génie,  DetJiieux,  du  3= 
ré"-iment  d'artillerie  à  cheval  de  Strasbour"-,  et  le 
brig-adier  Bourru,  des  cuirassiers  de  la  g-arde,  sous- 
officiers  élèves  ;  plus  les  maréchaux- des-logis 
Lemaitre,  Dauniery,  Lebrun,  des  chasseurs  à 
cheval  de  rArièg'e,8n  g-arnison  à  Tours;  tous,  «  pré- 
venus d'être  auteurs,  complices  ou  non-révélateurs 
d'un  complot  tramé  à  l'Ecole  de  Saumur,  qui  avait 
pour  but  de  renverser  le  g-ouvernement  du  royaume, 
dechang'er  l'ordre  de  successibilité  au  trône,  et  d'ex- 
citer les  citoyens  à  la  guerre  civile  », 

L'accusation  reposait  sur  les  révélations  de  doux 
sous-officiers  qu'ils  n'avaient  pu  g-ag-ner,  et  sur  les 
aveux  de  la  plupart  des  accusés  qui  déclaraient  avoir 
été  initiés  par  Delon  à  un  complot  destiné  à  mettre 
Napoléon  II  sur  le  trône,  avec  la  Constitution  de 
1791,  conspiration  dont  Lafayette,  Laffite  et  B,  Cons- 
tant auraient  été  les  chefs   principaux.  Sirejean  lui- 

d)  Arch.  Nat.  F7.  ôfiOo.  Complot  rie  l'Ecole  de  Saiiinur. 
D.  i58. 


11)5  LKS  COMPLOTS  MILITAIRES 

m<^me  reconnaissait  avoir  été  reçu  CJtevalier  de  la 
liberté,  le  1 6  décembre,  par  Delon  ;  mais  il  croyait, 
(lisait-il,  n'entrer  que  dans  une  société  analog-ue  à  la 
franc-maçonnerie.  Ce  fut  en  vain  que  le  général 
Gentil  Saint-Alphonse  témoig-na  en  faveur  de  la 
bonne  conduite  des  accusés,  que  le  marquis  de  Cas- 
tries,  colonel  des  chasseurs  de  l'Arièg-e,  fît  particu- 
lièrement l'éloge  de  Sirejean.  Les  événements  dont 
Saumur  venait  d'être  le  théâtre  n'inclinaient  pas  le 
conseil  à  l'indulg-ence. 

Le  procès, commencé  le  20  février,  se  terminale  28 
par  un  jugement  qui  condamnait  Delon,  Sirejean  et 
Coudert,  à  la  peine  de  mort  ;  Mathieu,  à  cinq  ans  de 
prison  ;  Fabert,  Clément,  Bourru^  Lemaître  et  Le- 
brun, à  deux  ans.  Daumerv  et  Dethieux  étaient 
acquittés. 

Sirejean  et  Coudert  se  pourvurent  en  revision.  Le 
jugement  fut  cassé  pour  vice  de  forme,  et  les  deux 
accusés  comparurent  devant  un  nouveau  conseil  de 
^•uerre  qui  condamna  Sirejean  à  la  peine  de  mort. 
Coudert,  déclaré  coupable  seulement  de  non-révéla- 
tion, s'en  tirait  avec  cinq  ans  de  prison  (21  avril). 
Sirejean  forma  un  recours  en  grâce.  Il  n'avait  que 
vingt  et  un  ans.  Sa  jeunesse,  sa  conduite,  sa  bonne 
mine  lui  avaient  attiré  toutes  les  sympathies.  Les 
dames  de  Tours  lui  envoyaient  des  provisions  et  des 
llc'urs.  Elles  intercédèrent  pour  le  sauver.  Sur  leur 


LES  COMPLOTS  HK  SAUMUIt:  LE  GENÉHAL  HERTON  197 

demande.  M'"»  Récamier,  fortlieeavecM.de  Montmo- 
rency, ministre  des  affaires  étrang-ères,  essaya  d'obte- 
nir une  commutation  de  peine.  Mais  le  gouvernement 
se  persuadait  qu'en  face  des  conspirations  répétées  la 
rigueur  était  désormais  nécessaire.  Le  roi  se  lefusa 
à  faire  grâce,  disant  que  son  devoir  l'obligeait. 

Le  2  mai,  Sirejean  fut  passé  par  les  armes  devant 
toute  la  garnison  de  Tours.  Il  mourut  avec  un  grand 
courage.  Ce  sous-officier  est  aussi  intéressant  que  les 
sergents  de  La  Rochelle,  et  il  n'est  pas  connu. 

L'instruction  des  affaires  de  Thouars  et  de  Saumur 
avait  traîné  pendant  quelques  mois.  Elle  fut  menée 
rapidement  après  l'arrestation  de  Berton,  et  la  Cour 
de  Poitiers  put  rendre,  le  3  juillet,  un  arrêt  qui  ren- 
voyait le  général  et  55  accusés  devant  la  Cour  d'as- 
sises des  Deux-Sèvres.  Mais  sur  le  recours  du  pro- 
cureur-général de  Poitiers,  M.  Mangin,  et  pour 
cause  de  suspicion  légitime,  la  Cour  de  cassation  dé- 
féra les  accusés  à  la  Cour  d'assises  de  la  Vienne. 

Les  procès  politiques  sont  dangereux  pour  les  gou- 
vernements qui  les  font,  et  pour  les  magistrats  qu'on 
y  emploie.  La  Restauration  l'a  éprouvé,  et  avec  elle 
Bellart,  Mangin  et  Marchangy.  Bellart  s'était  triste- 
ment signalé  dans  le  procès  du  maréchal  Ney.  Man- 
gin a  dû  au  procès  Berton  une  fâcheuse  célébrité,  I.,e 
nom  de  Marchangy  est  inséparable  du  procès  des  ser- 
gents de  La  Rochelle. 


198  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Juriste  émineiit,  mag'istrat  distingué  et  d'une  pro- 
bité irréprochable  (i),  Mangln  eut  le  tort  de  servir 
les  passions  qui  animaient  alors  la  droite  contre  le 
parti  libéral.  L'instruction  lui  fournissait  quelques 
noms  de  députés.  Dans  l'acte  d'accusation  qu'il  sig-na 
le  24  juillet  et  qui  fut  publié  par  le  Moniteur,  le 
i^r  août,  il  s'attacha  à  mettre  ces  noms  en  lumière,  et, 
pour  ainsi  dire,  en  vedette.  II  ne  se  borna  pas  à  rap- 
peler les  propos  de  Berton,  annonçant  à  Thouars 
qu'un  g-ouvernerpent  provisoire  avait  été  établi,  dont 
Foy,  Kératry,  B.  Constant  faisaient  partie;  que  le 
g-énéral  Demarçay  était  au  courant  du  mouvement, etc. 
Il  ajouta  qu'il  était  prouvé  que  Grandménil  avait 
présenté  Baudrillet  à  Lafayette,  et  que  Lafayelte 
lui  avait  dit,  au  moment  où  il  prenait  congé  pour 
aller  retrouver  Berton  et  le  ramener  dans  les  environs 
de  Saumur  :  «  xVllons,  du  courage,  mon  cher  Grand- 
ménil (2).  »  Bref,  il  avait  habilement  rassemblé  tous 


(i)  Manffin  (Claude),  né  à  fttetz  en  178G.  Prociireiir  du  Roi  à 
Poitiers,  en  iSiC).  Procureur  jçénéral  à  la  ("our  en  i8r>i.  Conseil- 
ler à  la  Cour  de  cassation  en  1827.  Préfet  de  police  en  i82(j. 
Ont  prudent  de  passer  à  l'étranj^-er  en  i83o.  En  revint  pour  se 
l'aire  inscrire  au  barreau  de  Metz.   Mort  en  1835. 

(3)  Première  déposition  de  Baudrillet  devant  le  juge  d'instruc- 
tion de  Saumur.  Déposition  qu'il  s'euipressa  de  rétracter  lors- 
qu'il en  aperçjt  la  ])ortée.  Il  s'eH'or(;a  de  fairo  croire  qu'il  avait 
pris  pour  Lafayette  une  autre  personne  dont  il  donna  un  si- 
y,nalemerit  tout  a  fait  dilV('rent  de  celui  du  général.  —  La  jus- 
lice  ne  fut  i)as  dupe  du  sul)lcrfui;e  :  la  li;;iire  de  Lafayelte 
était  assez  cunnue  pour  ipi'il  fût  diflicile  de  s'y  tmiriper. 


LES  COMPLOTS  DE  SAUMUH:  LK  GÉNÉRAL  BERTON  19<) 

les  Indices  qui  pouvaient  faire  croire  à  la  complicité 
des  principaux  membres  de  la  g-auche. 

De  la  part  de  tout  autre  qu'un  magistrat,  et  dans 
d'autres  circonstances,  l'attaque  eût  peut-être  été  de 
bonne  g-uerre.  Car  enfin  le  parti  libéral  en  prenait  à 
son  aise  depuis  deux  ans.  Mêlé  à  toutes  les  conspira- 
tions (sauf  le  g-énéj-al  l'oy),  il  s'en  réservait  les  bé- 
néfices sans  en  risquer  les  dang-ers.  Il  les  traitait, 
quand  elles  échouaient,  de  trames  imaginaires  in- 
ventées par  la  police  ;  il  coupait  habilement  le  fil 
d'intelligence  qui  pouvait  remonter  jusqu'à  lui,  et  il 
s'indignait,  du  haut  de  la  tribune,  d'accusations  qu'il 
renvoyait  à  la  calomnie.  Mais  dans  l'affaire  de  Sau- 
mur,  il  ne  pouvait  plus  parler  de  complot  fictif,  il  y 
avait  eu  commencement  d'exécution;  il  ne  pouvait 
faire  passer  Berton  pour  un  agent  du  gouvernement; 
à  plusieurs  reprises,  il  l'avait  vanté  comme  un  des 
siens.  Il  ne  pouvait  enfin  contester  que  le  général 
n'eût  parlé  de  quelques  députés. 

Cependant  la  publication  de  Mangin  manqua  le 
but  par  sa  mauvaise  foi.  Ni  Foy,  ni  Laffite,  ni  Kéra- 
try  n'étaient  de  l'affaire.  Leurs  protestations  donnè- 
rent le  change  sur  leui's  collègues.  Elles  éclatèrent  le 
jour  même  où  parut  le  document  dans  le  Moniteur 
(  i^""  août).  La  défense  fut  excessive  comme  l'attaque. 

I^'oy  s'indigna.  Laffite  réclama  une  enquête.  11 
s'écria,  avec  emphase  ;  «  Il  s'agit  de  savoir  si  nous 


200  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

«  sommes  sous  le  fer  des  calomniateurs  et  des  bour- 
reaux... Si  l'on  veut  nous  ég-org-er,  qu'on  le  fasse! 
qu'on  nous  traîne  à  l'échafaud,  mais  auparavant 
qu'on  nous  donne  des  jugées  !  » 

Lafayette  demanda  la  parole  pour  un  fait  person- 
nel. Sa  position  n'était  pas  celle  de  Constant,  de  Foy, 
et  de  Laffite.  En  ce  qui  le  concernait, l'acte  d'accusation 
n'était  pas  mensong-er.  Il  avait  parfaitement  vu  Grand- 
ménil  ;  il  lui  avait  adressé  la  phrase  citée  par  Mang-in. 
Il  se  g-arda  bien  de  répondre  d'une  façon  précise.  Au 
lieu  de  prendre  le  ton  de  la  colère  et  de  l'indig-nation  , 
il  dit^  avec  l'accent  d'un  suprême  et  vag-ue  dédain  : 

«  Quelle  que  soit  mon  indifférence  habituelle  pour 
les  inculpations  et  les  haines  de  parti,  je  crois  devoir 
ajouter  aujourd'hui  quelques  mots  à  ce  qu'ont  dit 
mes  honorables  amis.  Pendant  le  cours  d'une  carrière 
tout  entière  dévouée  à  la  cause  de  la  liberté,  j'ai 
constamment  mérité  d'être  en  butte  à  la  malveillance 
de  tous  les  adversaires  de  cette  cause,  sous  quelque 
forme  despotique,  aristocratique,  anarchique  qu'ils 
aient  voulu  la  combattre  ou  la  dénaturer.  Je  ne  m'en 
plains  donc  pas,  quoi  que  j'eusse  le  droit  de  trouver  un 
peu  leste  le  mot  proiioé  dont  INI.  le  procureur  du  roi 
s'estservià  mon  occasion.  Mais  je  m'unis  à  tous  mes 
amis  pour  demander  autant  qu'il  est  en  nous  la  plus 
g-rande  publicité  au  sein  de  cette  Chambre,  en  face  de 
la  nation.  C'est   là  que  nous  pourrons,   mes    accusa- 


LES  COMPLOTS  DE  SAUMUIi:  LE  GÉNÉKAL  BEHTON  iiH 

leurs  et  moi,  dans  quelque  rang"  qu'ils  soient  placés, 
nous  dire  sans  compliment  ce  que,  depuis  trente-trois 
ans,  nous  avons  eu  mutuellement  à  nous  repro- 
cher (i).  » 

La  demande  d'enquête  fut  combattue  par  le  prési- 
dent du  Conseil.  M.  de  Villèle  déclara  que  le  meilleur 
moyen  d'arriver  à  la  vérité  était  de  laisser  libre  cours 
à  l'action  de  la  justice  ,  ajoutant  que  les  députés  qui 
se  plaig-naient  se  trouveraient  justifiés  en  n'étant  l'objet 
d'aucunes  poursuites.  Aussi  bien,  le  g-ouvernement 
n'y  tenait  g-uère .  Dans  celte  affaire,  comme  dans  celle 
de  Belfort,  comme  dans  celle  du  ig  août,  il  craig-nait 
de  rencontrer  de  trop  hautes  responsabilités.  L'en- 
quête fut  repoussée  par  la  droite,  et  la  clôture  pro- 
noncée au  milieu  d'un  effroyable  tumulte  (2). 

La  publication  de  l'acte  d'accusation  précéda  de 
plus  de  trois  semaines  les  débals  du  procès  Ber- 
ton  (3). 


(1)  Mémoires   de  Lal'ayette,  t.  vi. 

(3)  Ua  iacideat  de  cette  séance,  qui  passa  iuaperQu,  aurait  pu 
amener  les  plus  graves  conséquences. 

Dans  la  discussion,  et  suivant  le  refrain  de  la  gauche,  un  mem- 
bre s'était  écrié  :  «  C'est  ce  scélérat  deGrandménil  qui  a  joué  le 
rôle  de  provocateur  !  »  Or,  Grandménil,  poursuivi  par  la  police, 
était  dans  les  tribunes.  11  voulut  se  jeter  dans  la  salle,  faire 
un  éclat,  se  justifier.  On  eut  beaucoup  de  peine  à  le  retenir.  11 
dut  se  condamner  au  silence,  comme  .\antil,  l'année  précédente. 
Un  rendit  justice  plus  tard  ùson  innocence  et  à  sa  loyauté(i84o), 
mais  le  soupi;on  pesa  longtemps  sur  lui.  Ou  en  voit  la  pi  cuve 
dans  Lacretelle,  dont  le  t.  m  est  de  i835. 

(.'))  -Vvec  les  docuiaeuts   dc.->  Ai-clii\c.-.,    le  Mjnitcur  elle»  im- 


202  LKS  COMPLOTS  MILITAIRES 

Ils  s'ouvrirent  le  2G  août.  Les  accusés  étaient  au 
nombre  de  cinquante-six^  dont  quarante  seulement 
présents,  les  autres  contumaces. 

Parmi  les  accusés  présents  fig-uraicnt  :  le  général 
Berton;  le  colonel  Alix;  Caffé,  ancien  médecin  mi- 
litaire;  Sauge,  propriétaire  à  Thouars,  qui  avait  log'é 
Berton  sans  le  connaître;  Fradin,  médecin,  adjoint 
au  maire  de  Partlienay;  Jagliii,  ancien  soldat  qui 
avait  été  le  porte-drapeau  de  la  colonne;  Sennechaiit, 
propriétaire  à  Tliénezay;  avec  des  officiers  à  la  demi- 
solde,  des  petits  propriétaires,  d'anciens  militaires  et 
de  simples  journaliers. 

Etaient  contumaces  :  Grandménil ,  Gauchais  , 
Vanc'ten  professeur  Chauvet ,  Chappey,  délég-ué  de 
Rennes;  Heureux  et  Cossin,  délég-ués  de  Nantes; 
Delon,  Pombas,  Moreau,  liivereau,  anciens  officiers^ 


primes  déjà  cilcs,  ou  jieul  coiisullcr  encore,  pour  les  détails  du 
procès  : 

Procès  de  l'e-v-i/énéral  Jiertoa  et  de  ses  co-accusés.  Poi tiers, 
chez  liarbicr,  in-8",  1822.  C'est  le  compte  rendu  que  fit  publier 
la  préfecture. 

Procès  de  la  conspiration  de  Tliouars  et  de  Sauiiiar.  l'oi- 
tiers,  chez  Catiiicau,  in-8",  i8t>  (/|()8  paçes).  Cette  publication, 
oii  l'autorité  vit  de  la  mauvaise  foi  et  de  la  malveillance,  attira 
à  l'imprimeur  un  mois  de  prison  et  1.000  fr.  d'amende. 

Causes  /jo/ilir/nes  célèbres  du  xix"  siècle,  in-8",  1827,  t,  i. 
procès  Berton. 

La  conspiration  Hcrton,  dans  la  Mosaïijue  de  l'Ouest,  publiée 
sous  la  direction  d'Emile  Souvestre,  i844-45.  Nantes,  in-/)'^. 
Paçes  338-.'J/(0  et  .Uii -.'<ljy.  Article  signé  E.  13.  (Eugène  Uonuc- 
Mierej. 


LES  COMPLOTS  DE  SAL.MUU:  LE  GÉiNERAL  BERTON  2o3 

Saumon,  ancien  soldat  de  la  g-endarmerie  d'élite; 
etc. 

Le  jury  était  le  moins  disposé  à  l'indulg'encc.  Ce 
jury,  soig-neusement  trié,  n'était  composé  quedeg-en- 
tilshommes,  anciens  émigrés  ou  anciens  officiers  des 
armées  royalistes.  La  révolution  et  l'ancien  rég-imc 
se  trouvaient  encore  en  présence.  Mais,  cette  fois,  la 
révolution  était  sur  le  banc  des  accusés. 

L'audition  des  accusés  et  de  200  témoins  rempli- 
rent les  audiences  jusqu'au  4  septembre.  Elles  furent 
marquées  par  les  interpellations  passionnées  et  vio- 
lentes du  procureur-g-énéral.  Il  y  mit  le  comble  dans 
son  réquisitoire,  le  5  septembre.  Toujours  injurieux 
pourBerton,  il  montra  plus  de  ménag-ement  pour  le  co- 
lonel Alix  et  surtout  pour  Gaffé,  dont  il  affecta  de  vanter 
les  services  et  le  dévouement  professionnels,  parce 
qu'il  voulut  voir  en  lui  une  victime  de  B.  Constant. 

Il  revint  avec  insistance  sur  la  complicité  des  libé- 
raux, sur  celle  de  Lafayette,  que  n'infirmaient  pas  la 
rétractation  intéressée  de  Baudrillet,  et  la  déclaration 
hautaine  du  g-énéral. 

«...  Les  preuves  morales  abondent,  dit-il,  pour 
établir  cette  complicité.  Mais  les  preuves  matérielles, 
les  seules  sur  lesquelles  on  puisse  établir  une  accusa- 
tion, nous  manquent  contre  les  premiers  instig-ateurs. 
Pourquoi?  Ce  n'est  pas  parce  qu'ils  sont  innocents, 
mais  paroL'  (m'ils   se  caclicut  dorrièie   leurs    séides, 


204  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

parce  qu'ils  s'enveloppent  de  mystère,  parce  qu'ils  ne 
correspondent  que  verbalement,  qu'ils  mettent  en 
évidence  des  gens  qu'ils  bercent  d'espérances  chimé- 
riques et  qu'ils  s'efforcent  ensuite  de  déshonorer. 

«  On  a  dit  que  nous  aurions  pu  nous  dispenser  de 
citer,  dans  l'acte  d'accusation,  les  noms  de  ces  hom- 
mes. Mais  de  quel  droit  nous  dispenserions-nous, 
dans  une  affaire  de  conspiration,  de  faire  connaître 
la  vérité,  de  sig-naler  aux  jurés  et  au  gouvernement  les 
véritables  appuis  sur  lesquels  comptaient  les  conspira- 
teurs ?  Nous  devions,  Messieurs  les  jurés,  vous  ap- 
prendre que  plusieurs  de  ces  accusés  ont  été  trom- 
pés, ont  été  précipités  dans  l'abîme  par  les  noms 
d'hommes  puissants,  parce  que  cette  considération 
peut  vous  déterminer  à  quelque  indulg-ence  pour 
eux  ;  mais  ce  que  nous  avons  dit,  nous  lavons  dit 
hautement  et  à  la  face  de  la  Fi-ance.  Etc.  (i).  ;) 

Les  accusés  avaient  pour  défenseurs  des  avocats  du 
barreau  de  Poitiers.  Berton  avait  demandé  M«  Mes- 
nard,  dubarreau  de  Rochefort,  ou,  à  son  défaut,  Mé- 
rilhou.  On  ne  lui  accorda  ni  l'un  ni  l'autre.  On  lui 
assigna  un  avocat  d'office,  M .  Drault,  avec  lequel  il 
ne  put  communiquer  librement.  Il  présenta  lui-même 
sa  défense.  Elle  ne  fut  ni  habile  ni  sincère.  Il  avait 
raison  de  dire  «  que  le  mouvement  de  Thouars  n'avait 

(i;  Muiti/eiw,  iKt',  ji.  j.îuij. 


LES  COMPLOTS  DE  SAUMUK:  LE  GÉNÉRAL  BERTON  205 

pas  été  préparé  par  lui  ;  qu'il  était  le  fruit  d'un  g-rand 
et  loiiij-  mécoatentemeat  >).  Mais  il  était  mal  venu  à 
prétendre  que  le  mouvement  n'avait  pas  pour  but  de 
renverser  le  gouvernement  du  roi.  Il  se  répandit  en 
plaintes  amères  contre  Woelfeld,  qui  l'avait  livré  ; 
contre  Grandménil  qu'il  accusait,  lui  aussi,  d'être  un 
ag"ent  provocateur;  contre  Mang-in  qui  lui  prodig-uait 
les  accusations  de  lâcheté  et  qui  l'empêchait  de  voir 
ses  fils;  contre  les  précautions  excessives  donton  l'en- 
tourait, ainsi  que  ses  compagnons  (i).  Il  revendiqua 
pour  lui  seul  la  respensabilité  et  dit  en  terminant  : 

((  Je  voudrais  fournir  à  moi  seul  assez  de  sang* 
pour  apaiser  la  soif  de  ceux  qui  en  sont  si  altérés. 
Pendant  ving-t  ans,  j'en  ai  versé  sur  quelques  champs 
de  bataille  :j'y  aiéparg-né  celui  des  émigrés  lorsqu'ils 
se  battaient  contre  nous.  J'en  ai  sauvé,  comme  bien 
d'autres  de  mes  compag-nons  l'ont  fait,  et  cette  g"éné- 
rosité  avait  alors  ses  dang-ers.  Je  n'ai  jamais  fait  cou- 
ler le  sang"  français.  Celui  qui  me  reste  est  pur  :  il 
est  tout  français. 

«J'ai  exposé  longtemps  ma  vie  avec  gloire  pour  mon 
pays.  Si  je  devais  la  perdre  par  la  main  de  mes  con- 

(i)  L'autorité  déployait,  en  effet,  des  rigueurs  injustifiables. 
Les  accusés  n'étaient  conduits  à  l'audience  qu'enchaînés  et  dans 
ies  voitures  fermées. 

Le  général  Malartic,  qui  commandait  à  Poitiers,  avait  mis  la 
nlle  en  état  de  siège.  Toutes  les  rues  aboutissant  au  tribunal 
';laicnt  barrées  par  les  troupes.  Des  patrouilles  parcouraient  les 
.'Ues  pendant  le  jour,  et  jjendanl  la  rmit  multipliaient  les  rondes. 

12 


206  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

cito3'ens,  je  leur  présenterais  encore  ma  poitrine  avec 
le  même  courag-e  que  j'ai  toujours  montré  devant  les 
ennemis  de  la  France.  Nos  noms,  Messieurs,  seront 
inscrits  ensemble  dans  l'histoire.  La  France  et  l'Europe 
nous  jugeront  sévè'rement  et  sans  partialité.  Quoi  qu'il 
puisse  arpdver.  mon  cœur  n'a  rien  à  craindre,  et  ma 
devise,  comme  die  a  toujours  été.  sera  celle-ci  :  dulce 
et  décorum  est  pro  patria  mon'.  ;)  (6  septembre.) 

Les  plaidoyers  et  les  répliques  occupèrent  plusieurs 
audiences.  Après  la  clôture  des  débats,  le  ii  septem- 
bre,^Bertonprit  encore  la  parole  et  sollicita  noblement, 
éloquemment,  l'indulg'ence  du  jury  pour  ses  compa- 
g-nons  : 

((  J'ai  déjà  eu  l'honneur  de  vous  le  dire,  Messieurs 
les  jurés,  si  votre  conscience  réclame  du  sang",  je  vous 
offre  le  mien,  je  vous  donne  ma  vie.  Mais,  au  nom  de.! 
l'humanité .  au  nom  de  votre  propre  honneur,  épar-' 
gnez,  je  vous  en  supplie,  les  hommes  qui  ont  marché 
avec  moi.  Ils  furent  trompés,  entraînés.  Ces  hommes, 
enfermés  dans  des  cachots  où  leur  pauvreté  ne  leur 
permet  de  recevoir  aucun  secours,  ont  souffert,  depuis, 
sept  mois,  toutes  les  horreurs  de  la  captivité  la  pluffl 
rig-oureuse.  Rendez-les  à  leurs  familles.  Leurs  parents,! 
leurs   enfants    et  leurs  femmes   vous  béniront  ;  vos], 
noms  ne  seront  pas  oubliés  dans  leurs  prières,  votre! 
sommeil    en    sera   j)his   tranquille,  et  aucun  remords 
u';iiril('ra  vus  coiiscit-nces.  »  , 


i 


LES  COMPLOTS  DE  SAUMUR  :  LE  GÉNÉRAL  BERTON  207 

Le  président,  le  conseiller  Parig-ot,  résuma  les  dé- 
bats, avec  une  partialité  qui  fit  de  ce  résumé  un  der- 
nier réquisitoire,  et  le  jury  se  retira,  à  midi,  pour 
délibérer  sur  les  878  questions  qui  lui  furent  posées. 
A  neuF  heures  du  soir,  il  rendit  son  verdict,  et  la 
cour  prononça  le  jugement. 

Berton,  Caffé,  Fradin,  Sennechaut,  Jaglin  et  Sau- 
g-é  étaient  condanmés  à  mort,  comme    coupables   de 
omplot,  d'attentat  et  de  non-révélation. 

Alix, déclaré  coupaljle  seulement"de  non-révélation, 
tait  condamné  à  cinq  ans    de   prison  ;  les  autres,  à 
des  peines  variant  de  cinq  ans  à  un  an.   Deux  seule- 
ment, sur  quarante,  étaient  acquittés. 

Deux  jours  après,  le  i3  septembre,  la  cour,  statuant 
sur  les  contumaces,  sans  l'assistance  du  jurv.  con- 
Jamna  à  la  peine  de  moi"t  :  Grandménll,  Gauchais, 
hauvet,  Chappey,  Heureux,  Cossin ,  Delon  (déjà 
rappé  par  le  conseil  de  guerre  de  Tours),  Moreau, 
Pombas,  Rivereau  et  Saunlon  ;  quatre  autres  à  cinq 
ms  et  un  an  de  prison.  Un  seul  était  acquitté  (i). 

Les  six  condamnés  à  mort  se  pourvurent  en  cassa- 
ion.  Les  femmes  de  Fradin  et  de  Sennechaut,  parties 
Dour  Paris^  oljtinrent  la  grâce  de  leur  mari,  par  l'in- 
;ercession  de  Madame  et  de  la  duchesse  de  Berry.  Le 

(i)  Nous  retrouverons  plus  tard  quelques-uns  de  ces  contu- 
naces.  Ils  étaient  destinés  à  de  nouvelles  aventures,  et  aussi 
i  de  nouvelles  condamnations. 


20R  LKS  COMPLOTS  MILITAIRES 

pourvoi  des  quatre  autres  fut  rejeté.  La  nouvelle  en 
arriva,  le  5,  de  g-rand  matin.  Elle  fut  aussitôt  com- 
muniquée à  Berton  et  à  Gaffé,  dont  l'exécution  devait 
avoir  lieu  à  Poitiers.  Gaffé  se  donna  la  mort  en  s'ou- 
vrant  l'artère  crurale  avec  un  canif  qu'il  avait  pu  se 
procurer.  Berton  fut  conduit  à  l'échafaud  vers  midi . 
((  A  onze  heures,  disent  les  journaux  du  temps, 
l'exécuteur  arriva,  et  coupa  le  collet  de  son  habit. 
«  Ne  pouviez-vous  vous  contenter  de  le  rabattre  ?  » 
lui  dit-il.  On  le  fît  ensuite  passer  dans  une  pièce  où 
l'attendaient  deux  missionnaires.  «  Dispensez-vous 
de  m'accompag-ner,  Messieurs,  leur  dit-il;  je  sais  aussi 
bien  que  vous  tout  ce  que  vous  pouvez  me  dire.  » 
Lorsqu'il  monta  dans  la  charrette  qui  devait  l'emme- 
ner, les  deux  missionnaires  l'y  suivirent  et  se  placè- 
rent l'un  à  sa  droite,  l'autre  à  sa  g-auche.  Gomme  il 
avait  les  mains  attachées  derrière  le  dos,  il  pria 
l'exécuteur  de  se  mettre  derrière  lui  de  peur  qu'un 
fort  cahot  ne  le  fît  tomber.  Durant  la  marche^  Berton 
promenait  autour  de  lui  des  regards  calmes  et  assu- 
rés. Arrivé  au  pied  de  l'échafaud,  il  en  monta  les 
marches  avec  fermeté.  Les  deux  missionnaires  l'y 
suivirent,  et  comme  ils  persistaient  à  lui  parler,  il  .0 
leur  dit  :  «  laissez-moi  tranquille!  «Puis  il  cria  d'une  " 
voix  forte  :  Vive  la  France,  vive  la  liberté!  Etendu 
sur  la  planche  fatale  et  la  tète  sous  le  couteau,  il  fît  |l 
entendre  ce  nouveau  cri  :  encore  une  fois,   vive  In 


i| 


LKS  COMPLOTS  Î)E  SAUMUR:  LPl  GENKRAL  BERTON  209 

liberté!  Vive  la  France  !  Il  y  avait  peu  de  specta- 
teurs ;  toutes  les  fenêtres  de  la  place  où  se  faisait 
l'exécution  étaient  fermées  (i).  » 

Le  7,  Jag-lin  et  Saug-é,  dont  le  jug-ement  avait 
placé  l'exécution  àThouars,  y  subirent  leur  peine.  Ja- 
g-lin  (35  ans)  était  abattu.  Saug-é  (56  ans),  qui  n'avait 
pas  cessé  de  montrer  beaucoup  de  courag'e  et  même 
de  g'aîté,  mourut  en  criant  :  Vive  la  République  ! 
«  Cri  inconnu  de  la  g-énération  nouvelle,  et  dont  la 
g'énération  de  l'Empire  elle-même  avait  perdu  la  si- 
g-nification,  invocation  solitaire  que  les  journaux  de 
tous  les  partis  rapportèrent  avec  un  sentiment  de 
profonde  surprise  (2).  » 

Gomme  on  l'avait  vu  dans  les  complots  de  l'Est, 
d'autres  procès  sortirent  du  procès  principal,  pour 
étendre  encore  et  prolong-er  les  conséquences  de  ces 
malheureux  événements. 

(i)  Signalement  du  général  Berton  : 

«  Taille  de  i'"77,  âgé  de  5i  ans,  cheveux  gris,  front  haut, 
sourcils  bruns,  yeux  châtains,  nez  gros,  bouche  reioyenne,  barbe 
brune,  menton  rond,  visage  ovale  et  maigre  ;  les  pommettes 
des  joues  saillantes,  l'air  hagard  ;  fortes  moustaches,  noires  et 
plates.  Mouvements  très  vifs,  u  Arch.  Nat.  (Note  de  police.) 

(s)  Vaulabelle,  t.  v,  ch.  5.  —  «  Niort,  le  8  octobre  i S'? a.  J'ai 
l'honneur  d'informer  V.  E.  que  les  deux  condamnés  Jaglin  et 
Sauge  ont  subi  leur  jugement  hier,  7  du  mois,  à  midi,  dans  la 
ville  de  Thouars.  i 

«  Sauge  a  proféré  avant  sa  mort  les  cris  de  Vive  la  liberté  I 
et  Vive  la  République  1 

«  L'exécution  a  eu  lieu  avec  l'ordre  le  plus  parfait.  La  plu ç 
grande  consternation  était  répandue  parmi  les  habitants.  Cet  acte 
de  justice  a  produit   une   impression  profonde  sur  les' esprits. 

42. 


210  LES   COMPLOTS  MILITAIRES 

Le  3o  janvier  1828,  la  Cour  d'assises  du  Loiret 
jug-ea  les  complices  de  Berton  qui  avaient  essayé  de 
relever  l'entreprise.  Il  y  en  avait  trois  présents  :  Bau- 
drillet,  Dclalande.  Duret,  sabotier  à  Cheinillé,  et  cinq 
contumaces  :  Grandménil,  Fournier,  ancien  maire  de 
Saumur,  Poulain,  Bouheau  et  Paur,  naturaliste  au 
Jardin  des  Plantes  et  parent  de  Woelfeld. 

Baudrillelet  Duret  furent  condamnés  à  mort,  le  pre- 
mier, comme  complice  d'une  conspiration  tendant  à 
renverser  le  i^'ouvernement  ;  le  second,  pour  tentative 
d'embauchag-e.  Delalande,  sauvé  par  l'habileté  de  son 
avocat,  s'en  tira  avec  trois  ans  de  prison.  Toutefois^ 
ja  peine  des  deux  premiers  fut  commuée  en  ving't  ans 
d'emprisonnement.  La  Cour,  jug-eant  ensuite  sans 
l'assistance  du  jury,  condamna  quatre  des  contumaces 
à  la  peine  de  mort,  et  Paur  à  dix  ans  de  bannisse- 
ment. 

Enfin^  le22  novembre  1828,  et  le  i4  décembre  18:^ '1 
quatre  contumaces  du  procès  Berton  étant  tombés  en- 
tre les  mains  de  la  justice,  Gauc/iais,  Sannion,  A'o- 
nct.  officier  du  train  d'artillerie  à  la  demi-solde,  et 
Mdlécol ,  ancien  cuirassier,  furent  condamnés  par  la 
Cour  d'assises  de  la  Vienne:  Gauchais  et  Saunion,  à 
mort,  les  deux  autres  à  de  la  prison. 

On  fit   g-râce  de   la    vie  à   Gauchais,    au  prix    de 

l>ps  libi-raiix  soiil   ici  ciïr.iyi'-s;  ni  •<iliMii'if>iix.  »   /TriTrf  dfs  Df^iix- 
Scvrcs  .111  tiliriisiri' lie  rinlri-inir.  A.  .\  .    I).  (iiïy'i. 


LCS  COMPLOTS  DE  SAL'Ml'R.  LE  CENÉHAL  BERTOX  211 

ving-t  ans  de  prison.  11  en  fît  cinq.  La  peine  de  Sau- 
nion  fut  convertie  en  travaux  Ibrcés  à  perpétuité, avec 
exposition  publique  et  flétrissure. 

Le  complot  de  Saunuir  fut  le  troisième  et  le  dernier 
des  grands  complots  organisés  contre  les  Bourbons. 

Celui  du  19  août  1820  était  surtout  militaire  ;  celui 
de  Belfx)rt  était  l'œuvre  de  la  Charbonnerie  ;  celui  de 
Saumur  appartint  aux  Chevaliers  de  la  liberté.  Le 
premier,  au  cœur  même  de  Paris,  était  le  plus  dan- 
g'ereux  ;  le  second  était  trop  éloigné  du  centre  ;  le 
troisième  avait  le  même  défaut  ;  mais  la  Bretag^ne 
offrait  une  base  de  résistance  qu'on  n'aurait  pas  trou- 
vée en  Alsace. 

Ce  complot  avait  plus  de  chances  de  succès  qu'on 
ne  l'a  cru  g"énéralement.  Sans  renverser  la  monarchie, 
il  était  capable  de  lui  susciter  de  sérieuses  difficultés, 
si  l'on  song-e  aux  intellig-ences  ([ue  le  parti  possédait 
dans  toutes  les  garnisons  de  l'Ouest.  Mais  il  y  fallait  de 
la  rapidité  et  de  l'audace.  Bertonn'y  mit  que  dessci-u- 
pules  et  des  lenteurs.  Ce  complot  est  le  seul  qui  ait  eu 
uncommencement  d'exécution,  pour  dégénérer,  pres- 
que aussitôt,  en  manifestation  armée,  mais  pacifique. 

Cet  échec  n'en  inspira  pas  moins  au  gouvernement 
une  politique  nouvelle  et  rig-oureuse.  Berton  et  ses 
complices  ne  furent  que  les  dernières  victimes  de  cette 
funeste  entreprise.  Il  y  en  avait  eu  d'autres,  comme 
nous  allons  le  voir. 


CHAPITRE  VIT 

Les  quatre  sergents  de  La  Rochelle. 

L'année  1822  fut  néfaste  pour  la  Restauration. 

Elle  fut  marquée  par  des  procès  politiques  qui  rame- 
nèrent aux  mauvais  jours  de  18 16.  De  nombreuses 
condamnations  capitales  furent  prononcées,  dont  dix 
suivies  d'exécution.  En  faisant  fusiller Sirejean  et  Ca- 
ron,  en  dressant  Téchafaud  où  montèrent  le  capi- 
taine Vallé,  les  quatre  serg-ents  de  La  Rochelle,  Ber- 
ton  et  deux  de  ses  obscurs  complices,  le  g-ouverne- 
ment  cédait-il  seulement  aux  passions  de  l'extrême 
droite  triomphante  avec  l'avènement  du  ministère 
Villèle  ?  (i5  décembre  1821.) 

Il  cédait  encore  et  surtout  à  la  peur.  Au  sortir  delà 
tranquillité  parfaite  dans  laquelle  s'était  écoulée  l'an- 
née 182 1,  il  fut  brus(juement  réveillé  par  un  dang-er 
que  sa  police  n'avait  su  ni  prévoir  ni  prévenir.  Il  se 
vil  menacé  par  une  immense  et  mystérieuse  conspi-  ■ 
ration,  dont  les  intelligences  s'étendaient  jusqu'au  de-  ^ 
hors,  et  dont  les  liens  se  resserraient  de  plus  en  plus 
autour  (le  lui.   Il  crut  voir  reparaître  le  spectre  de  la 


LES  QUATRR  SRRGKNTS  DE  LA  ROCHELLE       213 

Révolution,  et,  sous  le  coup  de  cet  affolement,  en 
quelques  semaines,  il  multiplia  les  rigueurs.  On  peut 
dire  les  cruautés  (i). 

Il  frappa,  non  seulement  tout  commencement  d'e- 
xécution (il  n'y  en  eut  qu'à  Saumur),  mais  encore 
toute  tendance  au  complot.  Et  la  simple  participa- 
tion aux  sociétés  secrètes  devint  un  crime  que  la  mort 
seule  était  capable  de  punir.  Voilà  ce  qu'on  vit  dans 
le  procès  de  Nantes,  qui  n'attelg-nit  que  des  contu- 
maces ;  dans  celui  de  Toulon,  dont  fut  victime  le  ca- 
pitaine Vallé  ;  surtout  dans  celui  de  Paris,  dirig-é 
contre  les  serg"ents  de  La  Rochelle. 

Dès  1817,  la  Bretag"ne  était  entamée  par  un  vio- 
lent esprit  d'opposition .  Nantes,  en  était  le  fo^-er,  et 
de  Nantes  des  relations  s'étaient  établies  avec  les 
principales  villes  de  la  rég"ion  :  Rennes,  où  la  jeunesse 
libérale  témoig-nait  d'une  turbulence  que  le  g-énéral 
(le  Coutard  s'employait  à  prévenir  ou  à  comprimer  : 
Brest,  où  l'on  sifflait  les  fonctionnaires  de  passag-e, 
comme  Bellart,  et  où  la  présence  des  missionnaires 
excitait  des  désordres  qui  déterminaient  l'envoi  de 
Lauriston  (septembre  1820). 

Le  voisinage  de  la  côte,  le  souvenir  des  g'uerres 
civiles,  l'antag-onisme  plus  vivace  qu'ailleurs  entre 
l'ancienne  noblesse  et  la  bourgeoisie  contribuaient  à 

(t)  Cf.  Guizot,  Des  conspirations  et  de  la  justice  politique, 
in-80,  i8'>'>,  rhcz  L.ndvoc.-it. 


2U  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

y  ouvrir  l'armée  aux    influences  du   dehors  et   à   la 
propag-ande  libérale. 

Ces  menées  rencontraient  dans  le  g'énéral  Despi- 
nois,  qui  commandait  à  Nantes  la  12^  division  mili- 
taire, un  adversaire  aussi  habile  que  peu  scrupu- 
leux. 

Sans  atteindre  au  fâcheux  renom  des  Donnadieu 
et  des  Canuel,  le  g"énéral  Despinois  est  de  ceux  dont 
les  services  militaires  ont  été  compromis  par  la  po- 
litique. Général  des  armées  de  la  République,  il 
avait  été  de  bonne  heure  un  des  instruments  de  l'am- 
bition, et,  on  ajoutait,  de  la  police  de   Bonaparte. 

Rallié  aux  Bourbons  en  i8i4,  et  chargé  du  com- 
mandement delà  i''«division  militaire  en  i8i5,ils'était 
associé  aux  ressentiments  de  la  deuxième  Bestaura- 
tion  contre  le  maréclial  Ney,  avec  un  zèle  qui  lui 
avait  mérité  le  titre  de  comte,  en  1816.  Appelé  à  la 
12.  division,  en  1 821,  en  remplacement  du  g-énéral 
baron  Pêcheux,  il  sig"nalait  avec  sa  clairvoyance  de 
policier  les  prog-rès  du  mauvais  esprit  dans  l'Ouest,  et 
j)articulièrement  dans  l'armée. 

Dans  un  long' rapport  adressé  au  ministre  de  la 
g-uerre  (le  duc  de  Bcllnno),  il  écrivait,  le  G  février 
1822  : 

«...  Les  auteurs  des  menées  actuelles  en  ont  donc 
fait  (d(;  Nantes)  un  de  leurs  (|n;.rtiers  g-énéraux. 
TiCiir  |il;iii   d'oitiM-alidii  cnilu'.issc  la  j)Iii])art  des  villes 


I 

I 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        215 

et  des  départements  de  l'Ouest.  Mais,  à  mes  veux, 
c'est  la  partie  d'un  plan  beaucoup  plus  vaste  auquel 
le  comité  directeur  aurait,  donné  l'avis  et  imprimerait 
le  mouvement. 

«  Quoiqu'il  en  soit  de  cetteprésomption,  l'Ouest  e>.t 
maintenant  travaillé  par  ses  agents  et  le  mode  de 
préparation  répond  à  celui  d'exécution  Sug-gestions 
perfides,  excitations  à  la  trahison  et  à  la  révolte,  em- 
bauchag-e  de  militaires  et  d'habitants,  solidarité  et 
responsabilité  communes  à  tout  événement,  on  trouve 
tout  cela  dans  leurs  associations  secrètes... 

((  Leur  principal  moyen,  leur  espérance  favorite, 
c'est  d'agir  sur  la  troupe  et  de  l'entraîner  à  la 
défection,  non  en  s'altaquant  aux  masses,  mais  en 
attirant  et  en  corrompant  les  individus.  C'est  ainsi 
qu'ils  ont  agi  à  Saumur,  à  Belfort,  à  Nantes,  et  qu'ils 
opéreront  dans  toutes  les  villes  de  g-arnison. 
Etc.  (i),  » 

Avant  le  mouvement  de  Saumur,  un  complot  avait 
été  préparé  à  Nantes,  dans  le  i3e  delig-ne.  Averti  par 
deux  de  ses  espions,  les  serg-ents-majors  Fejdit 
et  Ranvaud,  Despinois  décida  l'arrestation  de  plu- 
sieurs  officiers    qui   réussirent   à  s'échapper   (6    fé- 

(i)  Arcli.  Nat.  F.  7.  O660.  D.  iSg.  (Complot  de  Nantes.)  — 
Sur  le  général  Despinois,  né  à  Valenciennes  en  1764,  mort  en 
1848,  voir  Archives  du  Nord.  L  49,  3»  série.  Sur  son  administra- 
tion à  Paris,  en  1810,  voir  les  Mémoires  du  comte  de  Roclic- 
ciioiiarl,  qui  était  alors  commandant  de  place. 


216  LliS  COMl'LOÏS  MILlTAlKES 

vrier).  On  ne  put  metti'o  la  main  que  sur  quelques 
serg-ents-majors  et  plusieurs  civils,  anciens  officiers 
de  l'armée  impériale,  qui  furent  traduits,  les  1 4  et  1 5 
juin  suivants,  devant  la  Cour  d'assises  de  la  Loire" 
Inférieure. 

Les  accusés  étaient  au  nombre  de  douze,  six  pré- 
sents :  MoJineron-Dupin,  propriétaire,  ancien  capi- 
taine de  cuirassiers;  Bonnet,  adjudant  sous-officier 
au  i3^;  Villedary,  Lerat,  Riboulet,  Puybaraiid, 
sergents-majors,  et  six  contumaces  :  Delahaye, 
Gamelon,  Raymond,  lieutenants;  Fourré,  Dupuy, 
propriétaires,  anciens  officiers  de  la  g-arde;  Baiidry, 
propriétaire,  ancien  officier  supérieur  aux  chasseurs 
de  la  Vendée. 

Ils  appartenaient  tous  à  l'association  des  carbo- 
nari  dont  l'acte  d'accusation  exposait  pour  la  pre- 
mière fois,  avant  celui  de  Marchang-j',  mais  d'une 
manière  incomplète,  l'org-anisation  et  le  mode  d'ac- 
tion. On  y  lisait  que,  le  12  janvier,  une  réunion  avait 
eu  lieu  chez  un  des  officiers  contumaces  pour  la 
l'éception  de  trois  nouveaux  adeptes;  qu'un  individu, 
que  l'on  disait  être  délég-ué  du  Mans  ou  de  Sauinur, 
y  avait  présidé  et  prononcé  un  discours  semblable  à 
celui  qui  venait  de  faire  condamner  Vallc  par  la  Cour 
d'assises  du  Var;  qu'on  avait  ensuite  formé  le  projet 
de  renverser  le  g-ouvernement,  etc. 

Ces  faits,  puisés  uniquement  dans  la  dénonciatiuu 


icrs 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE  217 
1.  s  deux  sous-officiers  Feydit  et  Ranvaud,  étaient 
■ii'Tg-iquement  contestés  par  les  prévenus.  Ceux-ci 
nspiraient  d'ailleurs  un  vif  intérêt.  Ils  bénéficiaient 
le  l'antipathie  qui  s'attachait  à  Despinois,  ainsi  qu'à 
attitude  d'un  ré-iment  suisse  en  g-arnison  à  Nantes. 
Is  lurent  acquittés  au  milieu  de  transports  de  joie 
|ui  dé-énérèrent  en  désordres.  Les  Suisses  charg-è- 
nt  pour  disperser  les  rassemblements  et  plusieurs 
■1  sonnes  reçurent  des  coups  de  sabre.  Despinois  fut 
ifllc  sur  les  promenades  et  au  théâtre.  Un  journal  de 
wmtes,  l'Ami  de  la  Charte,  qui  prenait  parti  pour 
■s  tapageurs,  fut  condamné  à  deux  mois  de  prison 
t  4-000  francs  d'amende.  Et  quelques  semaines 
[Mes,  la  Cour  d'assises,  jug-eant  sans  l'assistance  du 
ir.v,  condamna  cinq  des  contumaces  à  la  peine  de 
l'Tt.  Baudry  fut  acquitté. 

Dépareilles  ri-ueurs,déplovéescontrele  simple  délit 

association,  expliquent  le  sort  du  capitaine  Vallé. 

J.e  capitaine  Vallé  doit  à  sa  fin   tragique  l'intérêt 

H   s'est  attaché  à  son  nom,  et  le   souvenir  qu'en  a 

i   la   ville   de   Toulon.  Sans   l'échafaud,  sa   vie 

ait  été  que  l'histoire   obscure  et  banale  de  tant 

très  officiet-s  à  la  demi-solde  qui,  des  années  de 

■'iieetd'aventures.u'avaient  conservé  que  la  misère 

•Mis  cachaient,  et  leur  épée  qu'ils  montraient   tou- 

,"!■.>    (l). 

'    l'our  cet  épisode,  je  ue  peux  que  renvoyer  à  un  livre  plein 

13 


iidt 
aiii' 


218  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Né  à  Arras,  ea  1785,  d'une  famille  modeste,  Vallé 
s'était  en^ag-é  à  quinze  ans,  et   il  avait  fait  ses  pre- 
mières armes  à  Marengo.  Après  avoir  fait  toutes  les 
campag-nes  de  l'Empire,   il  était  capitaine  aux  chas- 
seurs à  cheval  de  la  garde  à  la  fin  de  181 3.  Mis  à  la 
demi-solde,  en  i8i4,  placé  sous  la  surveillance  de  la 
police  en  1816,  forcé  de  se  réfugier  à  Bruxelles,  puis 
d'ouvrir  une  salle  d'armes  à  Arras, pour  vivre,  il  était 
de  ceux   qui   entrèrent    avec  empressement  dans  la 
Charbonnerie.  Il  allait  partir  pour  la  Grèce  insurgée 
et  il  organisait  à  Marseille  une  compagnie  de  volon- 
taires,  quand  il  fut  retenu  par  l'amitié  et  les  projets 
du  commandant  Caron,  du  5«de  ligne  (janvier  1822). 
De  Marseille,  il  était  allé  à  Toulon,  où  se  trouvaient 
ég-alement  beaucoup   d'officiers    en  inactivité.  Nous 
savons  déjà  qu'il  y  fut  arrêté.  Voici  dans  quelles  cir- 
constances. 

Le  7  janvier,  il  avait  réuni  quelques-uns  de  ces 
officiers  dans  un  café,  où  il  leur  offrit  à  déjeuner.  Il 
commença  par  se  plaindre  de  l'inQuence  croissantt 
des  nobles  et  des  prêtres,  en  laissant  entrevoir  Tes 
pérance  d'un  avenir  meilleur.  Puis  il  dit  qu'il  faisan 

de  vie  et  de  passion  :  Le  capitaine  Vallé  ou  l'Armoe  sous  la  lies 
lauralion,  par  Dalasta.  iSSiJ,  ia-i8  (liSy  pages).  -  L'auteur elai 
maire  de  Toulon.  Sur  la  mort  de  Vallé,  on  trouvera  une  bell 
page  dans  \c^  Ménioirci  du  senjeiit  Cnillcinard,  u  vol.,  i8-!0,  in 
8",  que  L)ulasta  ne  semble  pas  avoir  connus.  Uuillemard  assistai 
à  rc.\cculiou. 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        219 

partie  d'une  société  secrète  qui  avait  de  nombreux 
affiliés  dans  l'armée  et  dans  la  population.  Vers  la  fin 
du  repas,  les  têtes  s'échauffant, il  donna  lecture  d'une 
sorte  de  programme  expliquant  lebutet  les  conditions 
de  l'œuvre. 

Ce  jour-là  même,  les  journaux  venaient  d'annoncer 
la  découverte  du  complot  de  Belfort.  La  coïncidence 
de  cette  nouvelle  avec  lespropositions  qui  leur  étaient 
faites,  sans  ménag-ement,  dans  un  lieu  public,  excita 
les  défiances  des  convives.  Un  d'eux,  le  capitaine 
Sicard,  de  l'ancienne  g-arde,  les  exprima  en  termes 
blessants  pour  Vallé,  en  le  traitant  d'ag-ent  provoca- 
teur. Une  querelle  éclata,  et  Sicard  envoya  chercher 
le  commissaire  de  police.  A  la  vue  du  mag-istrat, 
Vallé  déchira  son  prog-ramme,  en  jeta  les  morceaux 
par  la  fenêtre,  et  se  laissa  arrêter. 

Gomme  dans  ses  imprudentes  confidences  sur  les 
forces  dont  disposait  la  Charbonnerie  à  Marseille, 
Vallé  avait  prononcé  plusieurs  noms,  on  arrêta,  à 
défaut  de  Caron,  qui  avait  pu  s'échapper,  quelques 
autres  personnes,  parmi  lesquelles  Salomon,  officier 
piémontais  réfug'ié,  Blanchard  et  Renaud,  officiers  en 
réforme,  etc. 

Vallé  comparut  avec  elles  devant  la  Cour  d'assises 
du  Var,  convoquée  extraordinairement  à  Toulon, 
sous  l'inculpation  de  complot  tendant  à  renverser  le 
g'ouvernement.  Cette  accusation  reposait  uniquement 


220  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

sur  le  programme  lu  par  Vallé,  dont  la  police  avait 
recueilli  et  rassemblé  les  morceaux,  et  sur  quelques 
aveux  de  participation,  échappés  à  plusieurs  prévenus 
au  début  de  l'instruction,  mais  rétractés  par  eux  à 
l'audience.  Ce  programme  et  ces  aveux  n'étaient  pas 
des  charg-es  bien  lourdes.  Vallé  n'en  fut  pas  moins 
condamné  à  mort^  ainsi  que  Caron,  contumace. 

Il  fut  exécuté  le  lo  juin,  à  midi.  Il  montra  la  plus 
g-rande  fermeté.  Après  avoir  bien  déjeuné,  il  fut  con- 
duit à  la  porte  d'Italie,  à  pied.  Sur  la  route,  il  s'arrêta 
devant  un  débit  de  liqueurs,  et  se  fit  apporter  un  pe- 
tit veri'e  qu'il  but  gaiement  «  à  la  France,  et  aux 
braves  !  »  Au  pied  de  l'échafaud,  il  repoussa  une 
dernière  fois  l'assistance  des  prêtres  qui  l'avaient  ac- 
compagné, et  se  livra  à  l'exécuteur  (i). 

Mais  de  toutes  les  victimes  de  ce  temps,  il  n'en  est 
pas  qui  aient  excité  autant  de  sympathies,  ni  qui  aient 
laissé  autant  de  regrets  que  les  sergents  du  45"  de 
ligne  connus  sous  le  nom  des  quatre  sergents  de  La 
Rochelle.  La  légende  s'est  faite  autour  de  leur  infor 
tune.  L'histoire  suffit  à  la  rendre  touchante. 

Le  45"  avait  été  formé  à  Chartres,  en  i8i6,  des 
débris  de  l'armée  de  la  Loire.  Beaucoup  de  soldats 
étaient  d'anciens  sous-officiers  de  l'Empire;  plusieurs 


(i)  En  i83i,  une  grande  manifestation  eut  lieu  au  cimetière 
de  Toulon,  à  la  mémoire  de  Vallé,  et  un  monument  lui  fut  élevé  j 
par  souscriiilion  publinue,  en  j83;i. 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        2?l 

anciens  capitaines  étaient  ég-alement  restés.  Ils  furent 
j   éliminés,   en    1820,  par  le  zèle  royaliste   du  colonel 
marquis  de  Toustain,  ancien  émigré.  Aussi   l'esprit 
du  rég'iment  devint  hostile  à  la  monarchie. 

Le  45^  vint  tenir  g-arnison  à  Paris,  en  1821.  Ses  deux 
bataillons  furent  casernes,  l'un  rue  du  Foin-Saint-Jac- 
ques, l'autre  rue  Jean-de-Beauvais.  C'était  le  quar- 
tier des  Ecoles,  voisinage  dangereux.  Etudiants  et 
soldats  se  rapprochèrent,  et  le  sergent-major  Bories 
rencontra  un  de  ses  anciens  condisciples. 

Bories  était  né  en  1795,  à  Villefranche  d'Aveyron, 
d'une  famille  de  paysans.  Enrôlé  de  bonne  heure,  il 
était  sous-officier  dans  l'armée  impériale  et  fut  blessé 
à  Waterloo.  Licencié,  il  avait  repris  du  service  dans 
la  g-arde  royale,  d'où  il  était  passé  comme  serg-ent- 
major  au  45®.  Brave,  intelligent,  Instruit,  il  portait 
un  goût  passionné  à  l'histoire  militaire  de  la  Révo- 
lution et  de  l'Empire.  Condamné  à  l'inaction  qui  suc- 
cédait à  tant  de  luttes,  il  souffrait  de  ce  malaise  qui 
tourmentait  alors  l'armée  et  qu'a  décrit  si  éloquem- 
ment  de  Vig-ny,  pour  l'avoir  ressenti  lui-même  (t). 
L'ami  de  Bories  était  franc-maçon.  Bories  ne  tarda 
pas  à  le  devenir.  Derrière  la  loge  maçonnique,  on 
lui  laissa  entrevoir  une  initiation  nouvelle  et  plus 
haute,  celle  de  la  Charbonnerie.  Il  la  subit.  A  peine 

(i)  A.  de  Viçuy,  Servitude  et  grandeur  militaire.  Introduc- 
tion. 


222  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 


affilié,  il  recruta  à  son  tour.  La  première  recrue  dans 
le  rég-iment  fut  le  soldat  Lefevre,  ancien  serg-ent  des 
Gent-Jours,  auquel  la  Restauration  avait  enlevé  ses 
g-alons(i). 

En  peu  de  jours,  Bories  eut  initié  trois  sergents- 
majors,  Pommier,  Labouré  et  Castille;  quatre  ser- 
gents^ Goubin,  Hue,  Cochet  et  Barlet;  trois  capo- 
raux, Gauthier,  Thomas,  Lecoq.  Goubin  conquit  à 
l'association  le  sergent  Raoulx  et  le  caporal  Demait  ; 
Pommier  fit  recevoir  le  serg-ent  Dutron  et  le  fusilier 
Bicheron;  Labouré,  le  serg-ent  Asnès,  et  Raoulx  le 
sergent  Perreton. 

Au  mois  de  décembre  182 1,  la  plupart  des  sous- 
officiers  du  rég-iment  appartenaient  à  la  Charbonnerie. 
Il  était  inutile  d'initier  les  soldats.  On  était  assuré  de 
leur  obéissance  aux  sous-officiers. 

Dans  les  premiers  jours  de  janvier  1822,  le  rég-i- 
ment reçut  l'ordre  de  quitter  Paris  pour  La  Rochelle. 
Désireux  de  soutenir  le  zèle  de  ses  compag-nons  et  de 
leur  prouver  que  la  vente  militaire  dont  il  était  le 
chef  se  rattachait  à  une  vaste  association  politique, 
Bories,  qui  avait  éUi  admis  à  voir  Lafayette,  voulut 
les  mettn;  ou  contact  avec  la  vente  centrale  à  laquelle 


(i)  LdV'vrc  a  laisse  de  iirccieux  rciiscii^ncmcnts  sur  celle  af- 
faire dans  ses  Soiii>(':ni/:s  de  la  (^.onxpiration  de  La  Rochelle, 
dite  des  (Jualre  Sergents.  ]\oiicn,  in-8",  iS/if)  (((7  pages).  C'est 
la  réunion  de  plvisicurs  articles  insérés  dans  la  Hinnie  de  liuucn 
el  de  la  Niiriiunnlie. 


1 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        223 

il  était  délég-ué.  Cette  vente,  dite  Washing-ton,  était 
présidée  par  un  avocat  du  nom  de  Baradère.  Les 
membres  les  plus  actifs  en  étaient  Hénon,  ancien 
militaire,  chef  d'institution  dans  le  faubo  urgSaint- 
Marcel  ;  Gauran,  chirurg-ien  à  l'hôpital  Baujon,  et 
Rozé,  employé  d'une  compao-nie  d'assurances. 

Un  déjeuner  fut  convenu  chez  un  marchand  de 
vins  de  la  rue  Descartes,  derrière  l'ég-Iise  Saint-Etienne- 
du-Mont,  à  l'enseig-ne  du  Roi  Clovis.  Il  y  assista,  avec 
les  principaux  sous-officiers,  trois  délégués  de  la  vente 
centrale.  Hénon  prononça  un  discours  dans  lequel  il 
fit  l'élog-e  des  armées  de  la  République.  Il  dit  que 
l'armée  nouvelle  se  montrerait  digne  de  son  aînée, 
et  qu'elle  imiterait  l'exemple  des  bataillons  espagnols 
conduits  par  Riego  et  Ouiroga.  La  devise  nettement 
formulée  par  Hénon  fut  :  République,  Constitution 
de  ijgi.  Il  ajouta  qu'il  fallait,  à  chaque  heure  du 
jour  ou  de  la  nuit,  se  tenir  prêt  à  répondre  à  l'appel 
de  la  révolution  libératrice.  Ce  discours  fut  salué 
d'applaudissements  unanimes. 

Lorsqu'on  se  sépara,  les  délégués  de  la  vente  cen- 
trale remirent  à  Bories  des  poignards  d'une  forme 
particulière.  Lefèvre,  qui  n'avait  pas  assistée  la  réu- 
nion, blâma  cette  distribution  de  poignards,  comme 
puérile  et  dangereuse.  L'événement  lui  donna  raison. 

Le  régiment  quitta  Paris  le  22  janvier  1822.  C'était 
le  nionicnt  où  des  soiilèvornentsse  préparaient  ù  Xan- 


224  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

tes  et  à  ScTumiir.  On  comptait  que  le  45%  dont  les 
principales  étapes  étaient  Orléans,  Tours,  Poitiers, 
Niort,  serait  appelé  à  y  prêter  la  main.  Mais  une  sorte 
de  fatalité  sembla  peser  sur  la  vente  pendant  toute  la 
route. 

A  Orléans,  Bories  put  réunir  ses  camarades  dans 
un  cabaret,  et  leur  communiquer  ses  espérances. 
((  Nous  nous  rassemblâmes  à  la  Fleur  de  Lis,  sur  la 
route  de  Tours,  où  nous  fîmes  un  dîner  que  Bories 
pa3'a.  Pendant  ce  repas,  on  but  à  la  santé  de  la  liber- 
té. Bories  nous  exhorta  à  prendre  patience:  que  nous 
n'arriverions  pas  à  La  Piochelle  sans  attaquer,  que  nous 
nous  porterions  sur  Saumur,  dont  les  portes  seraient 
ouvertes  parla  g-arnison  (i).. .  »  Mais  quelques  heures 
après,  une  altercation,  qu'il  eut  avec  des  soldats  d'un 
rég-iment  suisse,  le  fit  consig-ner  à  la  g-arde  du  camp, 
et  le  sépara  de  ses  camarades. 

A  Poitiers,  il  ne  fut  pas  enfermé  comme  aux  autres 
étapes.  Il  reçut  un  billet  de  logement  chez  un  ancien 
officier.  C'était  un  picq-e  dans  lequel  il  tomba.  Car  il 
s'ouvrit  trop  facilement  à  son  hôte  sur  les  dispositions 
du  rég-iment,  et  il  en  parla  également  au  serg-ent 
major  Choulet,  créature  et  espion  du  colonel,  qui 
s'empressa  de  rapporter  ces  confidences. 

A  Nioi't,  un    banquet  lut  otlert   aux    .sous-officier.s 

(i)  Arch.  Nat.,  fonds  cité,  fiCrig.  Letlrc  de  Ooiibin  au  çénéral 
Desitinois  (aG  mar.S/. 


LES  QUATRE  SF.Rr.RNTS  DE  LA  liOCriELLE        225 

par  les  libéraux  de  la  ville,  au  café  Bellegarcle,  dont 
le  patron  était  un  ancien  soldat  de  l'Empire.  On  y 
but,  on  s'échauffa,  on  porta   des  toasts   imprudents. 

yV  La  Rochelle,  où  le  régiment  arriva  le  i4  février, 
Bories  fut  aussitôt  conduit  en  prison.  Il  put  en  sortir 
un  jour,  pendant  une  heure,  î^ràce  à  la  connivence 
d'un  concieri^-e  provisoire,  pour  mettre  en  sûreté  une 
mallepleine  de  papiers.  11  était  temps.  Le  mouvement 
de  Saumur  venait  d'échouer,  et  un  bataillon  du  /(■")", 
au  lieu  d'y  concourir,  fut  employé  à  pourchasser  les 
débris  de  la  bande  de  Berton. 

Les  renseijo'uements  fournis  par  la  police  de  Paris 
sur  l'esprit  du  rég-iment,  les  défiances  du  colonel 
éveillées  par  les  rapports  du  serg-ent  (Ihoulet,  les  pro- 
pos de  Niort  dénoncés  au  g-<înéral  Malartic,  comman- 
dant du  département,  et  transmis  par  lui  à  son  su- 
périeur, le  g-énéral  Despinois  ,  tout  cela,  rapproché 
des  menées  de  Nantes  et  des  événements  de  Saumur, 
c'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  le  flair  policier  de 
Despinois.  Il  se  fit  envoyer  Bories,  dont  le  départ 
laissa  la  direction  de  la  vente  à  Pomnu'er,  au  moment 
même  où  les  circonstances  l'i-iidaient  celle  tâche  plus 
délicate  el  plus    ùflicile  (i). 

(Juinze  jours  après,  Berlon  et   Delon,   traqués  par 

(i)  On  nie  permetlra  de  ne  dotiiier  (jue  les  dclails  essentiels 
el  nécessaires  poiir  comprendre  le  procès  Autreniont,  un  simple 
chapitre  ne  suflirait  pas  pour  une  histoire  qui  tient  du  roman, 
et  ([ui  en  a  dél'rayé  phisieurs,  sans  parler  d'un  drame. 

13. 


226  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

la  police,  arrivèrent  dans  les  environs  de  La  Rochelle. 
Delon,  que  le  conseil  de  guerre  de  Tours  venait  de 
condamner  à  mort,  était  attendu  par  un  bâtiment  de 
commerce  qui  devait  le  conduire  en  Espagne.  Il  vit 
les  carbonari  civils  de  La  Rochelle  et  Pommier.  Il 
accusait  Rerton  de  Téchec  de  Saumur,  et  le  pressait 
de  partir  avec  lui.  Le  général  s'obstina  malheureu- 
sement à  rester.  Comme  nous  le  savons,  il  cherchait 
une  revanche  qu'il  ne  trouva  pas. 

Par  l'intermédiaire  des  carbonari  civils  de  La 
Rochelle,  il  se  mit  en  rapport  avec  Pommier,  et  l'in- 
vita à  réunir  ses  camarades,  de  façon  à  les  tenir 
prêts  pour  une  nouvelle  tentative. 

C'est  ainsi  qu'eut  lieu  la  réunion  de  Lafond  au 
cabaret  du  Lion  d'Or,  le  ii  mars.  Pommier  se  borna 
à  signaler  la  présence  de  Rerton  dans  les  environs  de 
La  Rochelle.  Aucun  projet  ne  fut  arrêté.  Cependant, 
si  quelques  initiés  commençaient  à  s'inquiéter, 
d'autres  se  montraient  exaltés  et  impatients.  Tel  était 
le  sergent  major  Goupillon,  récemment  admis,  qui 
parlait  de  commencer  sur-le-champ,  d'enlever  le 
régiment,  et  pour  entrée  de  jeu,  d'incendier  les 
casernes.  Cette  proposition  fut  rejetée  avec  des  mur 
mures.  En  somme,  on  se  sépara,  comme  toujour.s, 
après  avoir  échangé  des  phrases.  «  Notre  projet,  dit 
Lefevre,  à  une  époque  où  il  n'avait  rien  à  cacher 
(1845),  notre  projet  n'était  pas  de   faire  soulever    le    lif 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        227 

régiment,  mais  de  disposer  les  esprits  à  briser,  quand 
le  temps  serait  venu,  le  joug"  humiliant  sous  lequel 
on  voulait  courber  l'armée.  » 

Le  surlendemain,  i3  mars,  Gouliin  fut  consigné  k 
la  salle  de  police.  Le  i4,  Pommier  fut  consigné  à  son 
tour.  Ces  mesures,  qui  n'avaient  pas  trait  à  la  réu- 
nion du  Lion  d'Or,  effrayèrent  cependant  Gou- 
pillon. Hésitant,  pleurant,  éperdu,  après  deux  jours 
de  luttes,  et  poussé  par  le  sergent-major  Chou- 
let,  il  alla  trouver  le  colonel  et  lui  livra,  avec  le 
secret  du  complot,  les  noms  de  ses  camarades 
(19  mars), 

A  l'appui  de  cette  confession  verbale,  il  laissa 
entre  les  mains  du  colonel  une  note  que  celui-ci  lui 
fit  rédiger.  Cette  note  était  ainsi  conçue  : 

«  D'après  tous  les  serments  que  l'on  me  fit  prêter 
sur  un  poignard,  ma  conscience  m'engage  cependant 
à  révéler  tout  ce  qui  se  trame  contre  la  dynastie 
royale.  Dimanche  dernier.  Pommier,  sergent-major, 
membre  de  la  commission  des  carbonari,  vint  aus- 
sitôt après  la  parade  nous  prévenir  de  nous  tenir 
prêts,  parce  qu'il  devait  arriver  le  député  et  le  com- 
missaire avec  lesquels  il  fallait  se  concerter  pour  que 
le  lendemain,  sur  les  quatre  heures  'du  matin,  les 
carbonari  pussent  s'assurer  des  hommes  dont  ils 
sont  bien  sûrs  dans  leurs  compagnies  respectives, 
afin  d'arborer  la  cocarde  tricolore  et  de  s'emparer  du 


228  LES  COMl'LOTS  MILITAIRES 

colonel   et   des  deux  chefs  de  bataillon.  Ce  (]uc  j'af- 
firme. Sig'né  Goupillon.  » 

Le  soir  même,  vers  neuf  heures,  après  le  contre- 
appel  et  tous  les  hommes  couchés,  tous  les  membres 
de  la  vente  militaire  étaient  arrêtés  et  fouillés.  Des 
perqiiisitions  pratiquées  dans  les  paillasses  des  lits 
y  firent  découvrir  les  poig-nards  distribués  au  Roi 
Clovis,  des  balles,  des  cartes  découpées,  etc. 

Jusqu'alors,  le  g-ouvernement  n'avait  eu  que  de 
vag-ues  informations  sur  l'existence  d'une  société 
secrète  unissant  toutes  lescolères  soulevées  contre  lui 
dans  le  peuple  et  dans  l'armée.  La  dérouverte  que  le 
hasard  fournissait  au  marquis  de  Toustain  était 
donc  d'une  extrême  importance.  Elle  s'accrut  des 
aveux  recueillis  par  l'instruction.  Cardes  comparses, 
comme  Hue,  Labouré,  Cochet,  Perreton,  Bicheron, 
reconnurent  l'existence  de  la  vente  militaire;  Lefevre, 
liaoulx,  Pommier,  Goubin  parlèrent  à  leur  tour. 
Dospinois,  à  Nantes,  avait  interrog-é  Bories,  mais 
il  n'en  nvait  rien  tiré.  Il  se  rendit  à  La  l^ochelle  et 
manda  devant  lui  Pommier  et  Goubin.  Quel  moven 
emplova-t-i!  pour  leui-  arraciier  des  aveux  encore 
plus  explicites  que  ceux  (pi'ils  venaient  de  faire,  des 
aveux  écrits  de  leurs  propres  mains,  et  dans  lescpiels 
ils  déiioiiçaieiit  tous  leurs  ci marad(>s  ? 

'rr'l.it,  qui  «'■t;iil  de  l.i  Cliirlimi  iterie.  qui  avait  con- 
nu Bories,  et  qui    nous  a   laissé   des  paires    intéres- 


î 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  L.\  ROCHELLE        229 

santés  sur  cet  épisode,  Trélat  écrit  ce  qui  suit  : 
«  Le  g-énéral  Despinois  se  rendit  dans  leur  prison. 
Le  miséral)le  essava  de  les  attendrir  en  l'eig'nant  de 
prirtag^er  leur  douleur.  Il  leur  parla  de  leurs  mères; 
il  alla  jusqu'il  pleurer,  et,  voyant  qu'il  n'en  obtenait 
rien,  il  chang-ca  tout  à  coup  de  système  et  se  porta 
contre  eux  à  la  plus  grande  fureur  et  aux  plus  gros- 
sières brutalités.  Ces  âmes  g-énéreuses  réag-irent  con- 
tre une  pareille  lâcheté,  et  laissèrent  échapper,  sous 
l'orme  de  menace,  quelques  aveux  au  milieu  de  l'ex- 
pression de  leur  mépris.  C'était  tout  ce  que  voulait 
l'espion  (  i).  » 

Certes,  Despinois  avait  déjà  donné  sa  mesure,  et 
son  zèle  n'était  pas  pour  s'arrêter  devant  les  scru- 
pules. Mais  encore  faudrait-il  justifier  une  imputation 
aussi  odieuse.  Trélat  ne  le  fait  pas.  En  revanche, 
nous  possédons  les   deux  lettres  de    Pommier  et  de 

fi)  Trélat,  La  C/iarhnnnerie,  dans  Porla  Bévo'n/ionnaire, 
t.  II. 

Voici  ce  qu'il  dit  de  Rories,  dans  le  même  article  :  «  .I(^  n'ai 
connu  (|iie  liones...  C'était  un  jeune  lioninie  de  vingt  six  ans, 
qui.  so.is  un  e.vlérieur  |)lcin  de  douceui'  et  de  grâce,  cachait 
l'àine  la  plus  élevée  et  la  plus  ferme  II  n'avait  du  militaire  <pie 
le  courage  et  la  francliise  sans  aucun  des  défauts  que  produit 
l'oi.iiveté  des  casernes.  Ses  mœurs  étaient  pures,  ses  goûts  sim- 
pl;s  et  sa  vie  retirée  il  pis>ail  la  plus  grajide  partie  de  son 
te  iips  à  la  lecture.  Bien  qu'entre  fort  jeune  au  service,  il  avait 
to.ite-.  !es  (|uilUes  du  ci!>i_)<:.i,  et  il  s'cnilauiinait  souvent  (unir 
l'éclat  de  notre  gloire  militaire. .  .  Ce  fut  un  lirand  crime  et  un 
grand  tnallie;ir  que  le  .neurtre  de  Mories.  car  il  avait  dans  sa 
tète  de  nobles  pensées  et,  au  fond  du  cœur,  un  puissant  amour  de 
rijumanile.  » 


230  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Goubin.  Elles  sont  d'un  style  humble  et  l'epentant, 
sans  ombre  de  menace  (i). 

D'après  le  récit  qu'ils  ont  fait  à  l'audience,  Despi- 
nois  se  serait  fait  passer  lui-même  pour  carbonaro, 
et  leur  aurait  arraché  des  aveux,  avec  la  promesse 
d'une  g"râce  qu'il  savait  impossible.  Ce  qui  demeure 
certain,  c'est  que  l'attitude  de  Despinois  fut  équivo- 
que, car  il  se  fit  dispenser  de  paraître  aux  débats. 
Mais  son  intervention  devait  être  d'un  puissant  se- 
cours pour  l'acc^usation  :  car  les  deux  lettres  de  Pom- 
mier et  de  Goubin  avaient  plus  de  portée  que  la  dé- 
position de  Goupillon. 

En  effet,  Goupillon  n'avait  révélé  que  des  détails 
relatifs  à  la  vente  militaire.  Par  Pommier  et  Goubin, 
on  apprit  l'existence  de  la  vente  centrale  de  Paris,  et 
on  put  arrêter  quelques  civils,  parmi  lesquels  Hénon, 
qui  fit  des  aveux.  L'autorité  put  obtenir  ainsi  une 
connaissance  assez  complète  de  la  Charbonnerie,  en 
ce  qui  concernait  les  ventes  particulières  et  centrales. 
Mais  il  lui  fut  impossible  de  remonter  plus  haut,  c'est- 
à-dire  jusqu'à  la  vente  suprême,  jusqu'à  Lafayette  et 
aux  autres.  C'était  la  meilleure  preuve  de  l'habile  or- 
g-anisation  de  la  société. 

(i)  Arch.  .\at.,  foiuls  cité.0r)r)9-D.  v.)^..((:oin]>lot(le  lu  Hnchelle.) 
—  Déclaration  de  Goupillon  (ly  mars).  —  Lettres  de  l'ornmier 
(25  mars)  et  de  Goubin  (-fO  mars)  au  général  Des|)inois.  Cerli- 
fiées  conformes  j)ar  le  ujcncral.  Je  n'en  donne  ]ias  le  te.xlc,  par 
égard  pour  ces  pauvres  yens. 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        231 

Comme  dans  l'afFaire  de  Nantes,  bien  que  le  plus 
grand  nombre  des  inculpés  appartînt  à  l'armée,  la 
présence  parmi  eux;  de  quelques  civils  les  rendait  jus- 
ticiables non  du  Conseil  de  g-uerre,  mais  de  la  Cour 
d'assises.  On  jug-ea  en  outre  convenable  de  les  tra- 
duire devant  celle  de  Paris.  C'est  ce  qui  fut  décidé 
par  la  Cour  royale,  sur  un  réquisitoire  violent  et  dé- 
clamatoire du  procureur -g-énéral  Bellart.  «  Paris, 
disait  Bellart,  est  le  foyer  d'une  conspiration  perma- 
nente. Le  complot  de  La  Rochelle  n'en  est  qu'une  ra- 
mification. Il  a  été  conçu  pendant  le  séjour  du  45® 
dans  la  capitale.  Etc.  » 

Des  poursuites  avaient  d'abord  été  dirijai-ées  contre 
trente-six  personnes.  Par  un  arrêt  du  24  juillet,  la  cour 
royale,  déclarant  qu'il  n'y  avait  pas  lieu  à  suivre  à  l'é- 
g-ard  de  onze  d'entre  elles,  renvoya  les  ving-t-cinq  autres 
prévenus  devant  la  Cour  d'assises.  Ils  étaient  partag-és  en 
deux  catég-ories  :  douze  étaient  accusés  de  participation 
directe  au  complot,  savoir  :  Baradère,  avocat,  chef  de 
la  vente  centrale,  présenté  comme  chef  du  complot, 
Hénoii,  Gauraii  et  Rosé;  Massias,  capitaine  au  45% 
présenté  comme  l'intermédiaire  de  la  vente  civile  et 
de  la  vente  militaire  à  La  Rochelle  ;  le  serg-ent-major 
Bories,  chef  de  là  vente  militaire,  avec  les  sous- 
officiers,  Goupillon,  Pommier,  Goubin,  Baonl.r, 
Asnès,t\.  le  soldat  /?/r/ipron.  Les  treize  autres  étaient 
accusés  de  non-révélutiou.  savoir  ;  sept  sous-officiers, 


232  LRS  COMPLOTS  MILITAIRES 

(kistille,  Labouré,  Barlct,  Perreton,  Hue,  Cocliet, 
DuJron  ;  cinrj caporaux,  Dnriotseq,  Tlioinas, Déniait, 
Gantliier,  Locoq  ;  un  soldat,  Lefèvre. 

Les  débats  s'ouvrirent  le  21  août.  Le  tribunal  était 
présidé  par  AL  de  Montmerqué,  intèg-re  et  loyal  ma- 
g"istrat,  qui,  à  l'exemple  du  chancelier  Dambray^dans 
le  procès  du  19  août,  dirig-ea  cette  affaire  avec  une 
remarquable    impartialité. 

Le  ministère  public  était  représenté  par  MM.  de 
Marchang'v,  avocat  g-énéral  à  la  cour,  et  de  Bror, 
substitut  (  i). 

Au  banc  de  la  défense  siégeaient  des  avocats  dont 
on  verra  les  noms  plus  loin. 

Le  pi-ésident  du  jury  était  le  baron  Trouvé,  impri- 
meur, royaliste  fanatique  après  avoir  été  bonapartiste 
fougueux.  Dans  ce  jury  fii*-uraient  Pavet  de  Cour- 
teilles,  meml)re  de  l'Institut,  et  h?  vicomte  d'Arliti- 
court.  lau'eur  à'  fpsihor    et  de  tant  d'autres  romans 

^^)  }farclian'^iii  Mit  (h'],  nô  ;i  ni.Tnnry  (Nièvre)  rn  t-j^-y.  Fils 
fl'tm  huissier.  Avocat  en  iSut,  substilul  du  ijrociirciir  impérial 
jn-cs  (Il  Irihiiiial  tic  la  Sfine  en  1810;  il  avait  |)uljlie,  en  iXi3,  la 
(Inii/c  /jjfUif/iie  ou  Histoire  (h's  Frnnruis  runxif/rri'c  rhins  ftex 
ra///)Or/s  auec  la  /loés-ie,  /'i^/oi/nuncii  et  les  //•(iili-  -arts  (8  vol.), 
(loiil,  le  succès  l'iil  iiniiiense. 

Procui'cur  du  roi,  avocat  jg^cnéral  à  la  (jour  d'ap()el,  il  devint, 
après  le  procès  de  iS-rj,  av(K-al  tfencral  à  la  (^oiir  de  cassation. 
I>ep!ité  du  Haiit-Hliin  en   iS^/i    Moit  à  Paris  en  iRtC». 

l'Iusieurs  de  sesplaiduytrs  oiU  ete  re<nieillis  dans  la  Collpclinn 
(tu  Itm-miiit  fmariiix  On  avait  publié  à  j>art  son  /'laidoi/er  ttnnu 
ta  CDUSfiiration  r/r  I.a  /ioctielte,  avec  la  l'èpliqae,  1822,  in-S", 
r'/|i   pp.  I  >ii  m   lir.i  plus  loin  des  e.\tr;iits. 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        2?.3 

fameux  alors,  aussi  oubliés  aujourd'hui  que  la  Ganle 
poétique. 

La  première  audience  fut  remplie  par  la  lecture  de 
l'acte  d'accusation  qui  sig^nalait  une  évidente  relation 
entre  les  mouvements  militaires  de  Saumur,  de 
Belfort,  de  Colmar,  les  tentatives  de  Nantes,  de 
Toulon  et  de  La  Rochelle,  et  y  montrait  l'action 
«  d'un  Comité  occulte  et  directeur,  qui  a  jusqu'à 
présent  échappé  encore  aux  preuves  judiciaires  quant 
aux  membres  qui  le  composent,  mais  que  dénon- 
cent de  toutes  parts  aux  incrédules  les  plus  re- 
belles ses  propres  instruments,  quant  à  l'impulsion 
qu'il  donne  et  quant  à  l'action  criminelle  qu'il  pio- 
pag-e  ». 

Comme  on  le  voit,  Marchangy  était  plus  prudent  et 
plus  modéré  que  Mang-in. 

Les  interrogatoires  commencèrent  le  lendemain. 
Les  accusés  avaient  décidé  de  rétracter  leurs  aveux  et 
ce  système  avait  été  approuvé  par  la  défense. 

Les  accusés  civils,  surtout  Baradère,  restèrent  im- 
pénétrables. Tout  l'intérêt  se  concentra  sur  les  dé- 
positions des  quatre  principaux  sous-officiers.  Bories, 
dont  on  n'avait  rien  pu  tirer,  fut  admirable  de  pré- 
sence d'esprit,  de  fermeté,  d'attention  à  ne  compro- 
mettre personne.  D'après  lui,  la  vente  n'était  qu'une 
association  charitable  de  sous-officiers,  sans  aucun 
caractère  politique.  Pommier  et  Goubin  attribuèrent 


234  L[:S  COMPLOTS  MILITAIRES 

tout  ce  qu'ils  avaient  écrit  et  sig-né  à  la  pression  du 
g-énéral  Despinois  (i). 

Aussi  bien,  dans  ce  procès,  il  ne  s'ag-issait  pas 
d'une  conspiration  proprement  dite,  mais  d'une  socié- 
té secrète,  formée,  il  est  vrai,  pour  conspirer.  Les 
conjurés  n'avaient  ni  arrêté,  ni  même  discuté  un  plan 
de  révolte  ;  il  n'y  avait  pas  eu  le  moindre  commen- 
cement d'exécution.  Réduite  à  ses  éléments  particu- 
liers, l'affaire  était  des  plus  simples.  Mais  le  réqui- 
sitoire de  l'avocat  général  en  transforma  le  caractère 
et  lui  donna  de  bien  autres  proportions. 

Ce  réquisitoire,  prononcé  le  29  août,  et  dans  lequel 
les  prétentions  littéraires  se  mêlaient  aux  passions 
politiques,  est  resté  célèbre.  C'est  un  véritable  docu- 
ment historique  {2). 

Api'ès  avoir  rappelé,  comme  dans  l'acted'accusation, 
que  le  complot  de  La  Rochelle  se  rattachait  à  un  vaste 
plan  d'insurrection,  Marchangy  retraçait  l'histoire  des 
menées  révolutionnaires  depuis  la  Restauration.  Dé- 
nonçant le  carbonarisme  comme  le  centre  et  le  foyer 
de  cette  «  épidémie  morale  »  qui  sévissait  alors  sur 
l'Europe,  il  frappait  d'anathème  non  seulement  les 
soulèvements  de  Naplcs,  du  Piémont,  de  l'Espagne, 
mais  même  celui  de  la  Grèce  «  qui  avait  presque  usé 
ses  fers  en  les  portant  depuis  des  siècles  ». 

(i)  C'est  la  présence  des   poit^narils   A    forme  |tarliciilière  qui 
resla  toujours  difficile  à  expliquer. 
(■>)  niuidoiicr,  etc.,  iii-8",  182:!. 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        235 

Il  dit  (ce  qu'il  ne  prouva  pas)  que  le  nombre  des 
rarbonari  s'éïeyait,  en  France,  à  60.000.  II  se  flatta 
de  décrire  l'org-anisation  de  la  société.  Il  en  étala  la 
puissance  dans  un  tableau  fantaisiste,  où  il  mettait  à 
la  disposition  du  comité  directeur,  des  trésors ,  des 
ambassadeurs,  des  armées,  des  dépôts  d'armes  en 
tous  lieux.  ((  Tout  cela  est-il  croyable?  s'écriait-il. 
Est-il  bon  d'avouer  une  sitiialio:i  aussi  effrayante? 
Oui.  Le  scepticisme  et  l'indifférence  seraient  plus 
fatals  que  la  franchise  inquiète.  Il  ne  faut  point  se 
flatter  sur  l'état  moral  de  la  patrie,  mais  sonder 
courag-eusement  ses  plaies  pour  la  rendre  à  la 
santé.  » 

Ces  exag-érations  étaient  bien  faites  pour  ag-ir  sur 
le  jury.  L'avocat  g-énéral  tira  aussi  parti  des  poig-nards 
trouvés  sur  les  carbonari.  Il  déclama  long-uement 
contre  cette  importation  en  France  du  fer  de  l'igno- 
minie, de  cette  arme  des  trait res  et  des  lâches. 

Comme  allait  le  faire  Mangin  à  Poitiei^s^  Mar- 
(  hangy  exprima  son  indig-nation  contre  ceux  qu'il 
appelait  les  seigneurs  de  la  haute  vente,  les  privi- 
légiés de  l'anarchie,  qui,  du  fond  de  leur  comité 
invisible,  à  l'abri  des  dang-ers  auxquels  ils  exposaient 
leurs  séides,  se  réservaient  uniquement  les  profits  de 
l'entreprise. 

«  Allez,  leur  disent-ils,  dans  l'insolence  de  leur 
turbulente   aristocratie  ;    allez   tenter  pour   nous    les 


23C  LES  COMPLOTS  MILITAIRES  l 

hasards  d'une  insurrection  dont  nous  sommes  les 
actionnaires;  allez  moissonner  pour  nous  sous  les 
coups  de  la  tempête  que  nous  avons  allumée,  tandis 
que  nous  attendrons,  à  l'abri,  que  vous  ayez  frayé  un 
facile  accès  à  notre  pouvoir.  Nous  paraîtrons  au  sig-nal 
de  vos  succès,  nous  irons  vous  secourir  dans  vos 
triomphes;  si  la  vi^^ç-ilance  des  tribunaux  déconcerte 
votre  entreprise,  nous  livrerons  aux  haines  populaires 
les  mag-istrats  liberticides  appelés  à  vous  juger.  Nous 
ferons  de  leur  devoir  un  péril  et  de  leur  impartialité 
un  titre  de  réprobation.  Nous  les  tiendrons  à  l'étroit 
entre  la  crainte  du  libelle  et  celle  du  poig-nard .  Si 
vous  succombez  dans  une  agression  tumultueuse, 
nous  vous  érigerons,  à  grand  bruit,  des  tombeaux; 
nous  ferons  sortir  des  étincelles  de  votre  cendre  agi- 
tée; nous  sourirons  aux  larmes  commandées  pour  vos  " 
funèbres  anniversaires,  et  nous  irons  jusque  dans  le 
temple  d'un  Dieu  de  paix  chercher  des  occasions  de 
troubles  et  de  vengeance.  « 

Le  réquisitoire  descendait  de  ces  hauteurs  à  la  cause 
particulière.  Après  avoir  examiné  les  charges  qui 
pesaient  sur  chacun  d(\s  accusés,  il  se  demandait  s'il 
y  avaitculpabilité  là  où  il  n'y  avait  pas  attentat.  Mais 
il  rappelait  que,  d'après  la  législation  actuelle,  un 
commencement  d'exécution  n'était  pas  nécessaire  pour 
établir  la  culpabilité,  et  que  le  complot  élait  puni 
comme  r.'iUciilat.  (Art.  f^7  et  S()  du  (Iode  pénal.) 


i 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        237 

Il  termina  en  demandant  une  punition  sévère  pour 
seconder  l'œuvre  du  g-ouvernemeut  et  protég-er  les 
intérêts  supérieurs  de  la  société.  «  Si  c'est  à  Paris  que 
s'est  org-anisé  un  Comité  corrupteur  qui  a  mis  à  l'en- 
treprise le  bouleversement  de  la  société,  c'est  aussi  là 
qu'il  s'est  trouvé  des  hommes  intèg-res  etinébranlables 
qui,  en  brisant'les  instruments  des  complots,  ont  prouvé 
que,  dans  la  capitale  des  lys,  fleurissent  encore  l'amour 
delà  justice  et  la  fidélité.  » 

La  défense  ne  fut  pas  à  la  hauteur  de  l'accusation. 
Elle  avait  été  confiée  aux  avocats  les  plus  éminents 
par  leur  talent  et  leur  libéralisme,  dont  la  plupart 
étaient  destinés,  sous  d'autres  rég-imes,  aux  plus 
hauts  emplois  de  la  politique  et  de  la  mag-istrature  : 
Barthe,  Berville,  Boulay  (de  la  Meurthe),  Delang-le, 
Ghaix  d'Est-Ang-e,  Mérilhou,  Ploug-oulm,  Renouard, 
etc.  Un  d'eux,  Mérilhou,  était  membre  du  comité  di- 
recteur; plusieurs  faisaient  partie  de  la  haute  vente 
ou  des  ventes  centrales.  Ce  n'étaient  pas  seulement 
des  clients  qu'ils  venaient  défendre,  mais  des  associés 
et,  en  quelque  sorte,  des  complices  (i). 


(i)  Berville  plaida  pour  Baradère,  Bartlic  pour  Gauran,  Moc- 
quart  pour  le  capitaine  ;\Iassias,  Mérilhou  pour  Bories,  (loffi- 
nièrc  pour  Goubiu,  Le;j;ouix  pour  Pommier,  Rumilly  pour  Raoulx, 
Renouard  pour  Goupillon.  La  plaidoirie  la  plus  remarquable  fut 
celle  de  Ghaix  d'Esl-Ani^e  pour  le  soldat  Bicheron.Avec  la  voix, 
les  traits,  la  taille  d'un  enfant,  le  jeune  avocat  (il  n'avait  que 
22  ansjmontra  dans  ce  procès  les  brillantes  promesses  d'une  élo- 
quence, souple,  imprévue,    spirituelle    à  la   fois  et  dramatique. 


238  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

La  plupart  s'élevèrent  contre  la  manœuvre  de  Mar- 
changy,  qui  consistait  à  tirer  de  faits  g-énéraux  une 
accusation  particulière.  En  matière  criminelle,  il  n'y 
a  pas  de  faits  g-énéraux  ;  tout  doit  être  ramené  à  des 
faits  précis.  Ils  soutinrent  que  les  faits  particuliers 
qu'on  avait  pu  établir  ne  constituaient  pas  un  com- 
plot véritable;  enfin,  ils  supplièrent  le  jury  de  ne  pas 
se  laisser  dominer  par  les  passions  politiques,  mon- 
trant que  des  châtiments  rigoureux  ne  pourraient 
qu'irriter  les  esprits  et  préparer  de  nouveaux  mal- 
heurs. 

La  plaidoirie  qu'on  attendait  avec  le  plus  d'impa- 
tience était  celle  de  Mérilhou,  défenseur  de  Bories,  et 
qui  était  lui-même  membre  de  la  haute  vente.  Elle  ne 
fut  que  correcte  et  suffisante,  sans  aucun  de  ces  mou- 
vements qui  saisissent  et  entraînent  un  auditoire. 
Elle  ne  se  releva  que  dans  une  réplique  àMarchang-y, 
qu'on  lii'a  plus  loin. 

Les  dénég-atiuns  systématiques  des  accusés  mili- 
taires, contraires  à  la  concordance  de  leurs  aveux, 
avaient  indisposé  le  jury.  Un  incident  inattendu  les 
perdit. 

Quelques  jeunes  yens  avaient  cru  les  sauver  en  in- 
timidant ceux  qui  allaient  prononcer  sur  leur  .sort. 
Les  jurés,  leurs  femmes  et  l'avocat-général  reçurent, 

Son  discours  iiL   le  plus  piiiuauL  contraste  avec  l'apprêt  et  l'em- 
phase de   .Marciiati^y. 


LES  QUATUL:  sergents  de  la  ROCHELLE         f>3'J 

le  2  et  le  3  septembre,  des  lettres  imprimées  qui  con- 
tenaient la  liste  des  membres  du  jurv  avec  ces  mots, 
écrits  à  la  main  :  Le  sang  veut  du  sang  !  La  morl! 
Poignard!  Le  3,  ces  lettres  furent  répandues  par- 
tout dans  Paris. 

L'avocat-g-énéral  en  profita,  le  lendemain,  pour  dé- 
clamer contre  les  nouvelles  menées  du  carbonarisme 
et  contre  les  poig-nards.  Il  exhorta  le  jury,  devant  ces 
audacieuses  attaques, à  se  défaire  de  la  philanthropie 
naïve  et  imprudente  que  lui  conseillaient  les  défen- 
seurs. Enfin,  en  reprenant  la  part  de  chacun  des  ac- 
cusés, il  insista  sur  la  culpabilité  de  Bories  : 

«.Quant  à  Bories,  toutes  les  puissances  oratoires 
ne  pourraient  l'arracher  ci  la  vindicte  publique  ! 
L'accusation  persiste  à  voir,  dans  ce  chef  de  la  vente 
militaire,  le  plus  coupable  de  tous  les  conjurés.  On 
voudrait  circonscrire  son  influence  et  la  faire  à  la 
fois  naître  et  expirer  au  dîner  d'Orléans.  Non,  non! 
Le  crime  de  Bories  ne  s'arrête  pas  là.  Il  vient  de  plus 
loin,  et  va  plus  avant.  Etc.  » 

Cette  phrase  malheureuse  fut  relevée  par  le  défen- 
seur, avec  un  de  ces  accents  d'éloquence  qui  lui 
avaient  manqué  jusqu'alors. 

«  Toutes  les  puissances  oratoires  ne  le  sauveront 
pas,  dites-vous'?  Qu'en  savez-vous?  Oui  vous  l'a 
dit  ?  Ouelle  puissance  vous  a  rendu  maître  de  son 
avenir  ?  Hui  vous  a  initié  au   secret   des  jurés?  (Jui 


240  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

vous  a  révélé  le  nombre  et  la  nature  des  preuves  qui 
doivent  faire  fléchir  la  balance  où.  se  pèsent  la  vie  et 
la  mort  des  citoyens?  Et  pourquoi  anticiper  ici,  avec 
tant  de  chaleur,  sur  un  moment  dont  l'approche  de- 
vrait vous  plong-er  dans  une  relig-ieuse  tristesse  ? 

«  Bories  n'échappera  pas,  '  dites-vous?  Pourquoi 
prophétiser  l'échafaud  avec  tant  d'assurance  ?  Vous 
énoncez  votre  opinion  comme  si  les  opinions  du  mi- 
nistère public  n'avaient  pas  succombé  plus  d'une  fois 
dans  cette  enceinte...  En  ce  jour  aussi,  les  prédictions 
du  ministère  public  resteront  vaines,  je  Tespère  ;  et 
l'accusé  sera  sauvé;  j'en  atteste  la  conscience  de  mes- 
sieurs les  jurés,  etc.  »  ; 

i 
Le  dernier  jour  des  débats  était  arrivé  (5  sept.)  .Le     s 

président  demanda  à  chacun  des  accusés  s'il    avait     1 

quelque  chose  à  ajouter  à  sa  défense. 

Bories  se  leva.  Lui  dont  on  n'avait  rien  obtenu  pen- 
dant l'instruction,  et  dont  l'interrog-atoire  n'avait 
compromis  personne;,  voulut  pousser  le  dévouement 
jusqu'au  bout,  et  s'immoler  pour  sauver  les  autres. 

i(  Messieurs,  dit-il  en  s'adressant  aux  jurés,  M.  l'a- 
vocat général  n'a  cessé  de  me  présenter  comme  le 
chef  du  complot.  Eh  bien!  j'accepte;  heureux  si  ma 
tète,  en  roulant  sur  l'échafaud,  peut  'sauver  celle  de 
mes  camarades!  » 

Ces  paroles  excitèrent  sur  le  banc  de   la  défense  et     \ 
dans  raLiditoirc  un  niouv('int.'iil  de  pitié  mêlé  d'effroi. 


LES  QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        241 

Mérilliou  saisit  son  client  dans  ses  bras,  le  force  à  se 
rasseoir,  et  d'une  voix  altérée  : 

«  Messieurs  lesjurés,  ces  accents  sont  nouveaux  dans 
cette  enceinte,  où  d'ordinaire  les  accusés  luttent  entre 
eux  pour  conserver  la  vie,  et  non  pour  se  la  sacrifier 
les  uns  aux  autres.  Je  ne  sais  quel  sentiment  ce  spec- 
tacle a  pu  soulever  au  fond  de  vos  cœurs.  Quant  à 
moi,  attendri  et  troublé  par  mille  pensées  diverses, 
je  ne  puis  que  vous  dire  que  celui-là  est  dig-ne  de 
conserver  la  vie  qui  ne  craint  pas  de  l'offrir  pour  ses 
frères  d'armes  et  qui  demande  à  sceller  de  son  sang" 
leur  innocence  et  leur  salut. 

«  Mais  vous,  ministres  de  la  loi,  vous  n'êtes  pas  ici 
pour  sanctionner  par  votre  suffrag-e  l'exaltation  de 
l'amitié...  Vous  êtes  ici  pour  faire  bonne  justice  à 
tous  et  jug-er  chacun  selon  ses  œuvres... 

«  Et  vous,  Bories,  de  quel  droit  venez-vous  ici  dé- 
tourner l'ordre  de  la  justice  et  faire  violence  à  la  na- 
ture? Vos  jours  ne  vous  appartiennent  pas  :  ils  appar- 
tiennent à  la  loi  qui  seule  peut  en  disposer  ;  laissez 
faire  cette  loi  qui  vous  protèg-e,  cette  Providence  qui 
veille  sur  vous...  Vivez,  Bories,  vivez  pour  entendre 
du  président  de  cette  Cour  cette  déclaration  dinno- 
cence  qui  doit  briser  vos  fers.  Vivez  pourrépondre  au 
ministère  public  par  une  vie  utile  et  honorable,  soit 
que  le  devoir  vous  appelle  encore  dans  les  combats, 
soit  que  vous  rcnt^'icz  dans  la  vie  privée.  Vivez  pour 

14 


242  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

justifier  le  dévouement  sans  réserve  de  votre  défen- 
seur, et  pour  prouver  que  si  des  présomptions  peu- 
vent amener  un  innocent  sur  le  banc  des  accusés, 
elles  ne  peuvent  prévaloir  contre  les  lumières  d'un 
débat,  et  contre  la  raison  et  l'indépendance  d'un  jury 
français.  » 

Les  débats  furent  clos,  et  le  président  en  donna  un 
résumé  clair  et  impartial. 

Une  discussion  s'éleva  ensuite  sur  la  question  à 
soumettre  au  jury  pour  chacun  des  accusés  de  la  pre- 
mière catég-orie.  Cette  question  était  la  suivante  : 
«  L'accusé  est-il  coupable  d'avoir,  dans  les  derniers 
mois  de  1821^  et  dans  les  premiers  mois  de  1822, 
participé  à  un  complot  concerté  et  arrêté  entre  plu- 
sieurs individus  et  ayant  pour  but,  soit  de  détruire  ou 
chang-er  le  g-ouvernement,  soit  de  changer  l'ordre  de 
successibilité  au  trône,  soit  d'exciter  les  citoyens  ou 
habitants  à  s'armer  contre  l'autorité  royale,  soit 
d'exciter  à  la  g-uerre  civile  en  armant  et  en  portant 
les  citoyens  à  s'armer  les  uns  contre  les  autres  ?  » 

Chacun  des  quatre  cas  énumérés  dans  cette  ques- 
tion entraînait  la  peine  capitale.  Or,  Mérilhou  de- 
mandait qu'on  posât  la  question  subsidiaire  de  pro' 
position  de  complot  non  agréée,  qui  n'aurait  en- 
traîné que  le  bannissement.  Cette  question  d'ailleurs 
établissait  la  situation  véritable  telle  (ju'elle  eût  ap- 
p.iruau  jury  si  les  accusés   principaux,  au  lieu  d'o- 


LES   QUATRE  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        243 

béir  à  leur  mot  d'ordre,  n'avaient  pas  nie,  contre 
toute  évidence,  les  faits  de  société  secrète  et  les  réu- 
nions d'Orléans  et  de  La  Rochelle.  S'ils  avaient  avoué 
ces  conciliabules,  on  aurait  pu  en  discuter  le  degré 
de  gravité,  et  peut-être  aurait-on  prouvé  qu'il  n'en 
était  sorti  aucune  résolution  coupable.  Dans  ce  cas. 
c'était  le  salut.  A  cette  heure,  il  n'était  plus  temps. 

Vivement  combattues  par  Marchangy,  les  conclu- 
sions du  défenseur  furent  rejetées  par  la  Cour. 

A  six  heures  du  soir,  le  jury  se  retire  pour  délibé- 
rer et  rentre  en  séance  à  neuf  heures  et  demie.  Sa  dé- 
claration est  lue  par  le  baron  Trouvé.  Des  accusés 
de  la  première  catégorie,  Bories,  Goubia,  Pommier, 
Raoulx,  sont  coupables  du  crime  de  complot,  lequel 
embrasse  à  la  fois  les  quatre  buts  différents  spécifiés 
dans  la  question;  Henon  est  coupable  du  même  crime, 
mais  à  la  majorité  de  sept  voix  contre  cinq  ;  Goupil- 
lon est  coupable,  mais  avec  cette  modification  qu'il 
a  révélé  en  temps  utile.  Les  autres  sont  absous  (Ba- 
radère,  Gauran,  Rozé,  le  capitaine  Massias,  le  ser- 
gent Asnès,  le  soldat  Bicheron). 

Des  accusés  de  la  deuxième  catégorie,  sept  :  La- 
bouré, Cochet,  Castille,  Perreton,  Barlet,  Lefevre,Da- 
riotseq,  sont  coupables  du  délit  de  non-révélation. 
Les  autres  sont  absous. 

La  cour,  après  en  avoir  délibéré,  déclare,  quant  à 
Hénon,    se  réunir  à  la   minorité  du  jury.  En  couse- 


244  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

quence,  elle  le  déclare  non  coupable.  Elle  fait  entrer 
les- accusés  absous  par  le  verdict,  et  prononce  leur  " 
acquittement.  Les  autres  accusés  sont  ensuite  intro- 
duits. Ils  pressentent  déjà  leur  sort.  Ceux  de  leurs  ^ 
camarades  qui  ont  été  appelés  les  premiers  n'ont  pas 
été  fouillés,  comme  d'ordinaire.  Eux  viennent  do 
l'être  encore,  et  minutieusement.  f\ 

Il  est  plus  de  onze  heures  du  soir,  et  le  spectacle 
est  étrang-e.  Ouelques  bougies  éclairent  mal  le  tribu- 
nal, le  banc  des  jurés  et  celui  des  avocats.  Le  reste 
de  la  salle  est  dans  l'obscurité.  Il  y  règ-ne  un  morne 
silence.  -J 

Un  g-reffier  donne  lecture  de  la  déclaration  du  jury 
et  l'avocat-g-énéral  requiert  l'application  de  la  loi. 
M^  Berville,la  voix  étrang-lée  par  l'émotion,  demande 
la  parole.  —  Parlez  plus  haut,  je  n'entends  pas,  s'é- 
crie Marchangy.  —  Comment  voulez-vous  qu'il  ait  la  ., 
force  de  parler?  fait  observer  M"  Renouard.  —  C'est 
dans  l'intérêt  même  des  accusés,  riposte  aigrement 
l'avocat-général. 

^l"  Boulay  (de  la  Meurthe),  —  Tout  le  monde  n'a 
pas  la  même  puissance  d'organe  dans  un  aussi  triste 
moment. 

Berville  rassemble  ses  forces  pour  soulever  une 
dernière  difficulté  juridique.  La  Cour  se  retire  pour 
en  délibérer.  Alors  éclatent  les  sentiments  ju.squ'alors 
conteîius.  Les  condamnés  et  les  défenseurs  se  cher- 


I 


LF.S  QUITRR  SERGENTS  DR  L.V   ROCITRLLE        243 

client  et  s'embrassent  :  des'  larmes  jaillissent  de  tous 
l(^s  yeux.  Seuls  les  condamnés  sourient  et  consolent 
lours  amis.  Rories  donne  ses  dernières  instructions  à 
un  jeune  avocat,  Goubin  prononce  le  nom  de  son 
père.  —  (^e  n'est  pas  mon  père  que  je  plains,  dit 
Iiaoulx,  c'est  ma  mère. 

La  Cour  revient,  et  le  président  prononce  l'arrêt 
qui  condamne  Bories,  Goubin,  Pommier  et  Raoulx, 
ï  la  peine  de  mort  ;  Castille,  Lefèvre,  Dariotseq, 
(  Iiacun  h  cinq  ans  de  prison  ;  Barlet,  à  trois  ans  ;  La- 
l)ouré,  Cochet  et  Perreton,  à  deux  ans.  Goupillon  est 
exempté  de  toute  peine,  mais  placé  pendant  quinze 
ans  sous  la  surveillance  de  la  police. 

Une  nouvelle  scène  de  désespoir  accueille  la  sen- 
tence. Des  cris  et  des  sang-lots  retentissent  dans  l'au- 
ditoire. Seuls  encore,  les  condamnés  conservent  leur 
(•ourai>-e  et  leur  sani;--IVoid.  Bories  demande  qu'on 
ne  les  sépare  pas  pendant  le  temps  qui  leur  reste  à 
vivre.  Quand  les  gendarmes  les  font  sortir,  Pommier 
s'écrie  :  «  Adieu,  mes  amis,  adieu,  vous  tous  !  Nous 
sommes  innocents  !  »  Et  Bories  ajoute,  de  sa  voix 
toujours  calme  :  «  La  France  nous  jugera.  » 

Pommier,  Ptaoulx  et  Goubin  sig-nôrent  leur  pourvoi 
en  cassation.  Bories  refusa.  A  son  exemple,  les  au- 
tres se  désistèrent.  Quant  au  recours  on  grâce  auprès 
du  roi,  aucun  d'eux  n'ysong-ea. 

Les  quatre  sergents   de  La  Rodielle  inspii-aiont  un 


246  LKS  COMPLOTS  MILITAIRES 

vif  intérêt  à  tout  le  parti  libéral.  Déjà,  avantl'ouver- 
ture  du  procès,  lorsqu'ils  étaient  détenus  à  la  Force, 
on  avait  fait  une  tentative  pour  les  délivrer  qui  avait 
failli  réussir.  Il  s' agissait  de  pratiquer  un  souterrain 
qui^  d'une  maison  voisine,  aboutissait  à  la  prison.  Ce 
travail  était  presque  achevé  lorsqu'ils  furent  transfé- 
rés à  la  Conciergerie. 

Après  le  procès,  lorsqu'ils  furent  enfermés  à  Bicê- 
tre,  le  Carbonarisme  s'ag-ita.  Il  semblait,  en  effet, 
qu'avec  eux  le  Carbonarisme  avait  été  frappé  à  mort, 
et  que,  les  abandonner  à  réchafaud,  c'était  abdiquer. 
On  proposa  de  les  enlever  de  vive  force  sur  le  chemin 
de  Bicêtre  au  Palais  de  Justice";  de  convoquer,  sur  le 
chemin  de  la  Grève,  tous  les  bons  cousins  de  Paris  ; 
on  était  plus  nombreux  que  les  soldats  du  roi,  on  les 
désarmerait,  on  couperait  les  liens  des  condamnés 
qui  s'enfuiraient  dans  une  chaise  de  poste  prépa- 
rée ;  etc. 

Tous  ces  projets  furent  abondonncs  lorsqu'on  ap- 
prit d'un  jeune  étudiant  en  médecine,  Cuillié-Latous- 
che,  employé  à  Bicètre,  que  le  directeur  de  la  prison 
se  pi'rtcrait  à  l'évasion  des  prisonniers,  si  on  lui  as- 
suiait  lin  capital  équivalent  à  son  traitement  annuel. 
On  rétmit  difficilement  70.000  fr.,  qui  devaient  être 
olTcrts  par  le  jeune  étudiant,  de  concert  avec  un  in- 
tiTiie  en  médecine  de  service  à  Bicétre.  .Vu  dehors, 
les  colonels  Denlzel  et  Fabvier,  Arv  Sclicrrcr,  Horace 


LES  QUATRfï:  SERGENTS  DE  LA  ROCHELLE        247 

Vernet  et  quelques  autres  préparaient  les  moyens  de 
faire  passer  les  prisonniers  en  Angleterre,  avec  le  di- 
recteur de  la  prison.  L'aumônier  de  Bicêtre,  oncle  de 
celui-ci,  et  mis  par  lui  dans  la  confidence,  révéla  le 
projet  àla  police.On  ordonna  au  directeur  de  conduire 
l'affaire  jusqu'au  flag-rant  délit.  Guillié  et  l'interne. 
Marg-ue,  furent  en  effet  surpris  au  moment  où  ils 
comptaient  une  partie  de  la  somme.  Guillié  réussit  à 
s'échapper  (i). 

Ce  fut  le  dernier  effort  du  Carbonarisme  en  faveur 
de  ses  quatre  victimes. 

Le  2  1  septembre,  à  huit  heures  du  matin,  les  qua- 
tre sergents  furent  extraits  de  Bicêtre  et  conduits, 
sous  bonne  escorte,  à  la  Conciergerie.  On  leur  an- 
nonça qu'ils  seraient  exécutés  à  quatre  heures,  et  on 
les  plaça  dans  des  cellules  séparées.  L'aumônier  ne 
tarda  pas  à  s'}^  présenter.  C'était  le  vénérable  abbé 
Montés.  Ils  refusèrent  son  ministère.  On  avait  fait 
de  la  religion  un  instrument  politique  ;  on  l'avait  as- 

(i)  Cette  tentative  devint  l'objet  de  poursuites  correctionnel- 
les contre  les  colonels  Fabvier  et  Dentzel,  les  étudiants  Margue 
et  Latousche.  Fabvier  fut  acquitté,  Dentzel  condamné  à  quatre 
mois  de  prison  :  les  deux  étudiants  à  trois  mois(i8  novembre). 

En  outre,  de  sévères  condamnations  furent  prononcées  contre 
des  journaux  libéraux,  le  Cunstitutionnel,  le  Courrier,  le  Jour- 
nul  du  Commerce,  le  Pilote,  pour  des  comptes  rendus  du  procès, 
où  l'autorité  signalait  «  de  l'infidélité  et  de  la  mauvaise  foi  ». 
Toute  l'iinnée  1832  fut  d'ailleurs  marquée,  en  même  temps  que 
par  ces rii;ueurs  contre  lespersonnes,  parde  nombreuses  poursui- 
tes contre  les  journaux.  Conséquences  des  lois  nouvelles  sur  la 
presse. 


248  LKS  COMPLOTS  MILITAIHr.S 

sociée  aux  passions  et  aux  vcng'eances  de  la  monar- 
chie. Les  conspirateurs  vaincus  ne  voyaient  plus  en 
elle  qu'une  ennemie. 

Quatre  heures  ayant  sonné,  les  condamnés  se  diri- 
g-èrent  vers  la  porte.  Elle  s'ouvrit  devant  le  président 
des  assises.  On  avait  attendu  des  aveux;  ces  aveux 
ne  venant  pas,  AI.  de  Montmerqué  les  sollicita  d'une 
voix  émue.  Jjories  avait  été  en  relations  avec  La- 
fayette,  ses  camarades  avaient  communiqué  comme 
lui  avec  plusieurs  membres  de  la  vente  centrale  ; 
d'un  mot,  ils  pouvaient  racheter  leur  vie.  Ce  mot  ne 
fut  pas  dit.  ' 

Une  demi-heure  après,  quatre  charrettes  sortirent 
delà  Coucierererie  et  s'enta  itèrent  entre  une  double 
haie  de  soldats,  échelonnés  du  Palais  de  justice  à  la 
place  de  Grève.  Toute  la  e^arnison  de  Paris  était  snr~ 
pied.  Une  foule  immense  et  silencieuse  g-arnissait 
toutes  les  fenêtres,  couvrait  les  quais,  les  ponts  et 
jusqu'aux  toits  des  maisons.  Quelques  carhonari  en 
armes,  disséminés  rà  et  1h,  attendirent  un  sig-nal  qui 
ne  vint  pas. 

Les  charrettes  arrivées  aupiedderéchafaud,Raoulx, 
qui  devait  passer  le  premier,  demanda  à  embrasser 
ses  camarade*;  ;  ce  qui  lui  fut  accordi".  Il  monta  les- 
tement les  deiii-rés,  l't  tandis  (|n"i)n  l'attiichait  sur  la 
bascule,  il  (lia  d'une  voiv  retentissante  :  Vive  la  li- 
berté ! 


LES  QUATRR  SRRGENTS  DE  LA  ROCHELLE        249 

Pommier  et  Goubin  montèrent  à  leur  tour,  avec 
le  môme  courage,  et  poussèrent  le  même  cri.  Quand 
Bories  fut  arrivé  sur  la  plate-forme,  il  se  tourna  vers 
la  foule  et  lui  jeta  ces  paroles  :  «  Rappelez-vous  que 
c'est  lesang- de  vos  filsqu'on  fait  couler  aujourd'hui  (ij.  » 
C'est  par  cette  mort  dramatique  et  touchante  que 
les  quatre  serg-ents  de  La  Rochelle  sont  entrés  dans  le 
cœur  du  peuple  et  qu'ils  y  restent.  Le  peuple  ne  s'est 
pas  demandé  si  ces  soldats  nont  pas  failli  au  devoir 
militaire,  si  leur  procès  ne  diminue  pas  leur  lég-ende. 
Il  n'a  vu  en  eux  que  la  jeunesse  héroïque,  la  frater- 
nité jusque  dans  la  mort,  le  dévouement  absolu  à  la 
liberté. 

Les  historiens  favorables  à  la  monarchie  ont  fait 
comme  ses  magistrats.  Ils  n'ont  vu,  dans  les  quatre 
malheureux  sergents,  que  les  victimes  des  meneurs 
du  parti  libéral,  de  ceux  que  Marchangy  appelait  les 
seigneurs  de  la  Haute  Vente.  Il  est  certain  que 
ces  chefs  du  libéralisme  furent  égoïstes  et  pusilla- 
nimes. Quand  on  veut  défendre  la  liberté,  il  faut 
avoir  le  courage  de  l'avouer  ;  il  faut  savoir  combattre 
et,  au   besoin,   mourir  pour  elle.    Les  républicains 

(i)  Par  une  déplorable  coïncidence,  qui  n'était  peut-être  qu'un 
audacieux  défi,  le  soir  de  cette  sanglante  journée,  il  y  eut  hal 
aux  Tuileries  pour  l'anniversaire  de  la  naissance  d'une  tille  de  la 
duchesse  de  Rerry.  Le  public  y  répondit  parce  distique  indi- 
gné : 

r.oiils  sait  se  donner  deux  fêtes  en  un  jour  : 
On  éyorge  à  la  Cirève  et  l'on  dan-;e  â  la  Conr. 


2oO  LES  COMPLOTS  MILITAI RFS 

comme  les  Trélat,  les  Godefroy  Cavaig^nac,  les  Gui- 
nard,  les  Barbes,  qui  ont  lutté  plus  tard  contre 
Louis-Philippe,  au  g^rand  jour  de  la  rue  et  des  bar- 
ricades, étaient  d'une  autre  taille  que  les  Lafayette, 
les  Corcelles  et  les  Mérilhou,  avec  leurs  trames 
obscures  et  prudentes. 

Mais  les  fautes  d'un  parti  n'excusent  pas  celles 
du  pouvoir.  Louis  -  Philippe,  plus  attaqué  que 
Louis  XVIII,  n'a  jamais  relevé  l'échafaud  politique, 
lég'alenient  aboli  par  le  g-ouvernement  de  1848. 

La  Restauration  n'a  compris  aucune  des  nécessités 
de  son  temps,  et  la  clémence  fut  une  de  celles-là.  Sa 
justice  n'eut  que  le  caractère  de  la  veng'eance.  Après 
l'exécution  du  maréchal  Ney,  celle  des  quatre  ser- 
g-ents  de  La  Rochelle  a  mis  le  comble  à  son  impo- 
pularité . 

Dans  le  maréchal  Ney  on  n'avait  frappé  que  l'ar- 
mée. Dans  les  serg-ents  de  La  Rochelle,  c'est  1^ 
peuple  même  qui  fut  atteint  et  qui  se  souviendra 
toujours  (i). 

(i)  Le  21  septembre  i83o,  une  f^rande  cérémonie  funèbre  en 
leur  mémoire  fut  célébrée  sur  la  place  de  Grève.  Elle  fut  conduite, 
au  milieu  d'un  immense  concours  de  citoyens,  par  Mérilhou. 
L'avocat  de  1822  était  devenu  ministre  de  la  justice. 

On  ne  s'étonnera  pas  que  les  sergents  de  La  llochelle  aient 
défrayé  plusieurs  romans,  fort  médiocres  d'ailleurs.  Ils  furent 
portés  à  la  scène,  en  18.'}  i  (théâtre  de  l'Ainbii^u),  dans  un 
«  drame  militaire  »,  en  cinq  actes,  de  MM.  de  Labouhiy  et  Ju- 
les, qui  s'est  borné  à  reproduire  les  péripéties  du  procès  et  de 
l'e-xéciitioii,  cl   (|(ii  wnil  les  l'oiniuis. 


CHAPITRE   VIII 
La  Bidassoa  (1823). 


Les  complots,  ou,  pour  mieux  dire,  les  projets  de 
complots  dont  ou  vient  de  lire  le  récit  ne  donnent 
qu'une  faible  idée  de  l'hostilité  qui  entourait  les 
Bourbons  en  1822. 

C'est  en  feuilletant  les  papiers  de  la  police  et  en 
dépouillant  la  correspondance  g-énérale  du  minis- 
tère de  la  g-uerre,  qu'on  se  rend  compte  de  la  défa- 
veur que  rencontrait  le  g"ouvernement  dans  la  popu- 
lation civile  et  surtout  dans  l'armée.  D'après  Vaula- 
belle,  celui-ci  ne  connut  jamais  la  profondeur  ni 
l'étendue  des  colères  qui,  pendant  plus  d'un  an, 
menacèrent  d'éclater  contre  lui.  Au  contraire,  il  savait 
à  quoi  s'en  tenir,  et  c'est  ce  qui  le  porta  au  système 
de  rig-ueur  employé  dans  les  derniers  mois  de  1822. 

A  ne  voir  que  les  résultats  immédiats,  ce  système 
réussit,  et  les  Bourbons  purent  se  ilatter,  sinon  d'a- 
voir désarmé,  au  moins  d'avoir  effrayé  leurs  en- 
nemis. 


2o2  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Pour  sa  part,  la  Charboiinerie  fut  profondément 
atteinte.  à 

Comme  il  était  naturel,    ses    membres   rejetèrent     î 
les  uns  sur    les  autres  la  responsabilité  des  revers.      ] 
La  vente  suprême  prétendait  que  ses  ordres  avaient     ■' 
été  mal  compris.  Les  ventes  particulières  semblaient     j 
peu  disposées  à  s'y  soumettre  désormais.  Une  lutte 
ouverte  s'eng-ag-ea  entre  les  républicains  du  Carbona- 
risme, dont  Lafayette  était  le  chef,  et  le  parti  modéré, 
qui  recevait  plutôt  les  inspirations  de  Manuel. 

Plusieurs  congrès  essayèrent  de  rétablir  l'unité  et 
la  concorde.  Au  mois  d'août  1822,  il  s'en  était  tenu 
un  à  Bordeaux,  à  cause  du  voisinag-e  de  l'Espag-ne, 
sous  la  présidence  de  Schonen,  conseiller  à  la  Cour 
d'appel  de  Paris.  Malg-ré  la  surveillance  de  la  police, 
il  s'y  était  rendu  de  nombreux  délégués  de  la  Breta-  ; 
g-ne,  de  l'Anjou,  de  l'A uverg"ne,  de  l'Est  et  de  Paris  (i). 
Les  procès  des  serg-ents  de  La  Rochelle  et  de  Berlon 
allaient  commencer.  On  y  débattit  la  question  d'une 
nouvelle  prise  d'armes.  Les  délég-ués  de  la  Bretagne 
firent  prévaloir  l'ajournement. 

Deux  autres  réunions,  à  Paris,  n'aboutirent  pas. 
«  La  Charbonnerie,  dit  Trélat,  se  ressentait  déjà  trop 
des  divisions  qu'on  avait  fait  g-ermer  dans  son  sein 
j)our  qu'elle  pût  se  pliera  un  mode  d'action  uniforme. 

(i)  Arcli.  -Nat.,  fonds  cilé  :  G04u.  [Comjilvl  de  Bordcuu.v .) 


m 


LA  BIDASSOA  (1823)  2o3 

Depuis  quelques  mois,  des  commissaires  parcouraient 
la  France  avec  des  instructions  différentes  :  les  uns 
s'appliquaient  à  recommander  Lafayette  à  la  confiance 
de  leurs  concitoyens,  les  autres  ù  le  perdre  dans  l'o- 
pinion publique.  » 

C'en  était  fait  de  la  période  d'action  de  la  fameuse 
société.  Elle  ne  fut  plus  que  le  noyau  d'autres  sociétés 
secrètes,  plus  restreintes,  destinées  à  agiter  les  pre- 
mières années  du  règ-ne  de  Louis  Philippe. 

Aussi  bien,  avec  le  temps ,  les  luttes  politiques 
allaient-elles  changer  de  caractère.  Les  libertés  parle- 
mentaires firent  abandonner  les  complots,  et  le  jour- 
nal devint  une  arme  plus  redoutable  que  le  poig-nard 
symbolique. 

En  outre,  la  Charbonnerie  tirait  son  principal  ap- 
pui de  l'armée.  Or,  cet  appui,  elle  le  perdait. 

C'est  l'armée  qui  avait  le  plus  souffert,  depuis 
1820,  des  rig-ueurs  du  g-ouvernement.  Aux  tracas- 
series de  la  police,  aux  mises  en  réforme,  à  l'empri- 
sonnement, elle  avait  vu  succéder  les  condamna- 
tions capitales.  Et  dans  quel  intérêt  ?  Le  sien,  ou 
celui  des  civils  dont  elle  servait  les  ambitions  et  les 
rancunes  ? 

Si  les  ventes  particulières  repoussaient  la  tutelle 
onéreuse  ou  maladroite  de  la  Haute  vente,  l'armée 
avait  ég-alement  assez  des  sug-g-estions  du  dehors.  «  On 
ne  frappe  que  nous  seuls,  disaient  les  soldats  ;  tous 

16 


254  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

les  accusés  civils  ont  été  acquittés;  la  cliaucc  n'est 
plus  égale.  » 

Cependant,  en  1828,  on  ci'ut  l'occasion  venue  d'une 
véritable  révolution  militaire.  Il  ne  s'ag-issait  plus  du 
soulèvement  de  quelques  rég-iments,  mais  de  l'armée 
tout  entière  rassemblée  au  pied  des  Pyrénées.  On  se 
proposait  d'imiter  contre  Louis  XVIII  le  pro/iuncia- 
iniento  que  l'armée  espag'uole  avait  accompli,  en 
1820,  contre  Ferdinand  VII.  Ce  fut  la  veille  de  l'ex- 
pédition d'Eapag-ne.  Et  la  tentative  restée  infructueuse 
sur  le  bord  de  la  Bidassoa  fut  essayée  un  peu  plus 
tard  sous  les  murs  delà  Corog^ne,  à  l'autre  extrémité 
de  la  Péninsule.  Ce  double  épisode  est  curieux,  et  le 
second  n'est  pas  connu.  On  n'en  lira  pas  les  détails 
sans  intérêt. 

Auparavant,  il  faut  dire  quelques  mots  des  affaires 
d'Espag-ne,  qui  servirent  de  prétexte  à  notre  interven- 
tion. 

Ferdinand  VII,  que  nos  revers  avaient  rendu  à  ses 
sujets,  pour  leur  malheur,  juslifiaitla  phrase  dont  l'a 
Uétri  Chateaubriand  :  «  11  y  a  des  monarques  de  faux 
aloi  qui  sont  sur  le  trône  par  méprise.  »  II  avait 
promis  de  gouverner  avec  la  constitution  de  i8i2pro_ 
clamée  par  les  Espagnols  pendant  leur  lutte  contre 
nous.  Son  premier  soinfuttlelasupprimeretderétablir 
l'absolutisme.  Le  pays  était  appauvri  par  ses  gêné- 
leux  cllurls  en  faveur  de  riudépeudancc.  Il  ne  lit  rici;| 


LA  BIDASSOA  (I823j  255 

pour  en  relever  l'agriculture,  l'industrie  et  le  com- 
merce. L'armée  ne  recevait  plus  de  solde  depuis 
quelques  années  :  elle  manqua  bientôt  de  vètemeuts, 
Je  chaussures,  et  même  de  pain.  Elle  ne  vivait  que 
lIls  aumônes  et  des  soupes  des  couvents,  restés  riches 
au  milieu  de  la  détresse  générale.  La  marine  était  à 
CL'  point  ruinée  que  le  roi  l'ut  forcé  d'acheter  de  vieil- 
les t'rég-atcs  à  la  Piussie  pour  transporter  des  soldats 
eu  Amérique.  Car  au  délabrement  intérieur  s'était 
ajoutée  la  révolte  des  colonies. 

Le  mécontentement  n'était  nulle  part  plus  vil"  que 
dans  l'armée.  Celle-ci  était  d'ailleurs  travaillée  par 
la  franc-maçonnerie  qui  était  d'importation  française, 
comme  la  Gharbonuerie,  chez  nous,  fut  d'importa- 
tion italienne. 

La  franc-maçonnerie  était  très  répandue  dans  nos 
icgimenLs  de  l'Empire,  et,  comme  je  l'ai  montré  ail- 
leurs, plusieurs  sociétés  secrètes,  entre  autres  celle 
des  Philadelphes,  ont  tiré  leur  principale  force  de 
1  organisation  maçonnique  (i).  Nos  régiments  ont 
propagé  la  maçonnerie  en  Italie,  particulièrement 
dans  le  royaume  de  Naples.  Ils  l'ont  introduite  en 
i:>  pagne. 

(i)  Les  Complots  militaires  sous  le  Consulat  et  l'Empire.  — 
(La  conspiration  Malet.) —  Voir  dans  les  Mémoires  du  général 
Tliiebault,  en  cours  de  publication,  la  Ibudulion  d'une  loye  ma- 
çonnique à  Salamanquc  par  le  colonel  Lacuée,  et  l'alliliatiou  de 
plubieuri  Espatjuols,  t.  lu,  cli.  8. 


256  LES  COMPLOTS  MILITAIRES  | 

Ils  avaient  fondé  des  log-es  dans  les  villes  qu'ils 
avaient  occupées.  Ces  log-es,  recrutées  dans  les  pro- 
fessions libérales,  survécurent  à  notre  départ.  Après 
la  restauration  de  Ferdinand  VII,  elles  se  transfor- 
mèrent en  associations  politiques  sous  la  direction 
d'un  comité  supérieur.  Elles  avaient  inspiré  les  premiers 
complots  qui  éclatèrent  dans  l'armée  contre  le  déplo- 
rableg-ouvernement  de  Ferdinand  :  ceuxdePorlier,  de 
Lascy,  de  Vidal,  qui  furent  punis  de  mort.  C'est  elles 
encore  qui  suscitèrent  le  pronunciamienlo  de  1820, 
qui  fut  plus  heureux. 

Il  avait  été  préparé  parmi  les  ti^oupes  rassemblées 
autour  de  Cadix  et  destinées  à  l'Amérique,  par  le 
lieutenant-colonel  Quirog-a  et  le  chef  de  bataillon 
Riego.  Plusieurs  des  officiers  ayant  commis  l'impru- 
dence de  s'en  ouvrir  au  g-énéral  de  l'Abisbal  (O'Don- 
nel),  g-ouverneur  de  Cadix,  furent  arrêtés,  et  dans  le 
nombre  Quirog-a.  Rieg"o  dut  ag-ir  seul  (i). 

(i)  Riejo  1/  Nunec  (Rafaël  del)  était  ne  en  1785,  près  d'OviedO' 
(Asiiirics), d'une  famille  noble  et  reeut  nue  éducation  soignée. 

Officier  au  régiment  des  Asturies,  il  servit  contre  nous  pcn-ii 
dant  la  guerre  de  l'Indépendance.  Fait  prisonnier,  et  envoyé  eqj 
France,  il  y  étudia  notre  langue  et  se  laissa  gagner  aux  idées  li^ 
bérales.  Capitaine  en  i8i/(,  chef  de  bataillon  en  i8iy,  son  avan-i 
cernent  fut  rapide  a])rès  i8'!0.  Successivement  colonel,  brigadier; 
général,  capitaine-général  de  l'Aragon,  il  fut  élu  député  des  As 
turies  en  1823,  et  président  des  Cortès,  lo  7  février  i8;i3.  Aprèljj 
avoir  joui  d'une  immense  popularité,  il  fut  viclime  de  la  réaction 
royaliste,  et  pendu  à  Madrid  le  7  novembre  i8r!3.  ■(] 

Quiroffd  (Antonio)  était  né  en  Galice  en  1784, et  put  y  mourir 
tranquillement  en  i8/|i,  après  une  vie  encore  pins  agitée  qu« 
celle  de  Hiego.  1 


LA  BIDASSOA  (1823)  257 

Le  ler  janvier  1820,  Riego,  cantonné  àtjuelque  dis- 
tance de   Cadix,  soulève  son  bataillon  aux  cris  de  ; 
V^ive  la  Constitution  de  1812  !  marche  sur  Arcos,  où 
1  s'empare   du  général  en  chef,  puis  sur  Alcala   de 
os  Gazules,  où  il   délivre  Ouirog-a,  emporte  Xérès, 
nais  échoue  devant  Cadix.  Il  se  rabat  sur  Alg-eciras 
t  par  In  côte  arrive  à  Malag-a.où  il  est  accueilli  avec 
nthousiasme,  mais  d'où  il  est  bientôt  forcé  de  repar- 
ir.  Il  se  jette   alors  dans  la  campag-ne  sans  pouvoir 
ntraîner  les  paysans,  atteint  le  Guadalquivir  à  Cor- 
loue,  dont  les  portes  se  ferment  devant  lui,  s'enfonce 
ans  l'Estrémadure  et  s'arrête  à  quelques  lieues  de 
adajoz  (10  mars).  En  six  semaines,  il  venait  de  faire 
ent  cinquante  lieues.  Par  suite  des  combats  de  détail, 
es  fatig-ues,  des  désertions,  sa  troupe  de  i.5oo  hom- 
les  était  réduite  à  3oo,  Il  allait  les  licencier  lorsqu'il 
aprit  que  d'autres  soulèvements  avaient  réussi    en 
alice,  en  Navarre  et  à  Madrid. 

En  Galice,  les  colonels  Acevedo  et  Espinoza,  à  la 
orog-ne,  au  nom  de  la  g"arnlson  et  du  peuple,  avaient 
oclamé  la  Constitution  de  181 2  (24  février).  Le 
ndemain,  le  Ferrol;  le  23,Vig-o;  le  2G,  Pontevedra, 
Ihéraient  au  mouvement  qui  se  propag-ea  dans  les 
sturies. 

En  même  temps,  le  g-énéral  Espoz  y  Mina  insur- 
ait  la  Navarre.  Enfin,  à  Madrid  même,  l'Abisbal, 
i  vovnit    les  chances  tourner,  força  Ferdinand  VII 


I 


258  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

de  renoncer  à  l'absolutisme  et  de  revenir  à  la  Consti 
tution  qu'il  avait  supprimée  (9  mars  1820). 

Des  élections  eurent  lieu  sur  tous  les  points  de 
l'Espag-ne,  et  lesCortès  se  réunirent.  Labesog'ne  était 
immense.  Les  nouveaux  ministresqu'avait  dû  prendre 
Ferdinand  VIT,  et  qu'il  était  allé  chercher  au  bagne 
—  où  il  les  avait  envoyés  en  i8i4  —  s'y  employèrent 
avec  dévouement.  Mais  ils  furent  bientôt  attaqués  et 
par  les  partisans  de  l'absolutisme  (les  serviles)  et  par 
les  radicaux  [e.xaltac/os)  qui  trouvaient  qu'on  n'allait 
pas  assez  vite,  et  dont  Rieg"o  était  un  des  chefs,  {, 

A  la  faveur  de  ces  divisions,  le  parti  absolutiste  | 
reprit  confiance,  et  poussa  le  roi  à  entraver  l'œuvre  il 
de  réforme  constitutionnelle.  [' 

Un  fléau  terribles'ajoutaà  ces  difficultés  politiques.  I 
A  la  fin  d'août  1821,  un  bâtiment,  arrivé  de  Cuba, 
apporta  à  Barcelone  la  fièvre  jaune.  Elle  y  fit  du- 
rant plusieurs  mois  d'affreux ravag-es,  et  dans  la  ville 
même  enleva  près  de  ving-t  mille  personnes.  Tarra- 
g-one  et  Tortosa  furent  ég-alement  éprouvées.  Le  g-ou 
vernement  français,  pour  prévenir  la  contag-ion,  plaça 
sur  les  Pyrénées  un  cordon  sanitaire  formé  par  des 
troupes. 

La  présence  de  ces  troupes,  que  l'opposition  libé 
raie  en  France   sig-nala  comme   une  menace  d'interJ" 
vention,  enhardit  les  émig-rés  espag-nols,  1' 

Taudis  que   l'Espag-ne  était  devenue,   depuis  1820, 


J 


LA  BIDASSOA  (1823)  259 

li'refug-e  des  proscrits  de  Naples,  du  Piémont,  de 
1  I  ance,  débris  des  insurrections  comprimées  et  des 
<()mplots  découverts;  en  revanche,  de  nombreux 
royalistes  espag-nol  s  chassés  par  les  réformes  libérales, 
hommes  d'Etat,  évoques^  moines  de  toute  couleur, 
--"étaient  retirés  en  France.  Ces  réfug-iés  étaient  en 
correspondance  avec  les  royalistes  de  Paris,  dont  ils 
recevaient  des  subsides  et  des  encourag-ements.  Ils 
avaient  formé  à  Bayonne  une  junte  apostolique  qui 
prétendait  diriger  les  résistances  à  la  Révolution. 
Enfin,  ils  soudoyaient  des  bandes  de  partisans, 
siildats  déserteurs,  moines,  paysans,  contrebandiers, 
(]ui,  sous  le  nom  d'armée  de  la  foi,  pénétraient  sur 
li^  territoire  espag-nol.  Une  de  ces  bandes,  conduite  par 
le  moine  AntonioMaranon,dit  le  Trappiste,  s'empara 
[lar  surprise  de  la  place  d'Urg-el  et  massacra  la  gar- 
nison (21  juin  1822). 

Cette  nouvelle  amena  à  Madrid  de  nouveaux  désor- 
dres. Les  Cortès  travaillaient  alors  à  licencier  une 
|)artie  de  la  g-arde  royale,  troupe  inutile,  d'esprithos- 
tile  et  d'un  entretien  coûteux  .  Le  3o  juin,  six  batail- 
lons de  cette  garde  se  soulevèrent  aux  cris  de  Vive 
Ir  roi  absolu,  massacrèrent  un  de  leurs  officiers, 
Landabusu,  connu  pour  ses  sentiments  constitution- 
nels, et  prirent  position  hors  de  la  ville.  Ils  y  rentrè- 
rent le  7  juillet,  pour  marcher  sur  le  palais  royal,  et 
-supprimer  la  Constitution.  Mais   ils  furent  accueillis 


260  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

par  les  troupes  de  lig"ne  et  la  g'arde  nationale, 
repoussés  après  un  sang-Iant  combat  dans  les  rues, 
et  dispersés.  Ferdinand,  qui  s'apprêtait,  le  matin,  à 
tirer  veng-eance  des  constitutionnels,  applaudit,  le 
soir,  à  la  défaite  de  ses  partisans.  Tel  était  Thomme 
dont  un  refrain  populaire  disait  : 

Espagnols,  que  Dieu  vous  garde  | 

Du  pardon  de   votre  roi  (i)  !  I 

Le  lendemain  de  cette  affaire,  le  ministère  passait 
des  mains  des  modérés  entre  celles  des  exaltados  qui 
donnaient  au  g"ouvernement  un  caractère  plus  éner- 
g-ique.  Sous  leur  impulsion,  le  g-énéral  Espoz  y  Mina 
commençait  une  active  campag-ne  en  Catalog-ne,  bat- 
tait l'armée  de  la  foi  dans  toutes  les  rencontres,  et 
forçait  une  régence  royaliste,  qui  s'était  installée  à 
Urg-el,  à  rentrer  sur  le  territoire  français. 

Nous  nous  faisons  difficilement  une 'idée  de  l'intérêt 
que  cette  ag-itation  de  la  Péninsule  excitait  alors  dans 
notre  pavs.  Jour  par  jour, en  quelque  sorte,  depuis  le 
soulèvement  de  l'île  de  Léon,  les  réformes  libérales,  les 
résistances  de  Ferdinand  VII,  le  cordon  sanitaire,  les 

(i)  Pour  tous  ces  événements,  je  ne  peux  (jue  renvoyer  aux 
ouvrages  spéciaux,  parliculièrement  :  Histoire  de  la  révolution 
d' r.spfujne  de  1820  à  182,'},  par  un  ICspas^nol,  témoin  oculaire 
(Minano).  Paris,  2  voL  in-S",  1824;  î'/ix/mf/ne  sous  Ferdituuid 
VU,  ])ar  le  marquis  de  Custine,  Paris,  l\  vol.  in-8*.  i8.i8;  et 
surtout  Histoire  contemporaine  de  l'Espagne,  par  G.  Hulibard, 


LA   RIDASSOA  (1823)  261 

incursions  de  l'aiTiiée  de  la  Foi,  l'émeute  du  7  juillet, 
lesag-issementsde  la  rég-ence,  etc., tous  ces  événements 
étaient  racontés  et  commentés  dans  nos  journaux,  et 
avaient  leur  retentissement  dans  nos  Chambres. 

C^'est  qu'en  effet  la  France  était  partag-ée  en  deux: 
camps,  comme  l'Espagne, et  que  les  deux  partis  étaient 
entrés  en  lutte  avec  leurs  passions.  Les  libéraux  fran- 
çais voyaient  leur  cause  eng-ag-ée  dans  celle  des  libé- 
raux espag-nols  ;  ils  applaudissaient  à  leurs  succèsou 
déploraient  leurs  revers.  Les  royalistes  ne  se  mon- 
traient pas  moins  ardents  à  soutenir  l'absolutisme 
ilans  la  Péninsule.  Après  le  7  juillet,  beaucoup  d'offi- 
ciers de  lag"arde  royale,  regardant  comme  personnelle 
Il  défaite  de  la  g-arde  espagnole,  ouvrirent  en  sa  fa- 
veur des  souscriptions  publiques,  accompag-nées  de 
circulaires  dans  le  goût  suivant  :  «  Les  officiers  des 
i^ardes  espag-noles  peuvent  se  présenter  à  nos  rég'i- 
inents.  Ils  y  seront  accueillis  comme  des  frères.  Ils  y 
lecevront  tous  les  secours  qu'il  nous  sera  possible 
de  leur  donner.  Puissions-nous  être  bientôt  à  même 
de  partag-er  leur  g-loire  et  leurs  dang'crs,  en  délivrant 
IFspagne  des  inonsfres  qui  la  g'ouvernent.  » 

Voilà  comment  lasituation  de  notre  g-ouvernement 
devint  difficile. 

Le  ministère  Richelieu  avait  adopté,  à  l'égard  de 
1  Espag-ne,  l'attitude  qu'il  avait  prise  à  l'ég-ard  de 
Naples  et  du  Piémont  :  celle  de  la  circonspection  et  de 

la. 


262  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

la  conciliation.  Elle  lui  fut  reprochée  par  une  adresse 
delà  Chambre  qui  amena  sa  chute  (i5  décembre  1821). 

Le  parti  royaliste  attendait  mieux  du  ministère  Vil-  ; 
lèle  qui  lui  succéda.  Mais  M.  de  Villèle,  malgré  sesf 
attaches  avec  la  Congrégation,  n'était  pas  favorable  à 
une  intervention  militaire.  Sans  parler  des  dépenses 
inévitables  d'une  pareille  entreprise,  qu'arriverait-il  si 
l'Espagne  se  soulevaitcontre  nous  comme  elle  s  était 
soulevée  contre  Napoléon  ?  Et  enfin  était-il  prudent  de 
nous  engagerdans  la  Péninsule,  quand  l'insurrection 
de  la  Grèce  menaçait  de  rouvrir  la  question  d'Orient? 

La  Sainte-Alliance  réunit  à  Vérone  un  congrès  char- 
gé de  délibérer  sur  les  affaires  d'Espagne  et  sur  les 
mo3'ens  d'y  comprimer  la  Révolution  (octobre  1822). 
M.  de  Montmorency,  ministre  des  affaires  étrangères, 
y  représentait  la  France.  Il  manqua  aux  instructions 
formelles  de  M.  de  Villèle.  Il  laissa  espérer  aux  puis- 
sances que  la  France  se  chargerait  de  rétablir  l'ordre^ 
dans  la  Péninsule.  Il  fut  rappelé.  Il  donna  sa  démis 
sion,  le  20  décembre,  et  fut  remplacé  par  Chateau- 
briand. 

Celui-ci    semldait    devoir  marcher  d'accord  ave 
M.  de  Villèle.  Mais  sa  vanité  personnelle,  les  instan 
ces  de  ses  amis  de  l'extrême  droite,  et  ses  vues  poli"i 
tiques  le  poussèrent  à  l'intervention.  Avec  la  hauteur; 
de   son  génie,  Chateaubriand   voyait   plus    loin    que 
M.  de  Villèle  avec  son    bon  sens.  11   vovait,  dans  une 


j 


4 

i 


LA  BIDASSOA  (1823)  263 

g-uerre  avec  l'Espagne,  l'occasion  inespérée  de  mener 
le  drapeau  blanc  à  la  victoire,  de  donner  à  la  monar- 
chie un  peu  de  cette  g-loire  militaire  qui  avait  accablé 
l'Empire,  et  de  réconcilier  ainsi  l'armée  avec  la  Res- 
tauration. Et  l'avenir  lui  donna  raison. 

En  dépit  de  M .  de  Villèle,  de  l'opposition  libérale  et  do 
l'opinion  publique,  sous  la  pression  de  l'extréme-droite, 
il  fallut  arriver  à  l'intervention.  Une  note  commina- 
toire des  puissances  au  g-ouvernement  espag-nol  fut 
écartée  avec  une  fière  énerg'ie  par  le  ministre  des  af- 
taires  étrang-ères,  le  colonel  San-Mig-uel ,  et  les  amba.s- 
sadeurs  furent  rappelés  (9  janvier   1823)  (i). 

La  session  de  1828  fut  ouverte  par  un  discours  de 
Louis  XVIII,  qui  fit  éclater  la  joie  des  royalistes 
(28  janvier). 

Après  s'être  félicité,  dans  la  première  partie  de  ce 
discours,  de  l'action  de   la  justice  qui  avait  mis  fin 

(i)  San-Afiguel  (Evariste),  né  à  Gijon  (Asturies)  en  1780.  sol- 
dat, écrivain,  homme  d'Etat,  une  des  fig-ures  les  plus  orig'inales 
de  ce  temps. 

Volontaire  au  i"  régiment  d'Araçon  en  iSoâ,  lieutenant  en 
1807,  capitaine  en  1808,  combattit  bravement  contre  nous,  fut  pris 
et  envoyé  en  France. 

Compatriote  de  Ricgo,  il  s'associa  au  mouvement  de  1820. 
C'est  lui  qui  écrivit,  à  Algeciras,  la  chanson  qui  tut  mise  en 
musique  par  un  musicien  de  17  ans  (Huerta),  et  qui  fut  chantée 
par  toute  l'Espagne,  dont  elle  est  devenue  comme  la  Marseillaise 
sous  le  nom  d' Hymne  de  Riego. 

Journaliste  à  ^ladrid,  député  des  Asturies,  ministre,  nous  le 
retrouverons  soldat  sous  Mina  et  proscrit  en  Angleterre.  Il  revint 
d'exil  pour  être  plusieurs  fois  ministre,  et  finir  duc,  grand 
d'Espagne,  etc.,  sous  le  règne  d'Isabelle  II,  en  18G2. 


264  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

((  aux  complots  et  aux  tentatives  de  révolte  qu'enhar- 
dissait l'impunité  »  ;  après  avoir  parlé  des  questions 
traitées  dans  la  session  précédente,  le  roi  disait  : 
((  Cent  mille  Français,  commandés  par  un  prince  de 
ma  famille,  par  celui  que  mon  cœur  se  plaît  à  nom- 
mer mon  fils,  sont  prêts  à  marcher,  en  invoquant  le 
Dieu  de  saint  Louis,  pour  conserver  le  trône  d'Es-  % 
pag-ne  à  un  petit-fils  de  Henri  IV,  préserver  ce  Leau 
royaume  de  sa  ruine  et  le  réconcilier  avec  l'Europe... 
Que  Ferdinand  soit  libre  de  donner  à  ses  peuples  des 
institutions  qu'ils  ne  peuvent  tenir  que  de  lui  et  qui, 
en  assurant  leur  bonheur,  dissiperaient  les  justes  .| 
inquiétudes  de  la  France,  dès  ce  moment  les  hosti- 
lités cesseront...  » 

Le  principe  de  l'intervention  fut  vivement  attaqué 
par  les  libéraux  des  deux  Chambres,  dans  la  discus- 
sion de  l'adresse  qui  fut  présentée  au  roi,  le  9  février. 

Les  débats  recommencèrent  à  propos  de  la  demande 
d'un  crédit  éventuel  de  100  millions.  Les  considéra- 
lions  politiques  de  Rojer-Collard,  les  objections  mi- 
litaires des  généraux  Foy  et  Sébastian!  ne  tinrent  pas, 
dans  la  Chambre,  contre  un  remarquable  discours  de 
Chateaubriand. 

C'était  la  première  fois  que  le  grand  <f/rivain  par- 
lait devant  les  députés  (aâ  février).  «  Son  discours 
laborieusement  étudié  était  à  la  fois  le  manifeste  de 
son  génie  et  le  manifeste  du  royalisme  devant  l'Europe. 


LA   niHASSOA  (1823)  205 

La  renommée  qui  le  devançait  le  fit  écouter,  non 
c  iimme  un  discours,  mais  comme  un  oracle  (i).  » 

Après  avoir  étudié  l'intervention  au  point  de  vue 
européen  comme  au  point  de  vue  français;  après 
avoir  montré  la  nécessité  d'éviter  la  contagion  mo- 
rale, dans  l'Intérêt  monarchique,  il  terminait  en 
découvrant  sa  véritable  pensée,  et  il  vantait  les  résul- 
tats de  l'expédition  comme  s'ilsétaient  déjà  obtenus  : 

«  SI  la  g-uerre  avec  l'Espag-ne  a,  comme  toute 
t^  uerre,  ses  inconvénients  et  ses  péiùls,  elle  aura  eu 
pour  nous  cependant  un  Immense  avantag-e.  Elle 
nous  aura  créé  une  armée  ;  elle  nous  aura  fait  remon- 
ter à  notre  rang-  militaire  parmi  les  nations;  elle 
aura  décidé  notre  émancipation  et  rétabli  notre  indé- 
pendance. 

(c  II  manquait  peut-être  encore  quelque  chose  à  la 
réconciliation  complète  des  Français.  Elle  s'achèvera 
sous  la  tente.  Les  compag-nons  d'armes  sont  bientôt 
amis,  et  tous  les  souvenues  se  perdent  dans  la  pen- 
sée d'une  commune  g-lolre. 

«  Le  roi,  ce  roi  si  sage,  si  paternel,  si  pacifique,  a 
jiarlé.  Il  a  jug-é  que  la  sûreté  de  la  France  et  la  dig-nité 
•  le  la  couronne  lui  faisaient  un  devoir  de  recourir 
aux  armes  après  avoir  épuisé  les  conseils.  Le  roi  a 
voulu  que  loo.ooo    soldats   s'assemblassent  sous   les 

(i)  Lamartine.   Histoire  de  la  Restauration,  t.  vu,  livre  4o. 
-  11  laul  lire  tout  le  passage  consacré  à  Chateaubriand. 


266  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

ordres  du  prince  qui,  au  passag-e  de  la  Drôme,  s'est 
montré  vaillant  comme  Henri  IV.  Le  roi,  avec  une 
o-énéreuse  confiance,  a  remis  le  drapeau  blanc  à  des 
capitaines  qui  ont  fait  triompher  d'autres  couleurs; 
ils  lui  rapprendront  le  chemin  de  la  victoire;  il  n'a 
jamais  oublié  celui  de  l'honneur.  » 

C'est  le  lendemain,  2G  février,  que  Manuel  pro- 
nonça le  discours  qui  souleva  tant  de  tapag^e  et  qui 
fit  prononcer  son  expulsion  (4  mars). 

Le  crédit  voté  parla  Chambre  des  députés  (5  mars), 
à  l'exception  de  toute  la  g-auche,  rencontra  dans  la  ;i 
Chambre  des  pairs  une  assez  vive  opposition.  Cha-  | 
teaubriand  y  répondit  encore  par  des  phrases  élé-  ï 
g-antes  et  sonores,  et  l'expédition  fut  décidée  (i4  mars),    j 

Dès   le   29  janvier,    on  avait    nommé    l'état-major    '* 
charsré  de  la  conduire. 

Le  duc  d'Ang-oulême  avait  le  commandement  en 
chef,  avec  le  titre  nouveau  de  généralissime.  Il 
n'avait  pas  voulu  d'un  maréchal  de  l'Empire  auprès 
de  lui,  de  peur  qu'on  n'attribuât  à  celui-ci  tout  le 
mérite  delà  campag-ne  (i).  Cependant,  afin  qu'on  ne  \ 
pût  dire  que  les  manJchaux  avaient  élé  systématique- 
ment écartés,  on  donna  au  vieux  maréchal  Moncey  le 
commandement  d'une  armée  destinée  à  opérer  en 
Cataloirne. 


\ 


(1)  Cf.  Pasqiiier,  .l/^'//K)/V"P.<r,    .  v,  rli.   18. — Pasqiiier  rapporte    ; 
un  entrplirn  (|ii'il  eut   awc  le  Hue  d'Ançoiiirme  sur  ce  siij<l. 


LA  BIDASSOA  (1823)  207 

Le  choix  des  officiers  g-énéraux  avait  été  difficile. 
Les  royalistes  ne  voulaient  que  des  hommes  de  leur 
parti.  Au  contraire,  le  duc  cherchait  les  g-énéraux 
les  plus  capables.  Surtout,  il  entendait  profiter  de 
l'occasion  pour  apaiser  les  dissentiments  politiques. 
Si  quelques  chefs  lui  furent  imposés,  comme  le  prince 
deHohenlohe,  principicule  allemand  qui  s'était  attaché 
jadis  à  l'émigration,  qu'on  s'étonnait  de  trouver  dans 
nos  rang-s,  et  qu'on  s'étonna  davantag-e  de  voir  passer 
marécJial  de  France  après  la  campag-ne;  comme 
d'Autichamp,  ancien  chef  vendéen  ;  comme  Canuel 
et  Donnadieu.  qu'il  suffit  de  nommer:  comme  le  baron 
de  Damas,  qui  n'était  réputé  que  pour  sa  dévotion 
excessive;  la  plupart  étaient  des  officiers  g-énéraux 
de  l'Empire  qui  avaient  fait  leurs  preuves  sur  tous 
les  champs  de  bataille,  comme  Oudinot,  Molitor, 
Bourke,  Bordesoulle,  Curial,  Domon,  etc. 

Toutefois,  malg-ré  sa  bonne  volonté,  le  duc  d'An- 
g-oulême  ne  pouvait  se  flatter  de  g-randes  qualités  stra- 
tég-iques.  Il  n'avait  fait  campag-ne  que  pendant  les 
Cent-Jours,  contre  Grouchy,  et  Grouchv,  après  l'avoir 
battu  dans  la  vallée  du  Rhône,  lui  avait  imposé  une 
capitulation  qu'il  ne  tenait  qu'à  lui  de  rendre  plus 
humiliante.  11  lui  fallait  un  major-général  à  la  fois 
habile  et  dévoué. 

Le  maréchal  Victor,  alors  ministre  de  la  g-uerre, 
souhaitait  ardemment  cet  emploi.  Il  avait  préparé  de 


268 


LES  COMPLOTS  MILITAIRES 


sa  main  un  plan  d'invasion  où  se  retrouvait  l'expé- 
rience  de  ses  brillants  services  en  Espagne  (i).  Le 
duc  ne  voulait  pas  de  sa  tutelle.  On  avait  pensé  à 
Macdonald.  Mais  sa  santé  ne  lui  permettait  pas  de 
faire  campagne.  Soult  était  discrédité.  Suchet  aurait 
été  d'excellent  conseil. 

Sur  la  demande  même  du  prince,  on  nomma  le 
général  Guilleminot,  directeur  du  Dépôt  de  la  guerre, 
officier  du  plus  grand  mérite,  qui  avait  servi  dans 
les  armées  de  la  République  et  de  l'Empire,  et  brave- 
ment combattu  à  Waterloo.  Ce  choix  fit  pousser  les 
hauts  cris  aux  royalistes.  Le  duc  y  persista  et  n'eut 
qu'à  s'en  louer  (.■>). 

Comme  l'avait  annoncé  le  discours  du  trône,  près 
de  100.000  hommes  étaient  rassemblés  au 'pied  des 
Pyrénées.  (Exactement 90.062  hommes  et  21.409  che- 
vaux.) Ils  comprenaient  deux  armées  distinctes  et  de 
force  inégale,  dont  l'effectif  était  partagé  en  cinq 
corps. 

La  première  armée  et  la  principale,  sous  le  duc 
d'Angoulême,  avec  les  i'='',  "x"  et   3^  corps   (Oudinot, 

(i)  Analiise  des  ojjérdtions  militaires  qui  devront  avoir  lieu 
en  Espagne.  Mss.  ia-i8.  Avec  la  signaUire  de  Louis  XVllI.  ,\r- 
cliives  de  la  guerre  (avril  iSsS).  Ce  manuscrit  a  été  otl'ert  aux 
arcliivc.'i  par  le  iluc  de  Hellune,  [lelit-fils  tlu  inarcchal  (riov<Mii- 
bre  1893). 

('!)  (luilleniinot  {i']']l\-i%t\(i)  était  né  à  Dunker(|ue.  Après  iSa."?, 
il  l'ut  envoyé  comme  ambassadeur  à  Constantinople,  où  il  resta 
ju»([u'cii  iS,'5i.  Il  a  laissé  un  Précis  de  la  (.'iiiii/inijne  de  iSa.'f. 
lu-H",  1824. 


LA  BIDASSOA  (1823)  2169 

Molitor,  Hohenlohe)  et  un  corps  de  réserve  (Borde- 
souUe),  composé  de  la  plus  grande  partie  de  la  g'arde, 
devait  entrer  en  Espag-ne  par  la  Bidassoa,  traverser  les 
provinces  basques  et  marcher  sur  Madrid. 

La  deuxième  (4^  corps),  sous  le  maréchal  Moncey, 
était  destinée  à  agir  en  Catalog-ne.  Elle  était  formée 
des  trois  divisions  Curial,  Damas,  Donnadieu,  et 
comptait  environ  21.000  hommes. 

L'artillerie  (78  bouches  à  feu)  était  commandée  en 
chef  par  le  g-énéral  Tirlet;  le  g'énie,  par  le  g-énéral 
Dode  de  la  Brunerie.  Quelques  mois  plus  tard  fut 
formé  un  2*  corps  de  réserve  sous  le  commandement 
de  Lauriston  ;  mais  il  ne  fut  guère  employé  qu'aux 
sièg-es  de  Saint-Sébastien  et  de  Pampelune. 

Enfin,  il  faut  ajouter  à  nos  forces  26  ou  So.ooo  roya- 
listes espag-nols,  habillés  et  soldés  par  nous,  partag"és 
ta  petites  divisions  attachées  à  chacun  de  nos  corps 
d'armée,  et  commandées  par  des  chefs  tels  que  le 
liaron  d'Eroles,  le  Trappiste,  Ouesada,  le  comte 
d  Espag-ne,  etc.  Mais  ce  conting-ent  nous  fut  plutôt 
un  embarras  qu'un  appui. 

Le  duc  d'Ang"oulême  quitta  Paris  le  i5  mars.  Il 
y^ag-na  d'abord  Toulouse,  d'où  il  poussa  jusqu'à  Per- 
pig-nan,  pour  inspecter  les  quartiers  du  maréchal 
Moncey.  Puis,  par  Tarbes  et  Pau,  il  se  rendit  à 
lîayonne. 

Pendant  que  la  Restauration  préparait  ses   forces 


270  LKS  COMPLOTS  MILITAIRES 

contre  l'Espag-ne,  le  parti  libéral  ne  restait  pas  inac- 
tif. 

Depuis  l'avortement  des  complots  de  1822,  la 
lutte  avait  chang-é  de  théâtre.  Elle  avait  passé  en 
Espagne,  Une  entente  concertée  entre  la  révolution 
de  Paris  et  celle  de  Madrid  paraissait  le  meilleur 
moyen  de  les  faire  triompher  l'une  et  l'autre.  Le 
parti  libéral  avait  song-é  à  accréditer  auprès  des  Cor- 
tès  un  agent  secret  et  sûr  qui  imposât  par  son  expé- 
rience au  gouvernement  espagnol  et  lui  suggérât  3 
d'utiles  conseils.  t 

Son  choix  s'était  porté  sur  Benjamin  Constant,  qui 
n'était  plus  député.  Mais  celui-ci  n'était  pas  riche.  Il 
fallait  à  son  déplacement  assurer  un  traitement  hono- 
rable. Malgré  la  fortune  dont  disposait  le  parti,  on  ne 
trouva  pas  la  somme  nécessaire.  Comme  le  dit  La- 
martine, les  libéraux  achetaient  avec  économie  leur 
popularité  même,  et  ils  dépensaient  plus  facilement  1 
pour  leur  cause  leurs  discours  que  leur  fortune. 

On  s'adressa  au  duc  d'Orléans,  qui  refusa.  Cons- 
tant resta  à  Paris. 

Au.ssi  bien,  les  Espagnols  n'auraient  pas  accepté 
de  conseils.  C'est  d'eux,  au  contraire,  que  vint  le 
projet  d'un  pronnnciamfenfo  analogue  à  celui  de 
('«dix,  et  de  ce  qu'on  appelait  alors  une  Quirogade. 
(  i  était  là  une  conception  toute  espagnole  (i). 

(1)  CVst  re  qui  ressort  du  livre  ])fii  ronnii  tlii  !réniT.il  (\c  Vnii- 


I 


LA  BIDASSOA  (1823)  271 

La  concentration  des  troupes  au  pied  des  Pyrénées, 
en  rapprochant  les  g-riefs  épars  dans  tous  les  rang-Sj» 
offrait  à  un  soulèvement  militaire  beaucoup  plus  de 
chances  que  celles  qu'on  avait  jusqu'alors  fondées  sur 
quelques  bataillons  isolés. 

Les  circonstances  étaient  d'autant  plus  favorables 
que  l'expédition  était  mal  vue  du  pays  et  surtout  de 
l'armée.  Sur  le  chemin  que  suivaient  les  régiments 
pour  g-ag-ner  la  frontière  d'Espag-ne,  ils  étaient  en- 
tourés des  manœuvres  les  plus  dangereuses  qui  les 
provoquaient  à  la  révolte  et  à  la  désertion  (i).  La 
g-uerre  était  impopulaire.  On  allait  la  faire  pour  des 
moines  contre  la  liberté.  Telle  était  l'opinion  cou- 
rante des  cabarets  et  des  chambrées.  C'est  elle  qui 
sug-g-érait  à  Paul-Louis  Courier  la  proclamation  qui 
parut  à  Bruxelles,  sans  nom  d'auteur  mais  dans  la- 
quelle on  reconnaissait  son  ironie  mordante  et  tra- 
vaillée. 

«  Soldats,  vous  allez  rétablir  en  Espag-ne  l'ancien 
rég-ime  et  défaire  la  révolution. 

«  Les  Espag-nols  ont  fait  chez  eux  la  révolution,  ils 

doncourt,  dont  les  notes  offrent  plus  d'intérêt  que  le  texte  même  : 
Ouinze  années  d'un  proscrit.  4  vol.  in-8",  i835.  Voir  t.  iv 
(notes).  Nous  aurons  l'occasion  de  parler   plus  loin  de  l'auteur, 

(i)  Arch.  Nat., fonds  cité,G937  et  6973. — {Manœuvres  employées 
pour  détourner  de  leurs  devoirs  les  corps  qui  se  rendent  à  l'ar- 
mée d'Espagne.)  —  Rapports  des  préfets,  des  maires,  de  la  gen- 
darmerie et  de  la  police. 

Arch.  de  la  f^uerre.  Corresp.  ffén.  —  Février-mars  i8'î3. 


272  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

ont  détruit  l'ancien  rég-imejet  à  cause  de  cela  on  vous 
envoie  contre  eux;  et  quand  vous  aurez  rétabli  l'an- 
cien régime  en  Espag-ne,  on  vous  ramènera  ici  pour 
en  faire  autant.  Or,  l'ancien  rég-ime,  savez- vous  ce 
que  c'est,  mes  amis?  C'est,  pour  le  peuple,  des  impôts; 
pour  les  soldats,  c'est  du  pain  noir  et  des  coups  de 
bâton;  des  coups  de  bâton  et  du  pain  noir,  voilà  l'an- 
cien rég-ime  pour  vous  ;  voilà  ce  que  vous  allez  réta- 
blir, d'abord  là,  et  ensuite  chez  nous... 

«  Ce  sont  les  étrang-ersqui  vous  y  font  aller,  car  le 
roi  ne  voudrait  pas.  Mais  ses  alliés  le  forcent  à  vous 
envoyer  là.  Les  alliés,  le  roi  de  Prusse,  l'empereur 
de  Russie  et  l'empereur  d'Autriche,  suivent  l'ancien 
rég-ime.  Ils  donnent  aux  soldats  beaucoup  de  coups  de 
bâton  avec  peu  de  pain  noir,  et  s'en  trouvent  bien,  eux 
les  souverains.  Une  chose  pourtant  les  inquiète.  Le 
soldat  français,  disent-ils,  depuis  trente  ans  ne  reçoit 
plus  de  coups  de  bâton  et  voilà  l'espag-nol  qui  les  refuse 
aussi.  Pour  peu  que  cela  g-ag-ne,  adieu  la  schlag-ue 
chez  nous.  Personne  n'en  voudra.  Ils  ont  donc  résolu 
de  rétablir  partout  le  rég-ime  du  bâton,  mais  pour  les 
soldats  seulement.  C'est  vous  qu'ils  charg-ent  de  cela. 
Soldats,  volez  à  la  victoire  1  Et  quand  la  bataille  sera 
g-ag-née^  vous  savez  ce  qui  vous  attend  :  les  nobles 
auront  de  l'avancement,  vous  aurez  des  coups  de 
bâton.  Entrez  en  Espagne,  marchez  tambour  battant, 
mèche  allumée,  nu  nom   des  puissances  étrang-ôres. 


LA  BIDASSOA  (1823)  273 

Vive  la  schlague,  vive  le  bâton  !  Point  d'avancement 
pour  les  soldats,  point  de  grades  que  pour  les  nobles  ! 

«Au  retour  de  l'expédition,  vousrecevrez  tout  l'ar- 
riérédes  coups  debàtonqui  vous  sont  dûs  depuis  1789. 
Ensuite,  on  aura  soin  de  vous  tenir  au  courant.  » 

Dès  la  fin  de  1822,  un  ag-ent  espagnol  à  Paris,  du 
nom  d'Olavarria,  avait  sollicité  Fabvier  de  soulever 
l'armée  qu'on  s'attendait  à  voir  dirig-er  contre  l'Es- 
pagne, et  dont  le  noyau  était  formée  par  le  corps 
d'observation.  Un  officier  proscrit,  le  lieutenant 
Marotte,  lui  fut  dépêché  pour  l'inviter  à  venir  à  Ma- 
drid. Fabvier  s'y  rendit.  Dans  une  note  présentée 
au  ministère  espagnol,  le  26  janvier  1828,  après 
l'examen  des  moyens  qu'on  pouvait  employer,  il  con- 
cluait ainsi  :  «  Nous  pouvons  tout  espérer  si  nous 
prenons  l'armée  française,  sur  le  territoire  français; 
rien,  sinous  attendonsqueles  hostilités  commencent.» 
Une  convention  fut  signée  avec  le  ministère,  en 
vertu  de  laquelle  celui-ci  mettait  à  la  disposition  de 
Fabvier  l'argent  nécessaire,  qui  d'ailleurs  ne  fut  point 
versé . 

Gomment  allait-on  procéder  ?  Agirait-on  sur  les 
troupes  par  les  piêmes  moyens  que  précédemment, 
c'est-à-dire  à  l'aide  des  officiers  subalternes  et  des 
sous-officiers?  ou  bien  tenterait-on  d'engager  dans  le 
mouvement  les  officiers  supérieurs  et  les  généraux? 
Le   premier   système    ayant    peu   réussi,    on    résolut 


274  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

d'employci-  le  secoud.  ûa  attaqua  ea  quelque  sorte 
l'armée  de  deux  côtés  à  la  foisj  du  côté  de  l'Espagne 
et  du  côté  de  la  France. 

Depuis  le  triomphe  des  idées  constitutionnelles, 
l'Espag-ne  était  le  refuge  des  libéraux  de  Naples  et  du 
Piémont,  échappés  aux  vengeances  de  leurs  princes 
et  de  l'Autriche.  Il  s'y  était  ajouté,  en  1822,  quelques 
réfugiés  français.  Au  commencement  de  1828,  tous 
les  proscrits  de  la  Restauration  furent  invités  à  s'y 
rendre.  Contumaces  des  procès  militaires  de  l'Est,  de 
Nantes,  de  Poitiers,  et  d'ailleurs;  prévenus  acquittés, 
mais  renvoyés  du  service;  carbonari  jeunes  et  obsti- 
nés, comme  Joubert;  officiers  démissionnaires, 
comme  Carrel  ;  les  uns  débarqués  de  Belgique  et 
d'Angleterre;  les  autres  venus  de  France;  tous 
affluèrent  dans  la  Péninsule,  se  rapprochèrent  des 
Pyrénées,  et  ouvi^rent  des  intelligences  avec  les  offi- 
ciers et  les  sous -officiers  des  régiments  placés  aux 
avant-postes. 

Un  journal  d'Espagne,  publié  en  français,  sous 
l'inspiration  des  réfugiés,  l'Obserualeur,  écrivait,  le 
i(j  février  1828  : 

a  Plusieurs  Français  de  distinction,  de  ces  hommes 
dont  la  nation  se  glorifie  et  qui  ont  tant  contribué  à 
sa  gloire,  ont  conçu  le  projet  de  passer  en  Espagne, 
et  d'y  former  une  régence  qui  expédiera  des  ordres 
et  des   décrcls  au  nom   de    .\aj)ulcun    II,    IcijUiinc 


LA  BIDASSOA  fl823)  275 


l'iiipereur  des  Français,  et  proclamera  l'acte  addi- 
liounel  de  i8i5.  Le  consentement  du  g-ouvernement 
rspagnol,  qu'ils  ont  sollicité,  ne  leur  sera  probable- 
ment pas  refusé.  »  Et  il  ajoutait  :  «  S.  M.  l'impéra- 
trice Marie -Louise  sera  invitée  à  venir  présider  la  ré- 
i^ence.  //  est  bien  certain  que  si  L'invasion  a  lieu, 
nous  verrons  des  choses  étonnantes.  » 

En  même  temps,  et  sur  l'autre  versant  de  la  chaîne, 
tui  reprenait  lesintrig-ues  commencées  avant  le  départ 
dans  les  g'arnisons,  et  poursuivies  pendant  les  étapes. 
Les  dilig-ences  de  Paris  amenaient  tous  les  jours  des 
officiers  en  l'éforme  ou  en  retraite,  chargés  de  tra- 
vailler les  troupes  et  de  s'assurer  la  connivence  de 
leurs  anciens  camarades. 

Ils  apportaient  de  faux  ordres  sig-nés  en  blanc  par 
le  ministre  de  la  guerre,  des  placards,  des  brochures, 
des  journaux,  contre  lesquels  le  ministre  dut  multi- 
plier les  circulaires.  On  répandait  ég-alement  les 
manifestes  annoncés,  qui  reprenaient  contre  une 
qucrre  injuste  les  arg-uments  de  Courier,  et  qui 
revendiquaient  contre  les  Bourbons  les  droits  de  la 
ilynastie  impériale,  mais  cela  dans  une  lang-ue  em- 
phatique et  déclamatoire  qui  atteig^nait  parfois  le 
ridicule. 

V un  d'eus.,  Adresse  à  l'ar/née  française, dôhixlail 
ainsi  : 


276  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

a  Au  quartier  général  de  l'armée  des  hommes  libres  A 
«  sur   les  munis  Pyrénées,  le...  1823. 

((  Français 

«  Les  puissances  étrang-ères,  après  s'être  efforcées 
d'effacer  votre  gloire  qu'elles  n'ont  pu  seulement  ter- 
nir, osent  vous  commander  la  honte  et  le  déshon- 
neur. Vainqueurs  de  Fleurus,  d'Iéna,  d'AusterlitzJ 
de  Wagram,  vous  laisserez- vous  aller  à  leursinsinua- 
tions perfides  ?  Scellerez-vous  de  votre  sang-  l'infamie- 
dont  on  veut  vous  couvrir,  etla  servitude  de  l'Europe 
entière?  Obéirez-vous  à  la  voix  des  tyrans  pour  com- 
battre contre  vos  droits,  au  lieu  de  les  défendre,  et 
ne  viendrez-vous  dans  nos  rang-s  que  pour  y  porter 
la  destruction  et  la  mort  lorsqu'ils  vous  sont  ouverts 
pour  la  liberté  sainte  qui  vous  appelle  du  haut  de 
l'enseigne  tricolore  quijlutte  sur  les  monts  Pyré- 
nées et  dont  elle  brûle  d'ombrag-er  encore  une  fois 
vos  nobles  fronts  couverts  de  tant  d'honorables  cica- 
trices... Vive  la  liberté  I  Vive  Napoléon  !  Vivent 
les  braves  !  » 

L'autre,  Manifeste  à  la  nation  française ,  finis- 
sait de  cette  façon  un  peu  moins  dithyrambique  : 

«  Nous,  soussig"nés,  Français  et  hommes  libres  réu- 
nis sur  le  sommet  des  Pyrénées  (?)  et  sur  le  sol 
français,  composant  le  conseil  do  rég-ence  de  Napo- 


LA  BIDASSOA  (1823)  2*7 

léon  IJ,  protestons  contre  la  lég-itlmité  de  Louis  XVIII 
l't  contre  les  actes  de  son  g-ouvernement  attenta - 
turcs  à  la  liberté  et  à  l'indépendance  de  la  nation 
française. 

«  En  conséquence,  nous  déclarons  comme  anti- 
national  tout  attentat  émané  de  Louis  XVIII  ou  de 
son  gouvernement  contre  l'indépendance  de  la  nation 
espag-nole. 

ft  Les  Membres  du  Conseil  de  régence 
DE  Napoléon  II  (i).  » 

Les  sig-natures  manquaient,  mais  une  petite  note 
manuscrite  les  promettait  pour  plus  tard.  En  effet,  le 
Lruit  circulait  (avec  quelle  vraisemblance  !)  que  le 
loi  de  Rome  était  en  Espagne  et  que,  les  Pyrénées 
l'ranchies,  il  allait  apparaître  à  l'armée. 

Le  colonel  Fabvier  était  le  chef  de  cette  conspira- 
tion nouvelle.  Etrang-er  aux  sociétés  secrètes,  il  se 
laissait  égarer  par  la  haine  qu'il  avait  jurée  aux 
Dourbons.  L'ardeur  qu'il  avait  dépensée  dans  toutes 
ses  aventures,  il  la  prodiguait  dans  la  plus  déplo- 
rable, et  ce  soldat  qui  donna  toute  sa  vie  au  droit  et 
ùla  liberté,  travaillait  alors,  sans  scrupules,  à  retour- 
ner des  soldats  contre  la  discipline  et  contre  le  dra- 
peau. 

Il  avait  repris   avec  des  généraux  et  des  colonels 

'i)  Moniteur,  i«23,  n°  du  i6  avril,  p.  4/2- 

16 


278  LES  GOMl'LOTS  .MlLlTxVlRES 

les  rapports  qu'il  avait  déjà  entamés  à  Paris.  Le 
désordre  était  tel  qu'il  put  rester  quinze  jours  dans 
un  de  nos  cantonnements  et  y  recevoir  des  visites  de 
nombreux  officiers,  sans  que  le  g-énéral  de  division, 
le  comte  d'Autichamp^  soupçonnât  seulement  sa  pré- 
sence. Les  mêmes  dispositions  rég-naientdans  d'autres 
rég'iments.  On  ne  parlait  plus  que  du  drapeau  trico- 
lore. 

«  Il  parait  certain  que  la  plupart  des  g-énéraux  et 
des  officiers  supérieurs  de  la  division  Bourke  étaient 
de  la  conspiration  ;  que  le  général  Guilleminot  lui- 
même  était  favorable  au  mouvement  et  que,  de  l'aveu 
du  général  Vallin,  l'avant-garde  devait  passer  sous 
le  drapeau  tricolore.  Mais  des  indiscrétions  avaient 
été  commises;  les  indications  les  plus  précises  étaient 
parvenues  au  quartier-général;  et,  dans  la  nuit  du  5 
au  G,  on  avait  fait  filer  sur  les  derrières  six  bataillons 
dévoués  à  la  Piévolutiou.  Dès  lors,  le  g-énéral  Vallia 
s'était  trouvé  isolé,  et,  pour  ne  pas  justifier  les  soup- 
çons, il  n'avait  plus  eu  qu'à  ag"ir  comme  il  avait 
fait  (ij.  )) 

En  pareille  matière,  il  est  difficile  de  se  prononcer. 
L'attitude  du  général  Vallin,  même  avant  le  G  avril, 
ne  confirme  pas  les  sentiments  qu'on  lui   prête,   et 


(i)  Histoire  de  la  lièuolulion  française  de  i8i/j  à  i83o,  par 
Duluurc,  t.  Vil,  cil.  ■M.  Le  louic  vii  cbl  d'uu  député  nommé  Au- 
u-uis.  H  vol.  iii-8",   18,]».  ■ 


LA  BIOASSOA  (1823)  279 

Armand  Garrel  était  mieux  placé  pour  jug-er  comme 
il  l'a  fait  plus  tard,  et  comme  nous  le  verrons  plus 
loin.  La  vérité  paraît  être  dans  ce  que  dit  le  brave  et 
judicieux  g-énéral  Pelleport,  qui  commandait  la  2*  bri- 
gade du  corps  de  Molitor, 

((  On  a  beaucoup  parlé  dans  le  temps  de  l'esprit 
soi-disant  libéral  qui  animait  l'armée  des  Pyrénées. 
On  a  même  affirmé  que  les  états-majors  étaient  dans 
le  complot  qui  échoua  faute  d'énerg-ie.  Je  n'ai  jamais 
pu  savoir  au  juste  ce  qu'il  y  avait  de  vrai  dans  cette 
assertion.  Je  crois  bien  toutefois  que  les  conspira- 
teurs de  l'époque  essayaient  de  saisir  cette  occasion 
pour  entraîner  l'armée  à  faire,  comme  ils  disaient, 
demi-tour  en  arrière;  mais  que  l'importance  de  cette 
tentative  que  l'armée,  toujours  fidèle  à  son  drapeau, 
fit  échouer  par  sa  fi-oide  attitude,  fut,  des  deux  côtés, 
exagérée  (i).  » 

En  attendant,  personne  ne  voulait  prendre  l'ini- 
tiative du  mouvement.  Les  uns  promettaient  seule- 
ment de  se  déclarer  dès  qu'un  bataillon  aurait  arboré 
le  drapeau  tricolore;  les  autres  voulaient  attendre  un 
soulèvement  plus  étendu;  bref,  on  décida  que  le 
signal  serait  donné  par  les  Français  réfugiés  en  Es- 
pagne. 


(i)  Souvenirs  militairett  du  général  Pelleport.  2  vol.  in-8", 
1857,  t.  II,  ch.  G.  Toiit  le  chapitre  est  consacré  à  l'expédition  de 
1823,  et  principalement  aux  opérations  du  corps  de  Molitnr. 


1 


280  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 


Réunis  en  aussi  grand  nombre  que  possible  sur 
le  point  de  la  frontière  le  plus  rapproché  de  nos  can- 
tonnements, revêtus  de  l'ancien  uniforme  et  groupés 
autour  du  drapeau  tricolore,  les  réfug-iés  devaient  se 
jeter  hardiment  sur  l'avant-garde  où  ils  s'étaient 
assuré  des  intellig-ences,  la  contraindre  à  se  replier 
sur  le  corps  de  bataille,  et  forcer  ainsi  l'armée  à  faire 
demi-tour.  Le  demi-tour^  tel  fut  le  nouveau  mot 
d'ordre,  ou,  comme  on  dit  alors,  le  nouvel  ordre  du 
jour,  prescrit  par  la  chanson  militaire  que  lança 
Bérang-er  (mars  1828). 

Brav'  soldats,  v'ia  l'ord'  du  jour  : 

Point  de  victoire 
Où  n'y  a  point  de  gloire. 
Brav'  soldats,  v'ia  l'ord'  du  jour: 

Gard' à  vous  !  Demi-tour  ! 

On  a  dit(Vaulabelle)  quelegouvernement  ne  savait 
rien  de  ce  qui  se  préparait.  C'est  une  erreur. 

Les  menées  qui  avaient  accompagné  les  troupes 
pendant  les  étapes;  les  désertions  qui  se  multipliaient 
dans  le  voisinage  de  la  frontière  ;  l'envoi  des  jour- 
naux et  des  écrits  séditieux;  tout  cela  n'était  pas  fait 
pour  laisser  le  gouvernement  dans  l'ignorance.  Enfin,  . 
dès  le  17  mars,  un  rapport  du  directeur  de  la  police, 
Frauchet,  lui  signalait  précisément  le  danger  sous  la 
forme  qu'il  allait  prendre. 

Franchet  écrivait  au  ministrede  lag-uerre:  «  Mon- 


' 


LA  BIDASSOA  (18i3)  281 

sieur  le  Maréchal,  je  suis  prévenu  que,  d'après  le 
plan  arrêté  entre  les  révolutionnaires  français  et  es- 
pagnols, les  réfugiés  organisés  dans  la  Péninsule 
doivent  pénétrer  en  France  avec  la  cocarde  et  le 
drapeau  tricolores...  D'un  autre  côté,  le  corps  sous 
les  ordres  du  colonel  Fabvicr  à  Vittoria  va  être  aug- 
menté de  tous  les  réfug-iés  français  en  Ang-leterre  qui 
se  sont  embarqués  le  1 1  de  ce  mois  pour  LaCorog-ne, 
à  Gravesend,  sur  le    brick  anglais  the  Fanng . 

Parmi  les  vingt-sept  passagers  portés  sur  ce  bâti- 
ment, on  me  signale  Lavocat,  (îaucbais,  Teissier  de 
Lamotte,  Rose,  Graudménil,  Quinette,  Pombas, 
George,  Mathieu,  Coudert,  Walter,  Trolé,  Balland, 
Monnier,  Hennequin,  Barthélémy,  Chauvet,  pour  la 
plupart  compromis  ou  condamnés  dans  les  conspira- 
tions qui  ont  éclaté  en  France  sur  divers  points,  Tan 
dernier. 

Duvergier,  Félix  Cossin  et  Lallemand  ont  quitté 
Londres  en  même  temps.  Mais  on  croit  qu'ils  se 
rendent  à  Lisbonne,  ..Il  est  certain  encore  que,  cha- 
que jour,  il  part  de  Paris  ou  de  divers  départements 
d'anciens  militaires  ou  autres  particuliers  qui  sont 
acheminés  vers  l'Espagne  et  trouvent  près  des  fron- 
tières des  facilités  pour  y  pénétrer.  Etc.  (i).  « 

(i)  Archives  de  la  çiierre.  —  Armée  d'Espagne.  Correspon- 
dance militaire.  Mars  1823.  —  Dans  le  même  carton  est  si^ûale 
l'envoi  d'une  marche  militaire,  qui  est  comme  la  contre-partie 
de  la  clianson  de  Déranger,  a  Le  pas  de  charge  de  l'armée  fraQ-* 

16< 


282  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

L'affaire  bizarre  du  chef  d'escadron  de  Lostende 
aide-de-camp  du  général  Guilleminot,  acheva  de 
mettre  le  gouvernement  sur  ses  gardes. 

Les  ultras  ne  pouvaient  pardonner  au  duc  d'An 
ê:oulême  le  major-général  qu'il  avait  choisi.  Il  fallait 
perdre  le  général  Guilleminot.  Mais  comment  ^  En 
faisant  croire  qu'il  était  d'accord  avec  les  conspira- 
teurs  de  l'armée  des  Pyrénées . 

Le  2 1  mars  prirent  place  dans  la  diligence  de  Paris 
a  Bavonne  plusieurs  voyageurs  dénoncés  à  la  police 
comme  délégués>ar  les  sociétés  secrètes  pour  soule- 
ver les  troupes.  C'étaient  le  général  Piat  et  plusieurs 
officiers   en  inactivité  comme   lui,  Sneck,  Vieux   dit 
La  Manne,  Robert,  etc.  En  même  temps  était  déposée 
une  caisse  à  destination  de  Bavonne,  qui  contenait 
quatre  habits  d'officier-général,  trois  paires  d'épau- 
ettes  en  or,  des  boutons  à  l'aigle,  des  cocardes  trico- 
lores, et  une  aigle  de    1  armée  impériale.   Sur  cette 
caisse,  on  avait  mis  l'adresse  du  chef  d'escadron  de 
Lostende,  premier   aide-de-camp  du  major-général 

«  Tout  cela,  écrit  Pasquier,  avait  été  préparé  et 
exécuté,  yen  ai  eu  la  certitude,  par  les  soins  d'un 
s.eur  Hinau.v,  commi.ssaire  central  à  la  préfecture  de 
police,  aidé  par  le  commissaire  de  police  de  Saint- 
Thomas  d'Aquin,  nommé  Genaudot,  et  un  officier  de 

i;aise  en  Espaerne,  »  miisiaur  do  l     To.i.r, 

du  roi.  Dc.Iic'.  S.  X.   ]    \rV    e^l.;         vV^^'V-""""""  '^''  f''^^'^^ 


LA  BIDASSOA  (1823)  283 

paix  nommé  Morlot.  La  caisse,  suivant  le  plan  con- 
venu, ne  devait  <Àtre  visitée  qu'à  Bordeaux  par  un 
sieur  Tessières  de  Boisbertrand,  commissaire  g'éné- 
ral  de  police.  Et  on  devait  faire  grand  bruit  de  la 
découverte,  njiii  qu'il  fût  impossible  ai/  duc  d'Au- 
goulême  de  conserver  sa  confiance  au  général 
Giiilleminot  (i).  » 

Les  voyageurs  furent  arrêtés  à  peu  de  distance  do 
Paris.  Mais,  par  suite  d'un  malentendu,  la  caisse  fut 
rapportée  à  la  préfecture  de  police.  On  l'ouvrit  dans 
la  nuit,  on  en  fit  l'inventaire,  et  dès  le  lendemain 
matin,  22,  le  directeur  delà  police,  Franchet,  adres- 
sait un  rapport  au  ministère  sur  la  grande  Conspi- 
ration de  l'armée  des  Pyrénées,  et  on  envoyait 
l'ordre  d'arrêter  Lostende,  à  Bayonne. 

L'arrestation  eut  lieu  le  25.  Lostende  put  se  justi- 
fier. Mais  le  général  Guilleminot  se  plaignit  haute- 
ment, et  quand  le  duc  d'AngouIême  arriva  à  Bayonne, 
le  3o  mars,  il  trouva  tout  le  monde  en  émoi. 

Ce  n'était  pas  tout.  Le  Conseil  des  ministres  avait 
décidé  de  remplacer  Guilleminot  comme  major-géné- 
ral par  le  duc  de  Bellune,  ministre  de  la  guerre.  Vil  - 
lèle,  qui  n'aimait  pas  son  collègue,  saisissait  l'occa- 

(1)  Pasquier,  Mémoires,  t.  v,  ch.  19.  —  Vaulabelle  dit  que 
Vieux  reconnut  que  l'adresse  de  la  caisse  était  de  sa  main.  C'est 
une  erreur,  à  moins  de  supposer  que  Vieux  était  de  connivence 
avec  la  police,  ce  qui  serait  possible.  D'ailleurs,  le  récit  de  Vau- 
labelle dénature  complètement  l'incident. 


284  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

sion  de  s'en  séparer.  Il  espérait  que  Victor,  une  fois 
sorti  du  ministère,  n'y  rentrerait  plus,  et  tandis  qu'il 
montrait  au  maréchal  une  ordonnance  qui  confiait 
ses  fonctions  ministérielles  par  intérim  au  g-énéral 
Dig-eon^  il  en  faisait  signer  au  roi  une  seconde  qui 
nommait  Dig-eon  à  titre  définitif.  «  Cet  imbrog-lio, 
fait  observer  justement  Pasquier,  tient  plus  de  la 
comédie  que  de  la  politique.  Il  faut,  pour  l'écrire, 
être  aussi  certain  que  je  le  suis  de  son  exactitude.   » 

Le  duc  d'Aîig-oulème  était  déjà  irrité  des  intrig"ues 
dirig-ées  contre  son  major-g-énéral.  Mais  quand  il  ap- 
prit la  nomination  de  Victor,  il  éclata.  Il  écrivit  sur- 
le-champ  à  Paris  se  déclarant  prêt  à  quitter  l'armée 
si  on  lui  imposait  un  autre  major- g-énéral  que  celui 
qu'il  s'était  donné  lui-même.  Il  fallut  en  passer  par 
la  volonté  d'un  neveu  cher  à  Louis  XVIII. 

Victor,  qui  s'était  empressé  de  courir  à  Bavonne, 
y  arriva  le  3o  mars  et  se  présenta  aussitôt  chez  le 
duc  d'Ang-oulême.  Sans  lui  donner  le  temps  de  placer 
une  parole  :  «  Monsieur  le  Maréchal,  lui  dit  le  prince, 
je  vous  préviens  que  j'ai  écrit  au  roi  pour  lui  de- 
mander la  révocation  de  l'ordonnance  (jui  vous  nom- 
ine  major-général  de  mon  armée  et  que,  si  elle  m'est 
refusée,  je  quitterai  le  commandement.  Je  suis  bien 
décidé  à  ne  pas  jouer  ici  le  rôle  secondaire  qu'on 
paraît  vouloir  m'imposer.  Les  raisons  sur  lesquelles 
on  a  fondé  votre  nomination  ne  sont  pour  moi  qu'un 


LA  BIDASSOA  (1823)  285 

prétexte  d"é!oig-ner  le  g-énéral  Guilleminot  dont  je 
suis  très  satisfait.  »  Victor  fut  tellement  déconcerté 
par  cette  réception  ■ —  et  cette  déception  —  qu'il  en 
perdit  la  tête  et  qu'il  parut  admettre  les  reproches 
qui  s'élevèrent  alors  contre  son  administration. 

En  effet,  au  dernier  moment,  on  prétendit  que  l'ad- 
ministration de  la  g-uerre  et  l'intendant  g-énéral  de 
l'armée,  Sicard.  n'avaient  pas  su  préparer  les  appro- 
visionnements nécessaires  à  l'expédition.  On  fut  forcé 
de  passer  avec  le  célèbre  fournisseur  Ouvrard,  aussi 
habile  que  décrié,  des  marchés  onéreux  qui  ont  sou- 
levé de  vives  discussions  (i). 

Les  marchés  furent  sig-nés  dans  la  nuit  du  5  au  0 
avril.  Victor,  qui  se  faisait  passer  pour  malade,  les 
ratifia  tout  en  protestant,  et  en  rejetant  la  responsabi- 
lité sur  les  chefs  de  son  administration  qu'il  parlait 
de  faire  poursuivre,  etc.  Il  quitta  Bayonne  pour  ren- 
trer à  Paris,  le  i4,  et  reprendre  possession  du  minis- 

(i)  Je  me  borne  à  signaler  cette  affaire,  qui  fit  alors  tant  de 
bruit,  sans  y  insister,  ce  qui  n'est  pas  de  mon  sujet. 

On  pourra  consulter  les  ouvraç^es  suivants  :  Administration 
militaire  de  l'armée  des  Pyrénées,  du  28  janvier  au  21  avril  182.3, 
par  Sicard,  intendant  général.  Paris,  1828,  in-4",  et  Réponse  au 
mémoire  de  M.  Sicard,  par  de  Perceval,  ex-intendant  général 
de  l'administration  de  la  guerre  Paris,  1826.  — Mémoire  du  dur 
de  Del  lune  sur  les  marchés  Ouvrard,  182G.  —  Revue  impar- 
tiale des  opérations  administratives  de  la  campagne  de  182.1, 
principalement  relatives  aux  marchés  des  subsistances  et  trans- 
ports, par  le  lieutenant-colonel  d'Aulnois,  ancien  inspecteur-gé- 
néral des  subsistances  des  armées.  Paris,  1826,  in-4".  —  Enfin 
et  surtout  les  curieux  Mémoires  de  G.-./.  Ouvrard,  sur  sa  vie 
et  ses  opérations  financières,  3  vol.  Paris,  182G-1827,  in-S". 


286  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

tère.  Dig-eon,  qui  n'avait  fait  qu  y  passer,  fut  dédom- 
mag-é  par  le  titre  et  le  traitement  de  ministre  d'État. 
Comme  l'affaire  Lostende,  tout  en  tournant  à  la  con- 
fusion des  ultras,  avait  ouvert  les  yeux  sur  les  me- 
nées des  conspirateurs,  on  décida  d'y  soustraire  l'armée 
le  plus  tôt  possible.  Les  marchés  sig-nés,  l'ordre  fut 
donné  sur  toute  la  lig'ne  de  franchir  la  frontière,  le 
7  avril  au  matin. 

L'heure  était  venue  d'agir  pour  les  réfugiés. 

En  apprenant  l'arrestation  de  Lostende,  dont  la 
nouvelle  lui  parvint  le  28,  Fabvier  avait  aussitôt 
quitte  nos  cantonnements,  passé  la  frontière  et  g'ag-né 
Saint-Sébastien. C'est  là  qu'il  avaitdonné  rendez-vous 
aux  proscrits  de  France  et  d'Italie.  Mais  sa  déception 
fut  profonde.  Au  lieu  d'un  corps  de  7  à  800  hommes 
qu'il  y  comptait  voir,  sur  la  foi  des  comités  de  Paris, 
il  ne  trouva  qu'un  peu  plus  deiôo  hommes,  parta- 
g'és  en  deux  compag-nies  :  l'une,  d'environ  120  Fran- 
çais, sous  Caron,  l'ancien  commandant  du  o^'delig'ne 
à  Marseille,  qui  se  donnait  le  nom  de  Leg^ros;  l'au- 
tre de  4o  à  5o  Piémontals.La  discorde  avait  d'ailleurs 
éclaté  parmi  les  réfug-iés  ;  les  uns  bonapartistes,  les 
autres  républicains.  Tandis  que  les  uns  étaient  au 
rendez-vous,  les  autres  étaient  encore  à  Bilbao  ou 
dans  l'intérieur  de  la  Péninsule. 

Le  temps  man(|uait  pour  attendre  et  pour  prêcher 
l'union.  I''ahvicr    ne    put   ([n'employer   ce  qu'il    avait 


I 


LA  BlDASSUA  (ISii;!,^  28? 

sous  la  inaiu.  11  y  avait  là,  avec  Caron  :  Nantil  et  de 
Lamotte,du  procès  de  1820  ;  Delon,  ûloreau,  Pombas, 
Cliauvet,  Gaucliais,  Grandménil,  Cossin,  Heureux^du 
procès  Berton  ;  Delaliaye,  Dupuy,  Fouré,  Gamelon, 
Raymond,  du  procès  de  Nantes  ;  Trolé,  Walter,  du 
procès  de  Belfort  ;  le  lieutenant  Marotte,  le  lieutenant 
Bénies,  lorrain  comme  Nantil  et  Fabvier,  et  quelques 
carbonari,  comme  Rozé,  du  procès  des  serg^ents  de 
La  Rochelle  ;  Thomas,  Gauja,  Degeorg-e,  etc.  ;  enfin 
des  déserteurs  de  l'armée  des  Pyrénées. 

Une  démonstration  analog-ue  à  celle  qu'il  se  pro- 
posait venait  d'être  tentée,  le  26  mars,  et  n'était  pas 
faite  pour  encourag-er  Fabvier. 

Le  g-énéralGrundler,  chef  d'état-major  du  i''^"  corps, 
écrivait  au  g-énéral  Guilleminot  : 

«  Au  (luartier-général  de  Saint-Jeaa-de-Luz,  27  mars. 

«  M.  le  maréchal  de  camp,  vicomte  Vallin,  qui, 
d'après  les  instructions  de  M.  le  maréchal  (Oudinotj, 
avait  ordre  de  surveiller  la  distribution  des  proclama- 
tions et  les  tentatives  qui  pourraient  être  faites  près 
de  nos  troupes,  rend  compte  à  S.  E.  qu'il  vient  de 
parcourir  la  lig"ne  de  la  Bidassoa,  qu'il  a  pris  des  in- 
formations près  le  chef  de  bataillon  qui  la  commande 
et  qu'il  s'est  assuré  (jue  rien  de  semblable  n'avait  en- 
core pénétré. 

«  Ildonne  avisque,  le:<()  mars, le  rég-lmontd'Alcxan- 


288  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

(Ire,  la  troupe  de  Pastcr  et  20  chasseurs  à  cheval  du 
rég-iment  de  la  Reine,  formant  environ  i  .000  hommes, 
sont  venus  se  former  eu  bataille  sur  la  route,  près 
de  la  culée  du  pont,  et  que  le  commandant  a  fait 
jouer  par  la  musique  et  chanter  des  chansons  cons- 
titutionnelles, en  criant  :  Vive  l'armée  française  !  Nos 
troupes  sont  restées  froides  spectatrices  de  cette  pa- 
rade, n'ayant  pas  même  pris  les  armes  aux  postes  en 
sig-ne  de  mépris  (i).  » 

En  dépit  de  ses  faibles  ressources,  et  peut-être  de 
ses    faibles  espérances,  Fabvier  ne  tenta  pas  moins 
l'aventure. 

II  ordonna  aux  deux  compagnies  de  se  transporter 
à  Irun,  sur  la  Bidassoa,  en  face  du  village  français 
de  Béhobie  (2).  Elles  y  arrivèrent  dans  la  nuit  du  5 
au  6  avril,  et  apprirent  que  le  passage  de  l'armée 
était  fixé  au  lendemain,  7  avril.  Le  pont  qui  joignait 
autrefois  les  deux  rives  avait  été  détruit  par  nous 
dans  notre  retraite  de  181 3  et  n'avait  pas  été  rétabli. 
Un  bac  servait  au  passage  des  voitures,  particuliè- 
rement à  la  diligence  de  Bayonne  à  Madrid,  tous  les 
jours,  vers  onze  heures.  Fabvier  comptait  profiter  de 
la  circonstance  pour  traverser  la  rivière.  Dès  que   le 

(i)  Archives  de  la  Guerre.  Ibid.,  mars  182.3. 

(2)  On  sait  que  la  Bidassoa  forme,  pendant  plusieurs  kilomè- 
tres, la  t'ronli(M-c  cuire  rEs]iagne  et  la  France,  et  qu'elle  est  cé- 
lèbre par  le  traité  des  Pyrcuces  de  iCuij,  sijjné  dans  l'ilc  de  la 
Cuafércucc,  que  l'oa  voit  encore,  mais  qui  menace  de  disparaître. 


LA  BIDASSOA  (ISiîS)  2§9 

bac  aurait  abordé,  les  deux  compag-nies  s'en  saisi- 
raient, le  ramèneraient  sur  la  rive  droite,  et  se  jette- 
raient sur  nos  avant-postes  aux  cris  de  :  Vive  la 
liberté  ! 

Le  6  avinl,  à  dix  heures  du  matin,  la  colonne  quitta 
Irun,  partagée  en  trois  détachements.  Le  premier, 
composé  d'officiers,  était  commandé  par  Fabvier  lui- 
même  ;  le  second  était  sous  les  ordres  de  Caron  ;  le 
troisième,  formé  des  Piémontais.  Les  hommes  avaient 
revêtu  l'uniforme  des  g-renadiers  et  des  chasseurs  à 
pied  de  l'ancienne  garde  impériale  ;  tous  portaient  la 
cocarde  tricolore,  et  marchaient  précédés  d'un  dra- 
peau tricolore  porté  par  le  lieutenant  Marotte.  Con- 
trairement aux  calculs  de  Fabvier,  la  dilig"ence  de 
Bayonne  ayant  passé  plus  tôt  que  d'ordinaire,  le  bac 
était  ramené  sur  la  rive  fi^ançaise,  lorsque  la  colonne 
arriva  au  bord  de  l'eau. 

Cependant,  la  mer  baissait^  et  on  pouvait  espérer 
de  passer  à  g-ué,  dans  une  heure.  Les  réfugiés  s'étaient 
arrêtés  auprès  de  la  culée  du  pont  détruit,  conmie  avait 
fait  quelques  jours  auparavant  le  régiment  espag-nol. 
Ils  ag-itaient  leur  drapeau  et  chantaient  la  Mar- 
seillaise. Une  pièce  de  canon,  charg-ée  à  mitraille, 
servie  par  quelques  artilleurs  et  soutenue  par  un  ré- 
g-iment  d'infanterie,  occupait  la  culée  opposée.  La 
courte  distance  qui  sépare  les  deux  rives  permettait 
de  distinguer  les  moindres  mouvements  et  d'entendre 

17 


I 


290  LES  COMI'LOTS  MILITAIRES 

parler  à  haute  voix.  Fabvier  toutefois  n'apercevait 
pas  les  sig-nes  d'iatellig-ence  qu'il  attendait.  C'est  que, 
pendant  la  nuit,  six  bataillons  de  l'avant-g-arde,  g-a- 
gnés  au  mouvement,  avaient  été  renvoyés  sur  les 
derrières  et  remplacés  par  le  ge  lég-er,  sur  lequel  le 
gouvernement  croyait  pouvoir  compter.  Le  général 
Vallin,  de  peur  d'être  accusé  lui-même,  était  résolu 
à  faire  son  devoir. 

En  entendant  le  chant  des  réfugiés  et  les  interpel- 
lations échangées  d'une  rive  à  l'autre,  le  général 
accourt  au  galop  et,  sans  parlementer,  fait  mettre  la 
pièce  en  batterie  et  tirer.  Les  artilleurs  obéissent,  le 
coup  part  et  n'atteint  personne.  Les  réfugiés  crient  : 
Vive  l'artillerie!  en  agitant  leur  drapeau. 

Vallinj  pour  toute  réponse,  fait  recharger  la  pièce. 
Cette  fois^  la  mitraille  renverse  morts  le  lieutenant 
Marotte  et  trois  autres  officiers.  Le  drapeau  était 
abattu.  Le  lieutenant  Bénies  le  relève  et  l'agite  avec 
une  force  nouvelle.  Une  troisième  décharge  éclate; 
mais,  dirigée  contre  les  Piémontais,  elle  n'atteint  que 
les  hommes  de  ce  détachement,  dont  plusieurs  tombent 
blessés. 

Le  général  Vallin,  au  lieu  de  recourir  au  g^  léger, 
fait  avancer  une  compagnie  de  gendarmes.  Ceux-ci 
ajustent  et  tirent.  Bénies  est  tué  et  le  drapeau  tombe 
encore.  Alors  les  réfugiés  se  dispersent,  laissant  sur 
le  terrain  huit  morts  et  quatre  blessés.  Derrière  eux, 


LA  BIDASSOA  (1823)  291 

une  compag-nie  du  q^  franchit  la  rivière  et  releva  les 
blessés  qui  furent  aussitôt  interrogés  et  remis  au 
g-rand  prévôt  de  l'armée,  d'André.  C'étaient  les  nom- 
més Jacquin  et  Jordan,  soldats  français  déserteurs  ; 
Giorelli,  réfugié  Piémontais,  Martin,  volontaire 
belg-e  (i). 

Le  rég-iment  espagnol  dit  d'Alexandre,  qui  occupait 
Irun,  avait  assisté  à  l'affaire  sans  y  prendre  part.  Il 
s'éloig-na  le  lendemain. 

Le  coup  de  canon  du  g-énéral  Vallin,  en  ouvrant 
la  frontière,  allait  entraîner  l'armée.  Il  eut  autant  de 
résultats  que  bien  des  batailles.  «  Général  Vallin, 
s'écria  plus  tard  Louis  XVIII,  en  revoyant  le  vieux 
soldat,  un  ancien  de  Waterloo,  votre  coup  de  canon 
a  sauvé  l'Europe.  » 

(i)  Arch.  de  la  guerre.  —  IiUerroçaloire  des  blessés.  Inven- 
taire des  pièces  trouvées  sur  eux. 


I 


I 


CHAPITRE  IX 

La  Corogne  (1823) 

Le  coapdecanoa  de  la  Bidassoa  retentit  douloureu- 
setnent  au  cœur  des  libéraux. 

Le  général  Lamarque  écrivait  de  Paris,  dès  le 
1 1  avril  :  «  D'après  un  rapport  du  g-énéral  Guille- 
minot,  le  premier  coup  de  canon  tiré  sur  la  Bidassoa 
a  été  dirig-é  contre  quelques  iFrançais  qui  faisaient 
entendre  des  cris  séditieux.  Le  coup  de  canon,  ordon- 
né par  Vallin,  a  devancé  les  hostilités  et  il  est,  par 
conséquent,  une  espèce  de  trahison.  Il  eût  été  loyal 
de  ne  répondre  que  par  des  paroles  à  ceux  qui  ne 
nous  attaquaient  que  par  des  cris.  Huit  malheureuxj 
Français  ont  été  tués,  et  quatre  blessés  grièvement. 
Je  ne  sais  pas  ce  qui  doit  m'étonner  le  plus,  leur 
folie  ou  la  petitesse  d'un  ministère  qui  s'applaudit 
dune  si  misérable  victoire.  C'est  à  une  nation  qui 
n'a  pas  encore  oublié  les  trophées  de  Fleurus,  de 
Mareng-o,  de  Hohenlinden  et  de  Wagram,  qu'on 
vient  solennellement  annoncer  que  8  hommes,  que 
8  Frau<;ais,  ont   clé  tuéb  par  raïuice  IVançaise  com- 


LA  COROGNE  (1823)  293 

mandée  par  le  premier  Prince  du  sani»-  !  Cela  suffit 
pour  donner  la  mesure  de  ceux  qui  nous  g-ouvernent. 
Au  reste,  ce  premier  coup  de  canon  est  parvenu  à 
son  adresse  ;  il  a  frappé  des  Français,  et  c'est  à  la 
France,  à  ses  institutions,  à  sa  liberté  que  les  Bour- 
bons font  la  g-uerre.  »  {Correspondance,  t.  ii.) 

Et  Corcelles  écrira  plus  tard  :  «  Le  canon  de  la 
Bidassoa  acheva  de  briser  les  associations...  Le  parti 
révolutionnaire  avait  besoin  de  l'armée,  il  ne  l'avait 
plus  (i).  » 

D'ailleurs  l'armée  française  de  1828  était-elle  ca- 
pable de  se  ((  prononcer  »  comme  avait  fait  l'armée 
espag-nole  de  1820?  Ce  n'est  pas  l'avis  d'un  homme 
qui  la  connaissait  bien  et  qui  n'est  pas  suspect  de 
faveur  pour  les  Bourbons. 

Dans  un  article  publié  quelques  années  après,  A. 
Carrel  analysait  les  éléments  de  l'armée  d'Espag-ne, 
et  n'y  trouvait  rien  qui  pût  justifier  de  coupables 
espérances  (2). 

D'abord,  il  y  restait  très  peu  de  soldats  de  l'Em- 
pire. «  Il  n'y  avait  plus  de  vieux  soldats  dans  l'armée 

(i)  Documents  pour  servir  à  l'histoire  des  conspirations,  i83i, 
{1)  Revue  française.  Mai  1828. —  Armand  Carrel,  né  à  Rouen, 
en  1800.  Elève  à  l'école  militairede  Saint-t^yr.lieutenantausgHle 
lig'neiors  des  complots  de  l'Est.  Changéderégiment  et  démission- 
naire en  1823,  il  s'était  rendu  en  Espagne  et  nous  le  retrouverons 
en  Catalogne.  Rédacteur  au  Globe,  à.  la  Revue  française,  etc., 
fondateur  du  iVo//o«a/ (janvier  i83o),il  nous  promettait  un  bril- 
lant écrivain.  Tout  le  monde  saitqu'il  fut  tué  en  duel,  par  Emile 
de  Girardin  (juillet  i830). 


294  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

réunie  sur  les  Pyrénées.  Ainsi,  plus  de  souvenirs 
ennemis  de  l'état  de  choses  fondé  par  la  Restaura- 
tion ;  peu  d'enrôlés  volontaires,  ainsi  peu  de  cet  esprit 
turbulent  qui  a  besoin  de  la  g-uerre  et  vit  des  tumultes 
intérieurs.  » 

Les  sous-officiers  sortaient  delà  loi  de  1818.  Parmi 
les  officiers,  les  lieutenants  étaient  au  service  depuis 
la  Restauration.  Ils  désiraient  la  g-uerre  pour  avoir 
de  l'avancement.  Quant  aux  capitaines  du  temps  de 
l'Empire,  «  ils  avaient  plié  sous  la  nécessité  de  con- 
server le  morceau  de  pain  attaché  à  l'épaulette  ». 
Enfin,  les  généraux  de  l'Empire  n'étaient  pas  ceux 
qui  témoig-naient  le  moins  d'enthousiasme. 

«  De  vieux  g-énéraux  dont  on  n'avait  pas  cru  pouvoir 
se  passer  et  qu'on  avait  rappelés  après  une  disg-râce 
qui  datait  de  i8i4  se  croyaient  obligés,  en  reparais- 
sant à  la  tête  des  brig-ades  et  des  divisions,  de  faire 
preuve  de  bons  sentiments.  Ils  parlaient  du  panache 
de  Henri  IV  et  de  la  monarchie  de  Louis  XIV,  comme 
eussent  pu  le  faire  les  La  Rochejaquelein  et  les  Fitz- 
.lames.  » 

Et  Garrel  ajoute,  après  cet  examen  :  «  Quels  que 
fussent  les  sentiments  de  l'armée,  l'ordre  de  passer 
les  Pyrénées  trouva  tous  les  esprits  disposés  à  l'obéis- 
sance; les  uns  comme  à  un  devoir,  les  autres  comme 
à  une  nécessité.  »  "% 

Lf  -y  avril    i8?.3,  ainsi    (|iril  nvaif  été  décidé,  l'ar- 


L\  COROGNE  (1823)  29j 

mée  française  entra  en  Espag-ne.  Le  i^''  et  le  2"  corps 
par  Irun  ;  le  3"  (Hohenlohe)  fléboucha  en  Navarre 
par  le  col  de  Roncevaux.  Le  4®  (Moncey)  ne  devait 
commencer  son  mouvement  que  lorsque  l'armée  serait 
en  lig'ne  sur  l'Ebre. 

Le  II,  le  duc  d'Ang-oulôme  était  à  Tolosa.  Le  len- 
demain, il  détacha  le  2^  corps  (Molitor)  sur  l'Èbre, 
afin  d'assurer  la  communication  entre  son  armée  et 
celle  de  Moncey.  Molitor  traversa  la  Navarre,  attei- 
g-nit  l'Èbre^  et  le  descendit  tranquillement  jusqu'à 
Sarragosse,  où  il  arriva  le  26.  C'est  au  son  des  cloches 
et  aux  acclamations  des  habitants  qu'il  entra  dans 
cette  ville  qu'il  nous  avait  fallu  emporter,  en  1809, 
au  prix  d'un  siège  formidable. 

Maîtres  de  lalig-ne  de  l'Èbre,  qu'allions-nous  faire? 
Beaucoup  inclinaient,  —  et  Villèle  et  Victor  étaient 
du  nombre,  —  pour  qu'on  s'y  établît  solidement, 
qu'on  couvrît  les  derrières  de  l'armée,  et  qu'on  atten- 
dît que  Moncey  se  fût  emparé  de  toute  la  partie  de  la 
Catalogne  qui  est  sur  la  rive  g-auche  du  fleuve.  On 
pouvait  alors  espérer  que  les  chefs  du  g-ouvernement 
constitutionnel  feraient  leur  soumission,  et  que  le 
but  que  nous  poursuivions  serait  atteint  à  peu  de 
frais. 

Mais  ce  n'était  pas  le  compte  des  royalistes  ardents. 
Ils  voulaient  aller  jusqu'au  bout,  écraser  la  révolution 
espag"nole,   et    restaurer  Ferdinand   VIT,    comme  on 


296  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

avait  restauré  Louis  XVIII,  Ils  étaient  appuyés  par 
la  noblesse  qui  peuplait  létat-major  et  qui  entourait 
le  g-énéralissime.  Celui-ci  était  du  même  avis.  Il  fal- 
lut donc  s'enfoncer  dans  l'intérieur  de  la  Péninsule. 
L'Espagne  avait  attendu  notre  invasion  pour  rom- 
pre avec  nous.  Le  28  avril,  un  décret  des  Cortès  ap- 
pelait aux  armes  tout  le  pays,  et  enjoignait  aux  auto- 
rités «  de  combattre  l'invasion  par  terre  et  par  mer  ». 
Tout  Espagnol  fut  autorisé  à  lever  des  corps  francs, 
ou  guérillas,  dans  les  provinces  envahies,  et  les 
étrangers  furent  admis  à  former  un  corps  spécial 
appelé  légion  libérale  étrangère. 

Les  troupes  de  ligne  qui  nous  étaient  opposées  s'é- 
levaient à  environ  iSo.ooo  hommes,  partagés  entre 
<|uatre  armées  :  l'armée  d'opérations  sous  Ballesteros, 
l'armée  du  centre  sous  l'Abisbal,  l'armée  de  Galice 
sous  Morillo.  l'armée  de  Catalogne  sous  Mina. 

Les  places  étaient  bien  garnies;   les  soldats  étaient 

braves  ;  les  chefs,  qui  avaient  tous  servi  dans  la  guerre 

de   l'Indépendance,  auraient    pu  lutter  contre  nous 

avec  des  chances  de  succès.  Mais  il  arriva  le  contraire 

"^  de  ce  qu'on  avait  vu  sous  l'Empire.    Sous  l'Empire, 

c'était  le  peuple  qui  s'était  soulevé  contre   nous,  à  la 

voix  des  curés  et  des  moines.  En  1828,  c'est  lui  qui 

nous  accueillit  et  nous  aida,  tandis  que  la  bourgeoi- 

w  sie  et  les  hautes  classes  défendaient  la  cause  libérale. 

En  outre,  le  calcul  des    constitutionnels   se  trouva 


1 


LA  COROGNE  (1823)  297 

déjoué  par  l'activité  et  les  millions  (.rOuvrard. 
Les  constitutionnels  avaient  décidé  de  n'opposer  à 
notre  armée  que  des  corps  isolés  et  peu  nombreux, 
destinés  à  nous  harceler  plutôt  qu'à  nous  combattre; 
de  couper  nos  communications  et  d'intercepter  nos 
convois,  de  faire  en  sorte  que  la  g"uerre,  en  se  pro- 
long-eant  avec  ses  excès,  finît  par  indisposer  même  la 
population  qui  nous  était  favorable,  et  réunît  tous  les 
partis  dans  un  commun  soulèvement  contre  l'étran- 
g-er. 

L'Espag-ne,  en  effet,  et  nous  en  avions  fait  la  triste 
expérience,  n'est  pas  de  ces  pays  où  la  g-uerre  nourrit 
la  g"uerre.  L'irritation  que  peuvent  soulever  les  exigen- 
ces d'une  armée  de  loo.ooo  hommes  condamnés  à 
vivre  sur  un  pays  pauvre,  c'était  là  le  plus  grand  dan- 
g-er  que  nous  eussions  à  combattre.  Grâce  à  Ouvrard, 
qui  se  charg-ea  de  tout  acheter  et  qui  paya  tout  au 
poids  de  l'or,  le  danger  fut  conjuré.  Vivres,  fourra - 
g-es,  voitures,  chevaux  et  mulets  de  transport^  nos 
troupes  demandaient  tout  à  l'Espag-ne,  et  Ouvrard 
assura  tout,  sans  magasins  et  sans  réquisitions. 

Devant  cette  tactique  nouvelle,  la  cause  que  défen- 
daient les  g-énéraux  espag-nols  leur  parut  compro- 
mise. Ils  ne  la  soutinrent  que  mollement.  Ils  se 
laissèrent  g-ag-ner  aux  promesses  que  leur  fit  par- 
venir le  duc  d'Angouléme,  et  qu'Ouvrard  appuyait 
des  arg-uments  les  plus  persuasifs.  L'Abisbal,  Morillo, 

17. 


298  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Ballesteros  furent  achetés  tour  à  tour,  et  nos  succès 
de  1828  furent  de  ces  victoires  à  coups  de  gainées, 
où  excellent  nos  voisins  d'Ang-leterre. 

Le  duc  d'Ang-oulême  était  arrivé  le  17  avril  à  Vito- 
ria.  Il  y  resta  trois  semaines,  et  descendit  sur  Madrid 
sans  obstacle,  par  Burg-os  et  Somo-Sierra,  appuyé 
sur  sa  droite  par  Oudinot,  qui  s'avançait  par  Valla- 
dolid  et  Ség-ovie. 

Il  y  entra  le  24  mai,  au  milieu  d'un  enthousiasme 
extraordinaire.  La  population  se  pressait  sur  son 
passag-e,  en  semant  des  fleurs.  Des  tentures,  des  dra- 
peaux, des  g-uirlandes  de  feuillag-e  ornaient  les  mai- 
sons. Les  balcons  et  les  fen^'-tres  reg-org-eaient  de 
femmes  élég-antes  et  parées  qui  ag-itaient  des  drapeaux 
blancs  où  se  trouvaient  unies  les  armes  de  France  et 
d'Espag-ne.  Le  bruit  des  cloches,  les  accords  des  mu- 
siques se  mêlaient  aux  cris  d'allég^resse  et  de  triom- 
phe. Quel  spectacle  pour  ceux  de  nos  soldats  qui 
avaient  vu  les  sombres  journées  de  la  guerre  d'Indé- 
pendance, les  villes  fermées  et  sinistres,  partout  le 
silence,  la  trahison  et  le  meurtre  ! 

Devant  nos  progrès,  les  Cortès  avaient  entraîné  le 
roi,  la  famille  royale  et  les  services  du  g-ouvernement, 
d'abord  à  Séville  (10  mai),  puis  à  Cadix.  C'était  jus- 
qu';\  Cadix  qu'il  fallait  pousser. 

Après  avoir  org-anisé,  à  Madrid,  une  rég-ence  abso- 
lutiste, le  duc  d'Ang-oulème  s'arliomina  vers  l'Anda- 


LA  COROGNR  (1823)  299 

lousie.  Mais,  derrière  nous,  la  réaction  éclatait, 
féroce  et  sang-lante,  contre  les  constitutionnels.  Dans 
plusieurs  villes,  à  Sarrag-osse,  à  Burg-os,  et  ailleurs; 
dans  les  campag-nes,  on  emprisonnait,  on  pillait,  on 
massacrait. 

Ces  excès  avaient  déjà  forcé  le  duc  d'Ang'oulême 
de  renouveler,  à  Madrid^  la  proclamation  qu'il  avait 
adressée  au  peuple  espagnol,  avant  de  franchir  la 
Bidassoa,  et  dans  laquelle  il  déclarait  «  que  son  en- 
trée en  Espag-ne  avait  pour  seul  but  d'y  rétablir  la 
justice,  l'ordre  et  la  paix,  et  qu'il  promettait  respect 
aux  propriétés,  sûreté  aux  personnes,  protection  aux 
habitants  paisibles  ». 

Ce  fut  en  vain.  La  rég-ence  couvrait  ces  excès  de 
son  indulg'ence.  hes  ff  lier  il  las  absolutistes  se  sig-na- 
laient  par  des  exploits  qui  faisaient  roug-ir  nos  sol- 
dats. Obéissant  à  sag'énéreuse  indig'nation,leg'énéra- 
lissime  rendit,  le  8  août,  l'ordonnance  d'Andujar,qui 
mettait  les  Espag-nols  sous  notre  protection.  Elle  sou- 
leva de  telles  récriminations  dans  le  parti  royaliste 
d'Espagne,  et  même  de  France,  qu'elle  resta  pres- 
que aussitôt  lettre-morte. 
■  Les  Cortès,  a^^ant  avec  elles  le  roi  et  la  famille 
royale,  occupaient  Cadix  et  l'île  de  Léon.  Elles  y 
furent  assiég-ées,  tandis  que  la  mer  était  g-ardée  par 
une  escadre  sous  les  ordres  de  l'amiral  Duperré. 
Elles  pouvaient  tenir  long"lemps.  Il   y  avait,  sur  cet 


I 


300  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

étroit  espace,  des  défenses  couvertes  de  2.000  pièces 
de  canon,  des  munitions  en  quantité  considérable,  et 
une  bonne  armée  de  i5.ooo  hommes  (i).  Rieg-o  pro- 
posait de  quitter  Cadix,  de  nous  enfermer  entre  la 
place  et  l'Andalousie,  et  de  nous  couper  de  Madrid. 
On  le  laissa  sortir,  son  énerg-ie  devenait  un  danger. 
Malg"ré  la  prise  du  Trocadéro,  qui  fut  célébrée  par  le 
gouvernement  à  l'ég-al  des  plus  g-randes  victoires,  et 
qui  ne  nous  avait  coûté  que  35  hommes  tués  et  iio 
blessés  (3i  août),  les  Cortès  pouvaient  résister  encore. 
Elles  furent  travaillées  par  Ouvrard,  et  se  laissèrent 
g-ag-ner  comme  leurs  g'énéraux.  Elles  permirent  à  Fer- 
dinand VII  d'aller  rejoindre  le  duc  d'Ang'Ouléme,  à 
son  quartier  de  Port-Sainte-Marie  (3o  septembre). 
Dès  le  lendemain,  elles  furent  dissoutes,  et  la  mo- 
narchie absolue  rétablie,  avec  ses  représailles  et  ses 
excès. 

Le  1er  octobre,  le  roi  signa  un  décret  par  lequel, 
après  avoir  qualifié,  dans  les  termes  les  plus  inju- 
rieux, le  rég-ime  qui  venait  d'être  renversé,  rétabli, 
disait-il,  sur  le  trône  de  Saint  Ferdinand  par  la 
main  juste  et  sage  duTout-Puissant,par  les  géné- 
reuses résolutions  de  ses  nobles  alliés  et  par  les 

(i)  Voir  Précis  des  opérai  ions  du  sièr/e  de  Cadix  en  jSa.'i.pur 
If  lieutcnant-çénéral  Dode  de  la  Bniiierie.  Paris,  i8a/),  in-8*.  El 
])Our  toute  la  campa2;nc,  consulter  Histoire  de  la  guerre  d'Es- 
pagne par  Abel  Iliuro  (le  frère  du  poète),  a  vol.,  1824.  iti-8". 
L'ouvrajje  est  clair  et  intéressant. 


LA  COROGNR  (182:1)  301 

courageux  efforts  de  son  cousin  le  duc  dWuffou- 
lènie  et  de  sa  vaillante  armée,  il  déclarait  nuls  tous 
les  actes  du  gouverneur  soi-disant  constitutionnel, 
attendu  que,  depuis  le  7  mars  1820  jusqu'au  i''  octo- 
bre 1828,  il  avait  été  constamment  obligé  de  sanc- 
tionner des  lois  et  de  donner  des  ordres  contraires  à 
sa  volonté.  Il  approuvait,  en  revanche,  tout  ce  qui 
avait  été  décrété  et  ordonné  par  la  junte  provisoire 
et  par  la  régence  de  Madrid,  se  réservant,  lorsqu'il 
aurait  pu  s'informer  des  besoins  de  ses  peuples,  de 
donner  les  lois  et  de  prendre  les  mesures  les  plus 
propres  à  assurer  leur  bonheur. 

En  attendant,  et  malgré  les  sages  conseils  de  son 
cousin  d'Angoulême,  auquel  il  offrit  vainement  le 
titre  de  prince  du  Trocadéro,  les  premières  mesures 
de  Ferdinand  furent  dirigées  contre  tous  ceux  qui 
avaient  fait  partie  du  gouvernement  constitutionnel 
ou  qui  en  avaient  accepté  des  emplois.  Une  immense 
proscription  s'abattit  sur  l'Espagne. 

Notre  marche  d'Irun  à  Cadix  n'avait  guère  été 
qu'une  brillante  promenade  militaire,  ad  usuni  Del- 
phini  (i). 

(1)  Il  serait  injuste  de  ne  pas  mettre  en  relief  sur  ce  fond  in- 
siEjnifiant,  la  campagne  de  Molitor  contre  Ballesteros,  qui  lut 
vaincu  à  Campillo  deArenas.le  28  juillet,  et  forcé  de  capituler 
le  4  août. 

Cette  campagne  entre  la  vallée  de  l'Ebre  et  la  province  de 
Murcie,  dans  une  région  montagneuse  et  difficile,  menée  avec 
une  précision  et  une  rapidité  dignes  de  l'Empire,  valut  à  Molitor 


302  LKS  COMPLOTS  MILITAIRES 


1 

i 


La  lutte  ne  présenta  de  difficulté  qu'en  Galice  et 
en  Gatalog-ne,  parce  que  les  réfug-iés  étrangers  s'y 
trouvèrent  mêlés.  Il  y  eut,  dans  ces  deux  provinces, 
aux  deux  extrémités  opposées  de  la  Péninsule,  des 
épisodes  militaires  peu  connus,  qui  augmentent  l'in- 
térêt des  événements  de  1828,  et  qui  se  rattachent  à 
l'histoire  des  complots  dirigés  contre  la  Restauration. 

Morillo,  comte  de  Carthagène,  avait  été  chargé  de 
couvrir  les  Asturies  et  la  Galice,  avec  les  g-énéraux 
Ouiroga  et  Palaréa.  J 

Colonel  pendant  la  guerre  de  l'Indépendance,  Mo- 
rillo avait  eu  le  commandement  des  troupes  envoyées 
contre  l'insurrection  de  l'Amérique  du  Sud,  et  s'était 
signalé  par  de  sanglants  exploits.  Rappelé  en  1820, 
il  se  trouvait  mêlé  aux  événements  de  1828  sans 
partager  les  idées  constitutionnelles.  Aussi,  n'atten- 
dait-il que  l'occasion  de  trahir.  Il  la  saisit  à  la  fin  de 
juin,  en  apprenant  la  translation  du  roi  de  Séville  à 
(^adix.  Il  traita  alors  avec  le  général  Rourke  qui 
marchait  contre  lui,  et  le  rejoignit  à  Lugo. 

Quiroga,  chargé  particulièrement  de  la  Galice, 
avait  été,  avec  Riego,  un  des  chefs  du  mouvement  de 
1820.  Il  était  trop  eng-ag-é  dans  la  révolution  pour 
imiter  Morillo.  Il  refusa  de  le  suivre,   se  concentra 


1c  liAton  de   marérlial.    Avec  ses   servires   antc^rieurs,    ]\folilor 
l'avait  bien  ga^-iié. 


LA  COROGNE  (182.1)  303 

dans  la  Galice  et  y  org-anisa  vig-oureusement  la 
résistance. 

II  y  fut  aidé  par  les  libéraux  étrang-ers. 

Après  l'affaire  de  la  Bidassoa,  Fabvier  et  Caron 
s'étaient  retirés  à  Saint-Sébastien.  La  place  ayant  été 
investie  par  nos  troupes,  ils  g-ag-nèrent  par  mer  Bil- 
bao,  puis  La  Corog"ne.  Fabvier,  qui  n'avait  cherché 
qu'à  obtenir  le  demi-tour,  ne  voulait  pas  combattre 
contre  nous.  Il  s'embarqua  pour  TAng-leterre,  où  il 
fut  bientôt  rejoint  par  Caron. 

Les  hommes  qu'ils  avaient  laissés  à  Bilbao  prirent 
à  pied  le  chemin  de  la  Galice,  par  les  montag-nes,  et 
arrivèrent  à  Lug-o^  où  ils  séjournèrent  quelques  mois. 
Il  yavait  là  Nantil,  Delamotte^  Delon,  Moreau,  Pom- 
bas,  Chauvet,  Cossin,  Heureux,  Fourré,  Gamelon, 
Delaha^e,  etc.,  et  les  Piémontais.  Ils  se  g-roupèrent 
sous  les  ordres  du  commandant  Gauchais,  de  l'ancien 
capitaine  de  cavalerie  Michelet  et  d'un  officier  italien. 

Ils  furent  renforcés  par  le  concours  d'un  certain 
nombre  d'officiers  ang-lais.  Telle  était  la  bizarrerie 
des  événements  que,  dans  cette  même  Péninsule  où 
ils  s'étaient  trouvés  opposés,  les  anciens  habits  bleus 
et  les  habits  roug-es  combattaient  maintenant  côte  à 
côte. 

Il  n'est  pas  inutile  de  rappeler  que  l'Ang-leterre, 
étrang-ère  à  la  Sainte-Alliance,  s'était  prononcée  contre 
l'intervention  en  Espag-ne.  Cette  politique  lui  parais- 


304  LFS  COMPLOTS  M1L1TA[RF.S 


I 


sait  contraire  à  tous  les  droits.  Le  premier  de  tous, 
pour  un  peuple,  n'est-il  pas  celui  de  disposer  libre- 
ment de  lui-même  ?  Le  ministre  Canning-  disait  à 
notre  chargé  d'affaires  à  Londres,  M.  de  Marcellus: 
«  Je  ne  comprendrai  jamais  qu'on  tire  le  canon  contre 
des  idées  et  contre  des  formes  de  g-ouvernement.  »  ' 
En  outre,  depuis  qu'elle  avait  protég-é  la  Péninsule  1 
contre  nous,  l'Ang-leterre  semblait  s'en  réserver  la  1 
tutelle  avec  une  jalousie  où  le  souci  de  ses  intérêts 
commerciaux'tenait  plus  de  place  qu'une  sympathie 
véritable  pour  la  nation  espagnole  (i).  Le  discours  de 
Louis  XVIII  d'abord,  plus  tard  nos  succès  militaires, 
n'avaient  fait  qu'irriter  l'opinion  publique  en  Angle- 
terre. On  se  livrait  à  de  violentes  sorties  contre  nous 
dans  les  deux  Chambres,  où  whigset  tories  se  retrou- 
vaient d'accord  sur  cette  question,  et  les  journaux 
débordaient  d'invectives  à  l'adresse  de  notre  gouver- 
nement. 

En  dépit  de  toutes  les  excitations,  le  ministère 
Canning  ne  se  départit  point  de  la  neutralité  à  la- 
quelle il  s'était  engagé  dans  le   congrès  de  Vérone. 


(i)  Pendant  la  guerre  de  l'Indépendance,  il  est  curieux  de  voir 
le  dédain  des  Anglais  j)our  leurs  alliés,  et  l'irritation  des  Espa- 
tçnols  contre  les  hérdlir/iies  dont  le  concours  assurait  leur  salut. 
11  faut  lire  parallèlement,  pour  s'en  rendre  compte,  l'ouvraj^e 
classique  anj^^lais  :  Histoire  de  lu  (jiierre  de  la  J'éiiinsule.dc  sir 
Charles  Napier,  et  l'excclieul  ouvrage  esi)aj|^nol  du  fjencral  Ar- 
teclie,  Historia  de  la  ffuerru  de  Inde  pende  ncia,  en  cours  de 
publication.  Le  tome  vu  (i8ii^  a  paru  eu  i8(ji. 


LA  COROGNE  (1823)  305 

II  arrêta  les  préparatifs  de  plusieurs  expéditions  par- 
ticulières, destinées  à  secourir  la  cause  espaiSfnole. 
Mais  il  ferma  les  yeux  quand  le  colonel  sir  Robert 
Wilson  s'embarqua  à  Falmouth  avec  une  vingtaine 
d'officiers  ang-Iais  pour  La  Corogne. 

Il  semblait  que  Wilson  était  indiqué  pour  ces 
aventures.  Il  était  de  ceux,  comme  Fabvier,  qui  les 
cherchaient  partout. 

Wilson  avait  fait  partie  de  l'état-major  de  l'empe- 
reur Alexandre  et  servi  contre  nous  en  1812  eten  i8i3. 
En  18 16,  à  Paris,  il  avait  contribué  à  l'évasion  de 
Lavalette.  Brouillé  avec  la  Russie,  inactif  en  Angle- 
terre, il  était  allé  dans  l'Amérique  du  Sud  offrir  son 
épée  à  Bolivar,  Député  à  la  Chambre  des  communes, 
il  quitta  le  Parlement  pour   l'Espagne  (i). 

Nos  succès  forcèrent  la  légion  libérale  de  quitter 
Lugo  et  de  se  replier  sur  La  Corogne.  Elle  y  trouva 
une  seconde  légion,  organisée  par  un  officier  belge 
du  nom  de  Janssens,  et  se  fondit  avec  elle,  à  l'excep- 
tion de  Gauchais,  deMichelet  et  de  Pombas,  qui  n'en- 
tendaient servir  qu'avec  leur  grade. 

Il  s'y  joignit  un  détachement  de  lanciers  de  la 
liberté  qui  avait  été  formé  à  Madrid  par  l'ancien 
chef  d'escadron  Pascal  Eymard.  Ces  lanciers  étaient 

(i)  Thomas  Robert  Wilson  était  né  en  1777.  Après  i83o,  il 
fui  replacé  dans  l'armée  anglaise  et  passa  lieutenant-général  en 
i84i.  En  1842,  il  reçut  le  gouvernement  de  Gibraltar,  qu'il  cou- 
serva  jusqu'à  sa  mort,  en    1849. 


?M  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

arrivés  trop  tard  pour  ag-ir  sur  la  Bidassoa.  Ils  re- 
culèrent sur  les  Asturies,  en  dispersant  quelques 
Landes  royalistes,  atteig-nirent  Lug-o,  où  ils  furent 
passés  en  revue  par  Ouirog-a,  et  de  là  gag-nèrent  La 
Corog-ne. 

Ces  troupes,  réunies  à  4  ou  5oo  hommes  de  lig'ne, 
c\  i.5oo  miliciens  du  Guipuzcoa,  sous  la  conduite  de 
l'énerg-ique  colonel  Soroa,  et  à  la  g-uerilla  du  chef 
El  Pastor,  formaient  une  garnison  solide,  décidée  à  la 
résistance,  et  servie  encore  par  les  avantag-es  naturels 
que  présente  La  Corog-ne. 

La  ville  est,  en  effet,  composée  de  deux  parties  :  la 
villebasse,  qui  estle  port  (pescaderia),  avec  des  rues 
étroites  et  tortueuses;  la  ville  haute,  sur  le  flanc  du 
coteau,  protégée  par  une  citadelle  et  une  ceinture  de 
murailles.  Autour  de  la  ville  haute,  des  collines 
rocheuses  couvertes  de  défenses.  C'est  au  pied  de  ces 
collines  que Soult  avait  atteint  l'armée  anglaise  du 
général  John  Moore  après  quinze  jours  d'une  pour- 
suite acharnée  à  travers  les  ravins  de  la  Galice,  sous 
la  pluie,  et  par  des  chemins  affreux  (janvier  1809). 
Mais  les  Anglais  nous  y  avaient  arrêtés  toute  la  jour- 
née, et  ils  avaient  profité  de  la  nuit  pour  s'embar- 
quer. La  Galice,  occupée  d'abord  par  Soult,  l'avait 
été  ensuite  par  Ney,  pendant  que  Soult  descendait  en 
Portugal.  C'est  au  milieu  de  tous  ces  souvenirs  que 
innrchnient  les  soldats  de  i8?3. 


>LA  COROGNK  (1823)  807 

Le  22"  Bulletin  de  l'armée  d'Espag-ne  s'exprimait 
ainsi  : 

«  Le  lieutenant-g-énéral  comte  Bourke  annonce  à 
S.  A.  qu'il  est  arrivé  à  Lugo  le  lo.  Il  a  été  parfaite- 
ment accueilli  par  toute  la  population  de  cette  ville 
et  de  ses  environs.  Le  g"énéral  Morillo,  qui  lui  avait 
fait  connaître  depuis  plusieurs  jours  qu'il  remplirait 
les  conditions  d'après  lesquelles  le  comte  Bourke  était 
autorisé  à  recevoir  ses  propositions,  l'attendait  à 
Lug-o  afin  de  s'entendre  avec  lui  sur  les  mesures  à 
adopter  pour  que  ses  troupes  pussent  agir  de  con- 
cert avec  les  nôtres.  Par  suite  de  cette  conférence,  le 
mouvement  sur  La  Corog-ne  a  commencé  le  12. 

v  Le  g"énéral  Huber,  qui  n'a  pas  cessé  de  pour- 
suivre les  débris  des  corps  révolutionnaires  battus  par 
lui, ainsi  que  parle  g'énéral  d'Albig-nac  dans  les  Astu- 
ries,  e.st  entré  en  Galice  en  suivant  les  bords  de  la 
mer.  Etc. 

»  An  quartier  g-énéral  de  Madrid,  le  iG  juillet. 

«  Par  ordre  de  S.  A.  R. 
«  Le  major -général,  comte  Guilleminot  (i).  j> 

Appuyé  à  droite  par  Huber  et  d'Albig-nac,  à 
g"auche  par  Morillo,  dirig-é  contre  Orense,  où  s'é- 
tait   enfermé   Palaria,  Bourke    s'avança   contre    La 

(i)  On  voit  que  la  Restauration,  qui  empruntait  à  l'Empire  ses 
généraux,  lui  empruntait  aussi  ses  Bulletins. 


308  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Gorog-ne.  Il  arriva  devant  la  ville,  le  i5  juillet.  Elle 
était  bloquée  du  côté  delà  mer  par  une  escadre  fran- 
çaise. 

Les  hauteurs  de  Sainte-Marg"uerite,  défendues  en 
1809  par  les  Ang-lais  et  que  des  Ang-lais  contribuaient 
encore  à  défendre  en  1828,  furent  attaquées  avec 
vig-ueur  par  le  7*  de  ligne  et  enlevées  (i).  Les  Espa- 
g-nols  reculaient  et  nos  troupes  approchaient  des  murs 
quand  elles  virent  tout  à  coup  se  dresser  devant  elles 
un  drapeau  tricolore  autour  duquel  se  serraient  deux 
ou  trois  cents  hommes.  Des  interpellations — en  fran- 
çais —  partent  des  deux  rangs  opposés.  Après  un 
moment  de  surprise,  le  7^  de  lig-ne  s'élance  à  la  baïon- 
nette, et  s'efforce  de  saisir  le  drapeau  proscrit.  Les 
réfugiés  l'arrêtent  par  une  fusillade  bien  nourrie,  le 
repoussent  et  permettent  aux  Espagnols  de  reprendre 
les   positions   abandonnées.   Mais   l'affaire   avait  été 

(3)  a  Le  7'  léguer,  à  la  lète  duquel  était  M.  deLaRocliejaquelein, 
a  fait  des  prodiges  de  valeur.  11  a  escaladé  des  rochers  presque 
inaccessibles  dont  dépendait  le  sort  de  cette  journée,  qui  m'ont 
rendu  maître  des  hauteurs  où  l'ennemi  s'était  retranché.  Parve- 
nus au  sommet,  les  soldats  da  7',  guidés  par  ce  brave  général, 
ont  couru  sur  les  ouvrages  qui  ont  été  aussitôt  enlevés.  La  pré- 
cipitation a  forcé  l'ennemi  à  nous  laisser  ses  munitions  de  guerre 
et  de  bouche  ;  plusieurs  caissons  et  3  bouches  à  feu  sont  restés 
en  notre  pouvoir.  On  m'assure  que  Wilson  est  dans  cette  place 
ainsi  que  plusieurs  transfuges  (raDrals.  Je  serais  porté  à  le  croire 
par  lu  vi(juureiise  résistance  (juej'ai  éprouvée,  cl  racharnement 
de  la  défense.  Etc.  «(Rapport  de  Hourke.  Au  bivouac,  devant  La 
Corogne,  i5  juillet.)  Arcli.  Guerre.  /^/V/.,  juillet  i8a.'L  Hourke 
ne  parle  pas  du  drapeau  tricolore,  et  ses  soldats  imitèrent  ]ilus 
tard  sa  discrétion. 


LA  COROGNE  (i823)  309 

chaude.  Le  colonel  Soroa  restait  sur  le  terrain,  avec 
plusieurs  officiers,  et  Wilson  était  blessé. 

Voilà  comment,  à  l'extrémité  de  la  Péninsule,  loin 
de  la  Bidassoa,  nos  deux  drapeaux  se  retrouvèrent 
encore  une  fois  en  présence. 

La  ville  fut  bientôt  investie  et  Bourke  offrit  à  Qui- 
rog-a  une  capitulation  honorable.  Loin  de  l'accepter, 
Ouiroga  publia  une  proclamation  qui  portait  peine 
de  mort  contre  quiconque  correspondrait  avec  les 
Français,  tiendrait  un  lang-age  capable  d'affaiblir  le 
courag-e  du  peuple,  ou  parlerait  indirectement  de 
capituler. 

Wilson,  à  peine  rétabli  de  sa  blessure,  sortit  de  La 
Gorogne  pour  se  rendre  à  Vig-o.  Il  y  chercha,  de  con- 
cert avec  Palaréa^  une  diversion  destinée  à  couper 
nos  communications.  Il  essaya,  en  outre,  de  nég-ocier 
avec  Morillo,  pour  obtenir  une  suspension  d'armes 
pendant  laquelle  le  g-ouvernement  anglais  aurait  oc- 
cupé Vig-o,  La  Gorog-ne  et  d'autres  points  du  littoral. 
On  voit  que  l'Ang-leterre  ne  s'oubliait  pas  dans  ses 
sympathies  pour  le  libéralisme  espag'nol.  Il  ne  réussit 
pas.  Il  ne  réussit  pas  davantag-e  à  provoquer  un 
mouvement  révolutionnaire  dans  le  Portug-al.  Il  se 
rendit  alors  à  Cadix,  et  de  là  en  Ang-leterre. 

Quant  à  Quirog-a,  après  avoir  poussé  activement  la 
défense,  il  laissa  le  commandement  de  la  place  au 
g-énéral  Novella  Gampillo,  et  s'embarqua,  lui  aussi, 


310  LES  COMl'LUTS  MILITAIRES 

pour  Cadix  et  de  là  pour  l'Angleterre.  La  ville  n'ou- 
vrit ses  portes  que  le  1 1  août. 

Avant  la  capitulation,  les  réfugiés  français 
s'étaient  retirés  à  Vig-o.  Une  partie  d'entre  eux  mit  à 
la  voile  pour  lAngleterre,  Les  autres,  avec  Gauchais, 
reprirent  le  projet  de  Wilson  de  soulever  le  Portu- 
g-al.  Ils  descendaient  vers  Tembouchure  du  Minho 
quand  ils  furent  entourés,  à  La  Guardia,  par  des 
bandes  royalistes  qui  s'eng-agèrent  à  leur  laisser  la 
liberté  s'ils  désarmaient.  A  peine  désarmés,  ils  furent 
livrés  aux  autorités   françaises. 

Ramenés  à  Bayonne,  ils  furent  poursuivis  comme 
ayant  porté  les  armes  contre  la  France.  Un  tiers  en- 
viron fut  mis  hors  de  cause  après  une  long-ue  ins- 
truction. Les  autres,  au  nombre  de  45,  et  parmi 
eux  Gauchais,  Aymard-Desforg-es,  Lefebvre,  Christ, 
Final,  Poyanne,  Broissin,  Chaumereau,  etc.,  furent 
traduits  devant  la  Cour  d'assisesde  Toulouse  (24  avril 

1824)  (i;. 

Les  débats  portèrent  principalement  sur  le  combat 
du  i5  juillet  1823.  Les  officiers  et  les  soldats  de  la 
division  Bourke,  cités  comme  témoins,  s'accordèrent 
à  ne  pas  reconnaître  les  accusés, qui  furent  acquittés. 
Mais  Gauchais  ne  fut  pas  remis  en  liberté.  Retenu 
pour  l'aflaire  Berton,  il  comparut  devant  la  Cour  de 

(ij  Arcli.Nat.,t'oiuli5  cité  :  6070. (Transfuges  d'Espagne. )—  Acte 
d'accusation  devant  la  (lour  de  Toulouse.  —  Uauchais,  ouv.  cité. 


LA  COROGNE  (18J3)  311 

Poitiers  et  lut  condamné  à  mort  pour  la  seconde  fois. 
Comme  nous  l'avons  vu^  sa  peine  fut  commuée. 

Les  événements  de  Gatalog-ne  finirent  de  la  même 
façon  pour  les  réfug-iés  que  les  papiers  royalistes 
appellent  les  transfuges. 

Le  corps  d'armée  confié  au  maréchal  Moncey  com- 
prenait les  trois  divisions  Curial,  Damas  et  Donna- 
dieu,  dont  l'effectif  s'élevait  à  environ  21.000  hommes, 
renforcés  de  la  division  espagnole  du  baron  d'Éroles. 
Il  entra  en  Gatalog-ne  le  18  avril. 

Moncey  avait  fait  campag-ne  sous  la  République 
dans  les  Pyrénées-Occidentales,  sous  l'Empire  on 
Catalog-ue.  Rompu  à  la  g-uerre  de  montag-nes,  attentif 
et  prudent,  il  s'avançait  avec  une  lenteur  qui  ne 
laissait  rien  au  hasard.  Son  adversaire,  avec  uneég-ale 
prévoyance,  lui  opposait  des  qualités  singulières  d'ac- 
tivité, de  rapidité  et  d'audace  (i). 

Des  g-énéraux  espag-nols  de  1828,  Mina  fut  le  plus 
orig-inal  et  le  meilleur. 

Francesco  Espoz  y  Mina  était  un  paysan  de  la  Na- 
varre. Il    avait  quitté  la  charrue  pour  lutter  contre 


(i)  Voir  :  Campagne  de  Catalo/jne,  par  le  marquis  de  Marcil- 
lac,  coloael  à  l'état-major  du  4°  corps.  Paris,  1824,  in-S".  — 
Méinuires  sur  la  dernière  guerre  de  Catalogne,  par  FlorciU 
Gain,  aide-de-camp  de  Mina.  1828,  in-S».  — Mina,  ne  en  Navarre 
eu  178 1,  mourut  eu  i836.  Il  ne  faut  pas  le  confondre  avec  sou 
neveu  Xavier,  qui  fut  mêlé  au  soulèvement  du  Mexique,  pris  cl 
lusilloen  1817. 


312  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Napoléon,  et  sa  bravoure  l'avait  porté  aux  plus  hauts 
grades.  En  i8i4,  il  s'était  retiré  en  France  pour 
échapper  au  despotisme  de  Ferdinand  VII.  En  1820, 
il  repassa  la  fiontière,  dispersa  les  bandes  royalistes 
de  la  Navarre,  puis  de  la  Catalogne. 

Il  avait  pour  chef  d'état-major  leg-énéral  Zorraquin, 
de  l'arme  du  g'énie,  excellent  officier;  pour  lieute- 
nants, les  g-énéraux  Milans,  Llobera  et Torrij os.  Torri- 
jos  devait  être  fusillé  en  i83i  pour  tentative  d'insur- 
rection contre  Ferdinand  VII.  On  voit  que  si  les  com- 
plots militaires  ont  cessé  de  bonne  heure  chez  nous, 
ils  ont  duré  long-temps  en  Espag-ne. 

Après  avoir  nettoyé  la  province  des  bandes  roya- 
listes et  org-anisé  ses  forces,  Mina  avait  adopté  un 
plan  conforme  à  ses  anciennes  habitudes  militaires. 
Il  consistait  à  éviter  tout  eng-ag-ement,  à  harceler  sans 
cesse  nos  troupes,  à  intercepter  nos  convois,  à  couper  , 
nos  communications.  Pendant  plus  d'un  mois,  il  ' 
évolua  avec  une  habileté  et  une  rapidité  remarquables 
dans  le  quadrilatère  formé  par  Urgel,  Fig-ucras, 
Lerida  et  Tarrag-one,  échappant  à  toutes  les  pour- 
suites, ravitaillant  les  places,  levant  des  contributions 
et,  par  ses  exécutions  militaires,  frappant  de  terreur 
ceux  qui  se  déclaraient  pour  nous.  Serré  de  près  par 
nos  troupes,  il  éprouvait  parfois  des  échecs.  C'est 
ainsi  qu'il  fut  repoussé  devant  Vich^  et  perdit  Zorra- 
quin,   qu'il    remplaça    par    l'ancien    ministre    San- 


LA  COROGNK  (1823)  31 3 

Miguel.  Il  ne  put  ravitailler  Fig-ueras,  et  i^evint  à 
Barcelone,  vers  la  fin  de  juin. 

Pendant  qu'il  manœuvrait  dans  la  montag"ne,  où 
l'on  voyait  souvent  l'oncle  François  {el  tio  Fran- 
cisco) marcher  lui-même  à  pied,  un  fusil  à  la  main, 
à  la  tête  de  ses  troupes,  ses  lieutenants  opéraient  du 
côté  de  la  mer.  Barcelone  était  le  foyer  de  la  résis- 
tance. 

C'est  à  Barcelone  quêtaient  accourus  les  réfugiés 
d'Italie  et  de  France.  Des  officiers  italiens,  comme  les 
colonels  Olini,  Linati  et  Pachiarotti;  français,  comme 
les  lieutenants  Carrel  et  Bride;  des  sous-officiers  et 
des  soldats  déserteurs;  des  étudiants  des  universités 
d'Allemag-ne ,  des  Polonais  et  des  carbonari  s'y 
étaient  rassemblés.  Ils  formaient  une  légion  libérale 
partagée  en  trois  compagnies,  deux  de  Français,  la 
troisième  d'Italiens,  avec  un  peloton  de  lanciers  de 
Napoléon  II.  Nous  avons  revu  quelque  chose  de  cet 
assemblage  hétéroclite  dans  nos  auxiliaires  garibal- 
diens de  1870. 

La  légion  était  commandée  par  Pachiarotti,  qui 
avait  servi  avec  distinction  dans  l'armée  impériale. 
Une  partie  alla  contribuer  à  la  défense  de  Tarragone, 
l'autre  resta  dans  Barcelone.  Or,  la  ville  allait  être 
investie  par,  la  division  Curial , 

Mina  craignit  d'y  laisser  les  Français.  Si  la  ville 
succombait,  leur  iiiuit  était  certaine.  Il  les  fil   partir 

18 


314  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 


avec  une  colonne  destinée  à  soutenir  la  garnison  de 
Fig-ueras.La  place  est  à  deux  pas  de  notre  frontière. 
Ce  voisinag"e  permettait  aux  réfugiés  de  se  jeter  dans  ,-. 
la  montagne  et  de  pourvoir  isolément  à  leur  sûreté. 

La  colonne,  forte  de  1.700  hommes,  sortit  de  Barce- 
lone, le  10  septembre,  sous  les  ordres  du  brigadier 
Fernandez.  Elle  approchait  de  Figueras,  le  i5  au  J 
matin,  quand  elle  se  heurta,  près  de  Llado,  à  la  bri- 
gade Maringoné,  de  la  division  Damas.  Il  s'ensuivit 
un  combat  très  vif,  dans  lequel  la  légion  fit  des  per- 
tes énormes.  La  moitié  des  officiers  et  des  sous-offi- 
ciers resta  sur  le  terrain.  Tous  les  lanciers  furent  tués 
ou  pris. 

La  lutte  recommença  le  lendemain,  à  Llers,  entre 
les  mêmes  troupes.  Epuisés  par  six  jours  de  marche, 
ébranlés  par  l'échec  de  la  veille,  écrasés  d'ailleurs  par 
le  nombre,  les  soldats  espagnols  lâchèrent  pied,  et 
Fernandez  entra  en  négociation  avec  Maringoné.  La 
légion  refusa  de  mettre  bas  les  armes,  se  déclarant  r 
prête  à  se  faire  tuer  jusqu'au  dernier  homme.  Le 
général  de  Damas,  qui  venait  d'arriver,  signa  alors 
une  capitulation  qui  faisait  espérer  aux  réfugiés  fran-  f 
çais  que  leur  vie  serait  épargnée  (i). 

((  Le  lieutenant  général,  commandant  la  9^  divi- 
sion de    l'armée   des  Pyrénées   (4"^'^   corps),  certifie 

1)  ReluliuiL  (les  mouvements  cl  nj/èrulions  des  Iruupcs  pcn- 
ilanl  les Juiirnèes  des  i5  el  iG  seplemhre.  A.  G,  Ibid,,  sept.  ib23. 


LA  GOROGNE  (18^3)  345 

avoir  accordé  à  une  des  colonnes  constitutionnelles 
qui  se  sont  rendues  à  lui,  le  i6  du  présent  mois, 
sous  le  fort  de  Fig-uières  et  après  de  sang-lants  com- 
bats, la  veille  à  Llado,  et  le  jour  même  auprès  de 
Llers,  les  conditions  suivantes  : 

«  Article  I''''.  —  Les  troupes  constitutionnelles  es- 
pag-noles  se  rendront  prisonnières  de  g-uerre.  Elles 
auront  les  honneurs  de  la  g-uerre;  les  officiers  conser- 
veront leurs  épées. 

«  L'article  II  était  relatif  aux  bag-ages. 

«Art.  III.  —  Tous  les  étrang-ers  qui  font  partie  des 
troupes  constitutionnelles  seront  traités  selon  leur 
g-rade,  de  la  même  manière  que  les  autres  prisonniers 
de  l'armée  constitutionnelle.  Quant  à  ceux  de  ces 
étrang-ers  qui  sont  Français,  le  lieutenant-g-énéral 
s'eng-ag-e  à  solliciter  vivement  leur  g-râce.  Il  espère 
l'obtenir. 

«  Llers,  le  17  septembre,  à  sept  Iieures  du  soir. 
«    Sig-né  :   le  baron  de  Damas,  Juan  Cuadros   et 
Carlos  Brauneck. 

((  Approuvé  cette  capitulation,  Fernandez  (i).  » 

En  dépit  de  cette  capitulation,  les  Français,  au 
nombre  décent  ving-t,  furent  arrêtés. Quatre-vint-six, 
qui   appartenaient  encore  à  l'armée,  furent  envoyés 

(i)  Le  texte  de   cette    capitulation,  signée  sur    le   champ  dp 
lialaille,  comme  on  le  voit,  suit  la  Relation  citée  plus  liaiii. 


316  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

devant  les  conseils  de  g-uerre  et  condamnés  à  mort. 
Heureusement  pour  eux,  le  baron  de  Damas  remplaça 
le  duc  de  Bellune  au  ministère  de  la  g-uerre 
(ig  octobre  1828).  Il  obtint  une  commutation  de  peine. 

Plusieurs  des  prisonniers,  entre  autres  Carrel, 
n'étaient  plus  au  service.  Ils  n'en  passèrent  pas 
moins  devant  un  conseil  de  g-uerre  qui  les  condamna 
à  la  peine  capitale.  Le  jug-ement  fut  cassé.  Un  nou- 
veau conseil  de  g-uerre,  à  Marseille,  les  condamna  à 
mort,  une  seconde  fois.  Le  jug-ement  fut  encore 
annulé.  Ils  comparurent  enfin  devant  la  Cour  d'as- 
sises de  Toulouse,  qui  les  acquitta. 

Fig-ueras  avait  ouvert  ses  portes,  le  2G  septembre. 
Lerida  et  Urg-el  avaient  succombé  le  1 7  et  le  2 1  oc- 
tobre. Hostalrich,  Tarrag-one  et  Barcelone  tenaient 
toujours.  Barcelone  avait  été  entourée  par  Moncey 
d'un  véritable  camp  retranché.  Défendue  par  une 
nombreuse  g-arnison,  pourvue  d'un  matériel  considé- 
rable, soutenue  par  l'exaltation  des  habitants  et  par 
la  présence  de  Mina,de]Milans,de  Rotten,  les  derniers 
chefs  del'armée  libérale,  la  ville  pouvait  nous  opposer 
une  long-ue  résistance,  et  renouveler  les  merveilles  de 
courag-e  et  d'énerg-ie  qu'elle  a  fait  éclater  si  sou- 
vent (1).  Mina  cependant  offrit  de  traiter,  et  sig-na  le 

(i)  Parcxetnple,  lors  du  siège  ilc  171/1,  conduit  par  une  arm(''e 
française  sous  les  ordres  du  maréciial  de  Uemicii.  Ce  siège, 
peu  connu,  fut  aussi  etlVo}ableque  celui  de  Sarragosse  uu  siècle 
plus  tard. 


LA  COROGNT.  (18-23)  317 

2   novembre   une   capitulation    qui  nous    remettait, 
avec  Barcelone,  Tarrag-one  et  Hostalrich. 

C'était  la  fin  de  la  résistance  de  l'Espag-ne  consti- 
tutionnelle. 

En  capitulant  entre  nos  mains,  les  g-énéraux  d'ar- 
mées et  les  chefs  de  places  stipulaient  des  garanties 
pour  leur  sûreté  qu'ils  s'empressaient  de  chercher  eu 
France.  C'est  ainsi  qu'on  vit  affluer  chez  nous,  avec 
des  membres  des  Cortès  et  de  nombreux  fonction- 
naires civils,  la  plupart  des  officiers  généraux  de 
l'armée  constitutionnelle.  Ils  y  avaient  été  précédés  de 
l'Abisbal,  de  Morille,  de  Ballesteros,  qui,  malgré 
leur  défection,  ne  se  souciaient  pas  d'affronter  le 
légendaire  pardon  de  Ferdinand. 

Lu  seul  ne  parvint  pas  à  se  dérober  à  la  réaction 
absolutiste.  Ce  fut  le  chef  même  du  mouvement 
de  1820,  l'illustre  et  malheureux  Riego. 

Les  Cortès  de  Cadix,  pour  s'en  délivrer,  l'avaient 
nommé  au  commandement  de  l'armée  de  IMalaga, 
dont  le.chefZayas  inspirait  de  légitimes  défiances. 
A  Malaga,  Riego  fit  embarquer  pour  Cadix  Zayas 
et  d'autres  généraux,  fit  fusiller  quelques  suspects, 
rétablit  la  discipline,  leva  des  contributions,  puis 
partit  pour  rejoindre  Ballesteros.  Celui-ci,  battu  par 
nous,  s'était  engagé  à  ne  plus  marcher  contre  nous. 
(Capitulation  de  Grenade,  4  août.)  Riego  essaya  de 
l'entraîner,  et,  n'obtenant  rien  des  prières, le  fit  arrê- 

is. 


\ 


3if!  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

ter.  Mais  il  fut  forcé  do  le  relâcher,  par  les  soldats 
mêmes  de  Ballesteros,  et  il  reprit  la  campagne  en 
Andalousie. 

Coupé  de  la  mer  par  le  g-énéral  Loverdo  (du  corps 
de  Molitor),  poursuivi  dans  la  montag-ne  par  le 
général  Bonnemains,  il  fut  battu  à  deux  reprises, 
près  de  Jaen  et  près  de  Jodar,  et  abandonné  de  ses 
soldats.  Blessé,  suivi  seulement  de  trois  officiers,  un 
Espag-nol,  un  Italien  et  un  Anglais,  épuisé  de  fatigue 
et  mourant  de  faim,  il  s'arrêta  dans  une  ferme  à 
Arguillo,  près  de  la  Caroline.  Beconnu  par  les  paysans, 
il  fut  dénoncé  et  aussitôt  arrêté  (17  septembre).  II  y 
avait  juste  un  mois  qu'il  était  sorti  de  Cadix. 

Il  fut  amené  à  Andujar,  où  était  une  colonne  fran- 
çaise du  général  Foissac-Latour.  Il  y  fut  accueilli 
par  les  cris  de  mort  de  la  populace.  Il  dit  à  nos 
officiers  qui  le  protégeaient  contre  cette  foule  hur- 
lante et  féroce  :  «  Ce  sont  les  mêmes  qui,  l'an  der- 
nier, dans  cette  ville,  me  portaient  en  triomphe, 
dansaient  toute  la  nuit  sous  mes  fenêtres  et  m'em- 
pêchaient de  dormir.  » 

Qu'allait  on  en  faire?  Les  Espagnols  le  réclamaient 
comme  rebelle,  mais  les  Français  voulaient  le  garder 
comme  prisonnier  de  guerre.  C'était  le  sauver.  Le  duc 
d'Angoulême  crutdevoir  en  référera  Paris.  Déjà  les  re- 
présentantsde  la  Sainte- Alliance  à  Madrid  protestaient 
contre   l'idée    de   soustraire  un  (jrand  coupable  au 


LA  COROGNE  (IS^H)  S19 

(  liùtiment  qui  l'attendait.  Le  conseil  des  ministres 
il('cida  que  Rieg-o  serait  remis  aux  Espagnols.  C'était 
ligner  son  arrêt  de  mort. 

Il  fut  conduit  à  Madrid,  jug-é,  et  condamné  à  mort 
non  comme  militaire  pour  la  révolte  de  1820,  mais 
cumme  membre  des  Cortès  et  pour  la  part  qu'il 
avait  prise  à  la  déposition  temporaire  du  roi,  lors  de 
la  translation  à  Cadix, Mis  en  chapelle  le  5  novembre, 
il  fut  conduit,  le  7,  sur  la  place  de  la  Cebada.  Là  se 
dressait  une  potence  de  cinquante  pieds  de  hauteur. En 
présence  d'une  foule  immense,  contenue  par  des  régi- 
ments français,  Riego  fut  livré  au  bourreau  qui,  après 
lui  avoir  passéIacordeaucou,lui  sautasurles  épaules, 
tandis  que  deux  aides  le  tiraient  parles  pieds.  La  foule, 
jusqu'alors  silencieuse,  cria  alors  :  Vive  le  roi!  et  le 
corps  demeura  suspendu  au  gibet  toute  la  journée. 

Quelques  jours  après, le  12  novembre,  le  roi  rentra 
dans  Madrid,  sur  un  char  de  triomphe,  au  milieu  du 
délire  populaire  et  de  manifestations  incroyables. 

Le  duc  d'Angoulème  fut  de  retour  à  Paris  le  2  dé- 
cembre. 

Son  voyag"e,  depuis  la  frontière, n'avait  été  qu'une 
succession  de  fêtes.  Sa  réception  à  Paris  dépassa  la 
mesure. Il  le  reconnut  lui-même  avec  .son  bon  sens  or-  /" 
dinaire.  En  montant  à  cheval  auprès  de  la  porte  Mail- 
lot, il  dit  à  ses  aides-de-camp  :  «  On  nous  fait  faire 
\k  de  la  Don-r[uichotterie.  » 


V 


320  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Il  fut  reçu,  à  l'Arc  de  Triomphe,  par  une  députation 
de  tous  les  corps  de  l'Etat  et  de  la  capitale.  Au  dis- 
cours ditlij'rambique  du  préfet  de  la  Seine,  il  répon- 
dit simplement  :  «  Je  suis  heureux  d'avoir  accompli 
la  mission  qui  m'était  confiée,  d'avoir  rétabli  la  paix, 
et  d'avoir  montré  qu'on  peut  tout  faire  à  la  tête  d'une 
armée  française.  » 

On  avait  fait  venir  par  mer,  de  Cadix  à  Brest, 
o.ooo  hommes  de  lalig-neet  delag-arde,  choisis  parmi 
ceux  qui  avaient  contribué  à  la  prise  du  Trocadéro.  i 
Ils  formaient  la  haie  depuis  l'Arc  de  Triomphe  jus-  1 
qu'aux  Tuileries.  Louis  XVIII  attendait  sur  le  balcon 
du  palais,  avec  la  famille  ro^^ale,  les  ministres  et  la 
cour.  Le  prince  suivit  lentement  l'avenue  des  Champs-  J 
Elysées  et  ne  descendit  de  cheval  que  pour  aller 
se  jeter  aux  genoux  de  son  oncle,  auquel  il  rendait  ^ 
une  armée  et  peut-être  un  royaume.  «  Mon  fils,  lui 
dit  le  roi,  avec  la  majesté  qu'il  savait  prendre  dans 
les  g-randes  circonstances,  je  suis  content  de  vous.  » 
Puis,  le  tenant  par  la  main,  il  le  présenta  ù  la  foule, 
du  haut  du  balcon  des  Tuileries,  au  milieu  d'accla- 
mations enthousiastes. 

Celte  l)L'lle  journée  réconciliait  dans  la  gloire  la 
royauté  et  l'armée.  .Mais  elle  nous  coûtait  207  mil- 
lions (ij. 


i 


(i)  207,  827,  1)85  l'r.,  tel  fut    e  clii tire  des  d/pcnses  extraordi 


I 


LA  GOROGNE  (1.S23)  321 

Au  point  de  vue  militaire, malgré  réclal  donné  à  de 
modestes  succès,  la  g-uerre  d'Espag-ne  n'eut  qu'une 
médiocre  importance.  «  Ce  qui  me  fâche  dans  tout 
ceci,  disait  le  vieux  maréchal  Oudinot,  c'est  que  ces 
vens-là  croient  avoir  fait  la  guerre.  » 

Mais  comme  l'a  dit  avec  raison  M.  de  Martignac  : 
'<  La  question  de  la  guerre  de  1828  n'est  pas  une 
questioTi  de  stratégie.  C'est  une  question  toute  sociale,  vV- 
toute  politique...  »  {Essai  historique  sur  la  révolu- 
lion  d'Espagne.  M.  de  Martignac  avait  été  commis- 
saire civil  du  gouvernement  auprès  du  duc  d'Angou- 
lème.) 

Non  pas  de  politique  étrangère.  Car  Ferdinand  VII 
n'écouta  pasplus  nos  conseils  qu'auparavant,  et  notre 
influence  dans  la  Péninsule  fut  bientôt  annulée  par 
celle  de  l'Angleterre,  subordonnée  même  à  celle  de  la 
Piussie. 

La  guerre  n'eut  qu'un  heureux  résultat,  encore 
qu'il  fût  payé  bien  cher.  Ce  fut  de  rapprocher  la  Res- 
tauration et  l'armée.  C'est  le  sentiment  commun  à 
tous  les  royalistes.  «  Il  y  avait  en  France  deux  gloi- 
res; la  Restauration  les  a  confondues.  Il  y  avait  deux 
armées;  lorsqu'elle  tomba,  il  n'y  en  avait  plus 
qu'une.  »  (Lubis,  t.  i.) 

Jusqu'alors,  en  France    comme    à   l'étranger,   on 

naires  de  la  guerre  de  iSaS.d'aprèsl'évaluation  de  ISI.  de  Viilcle 
i^n  présentant  le  budE^et  de  182,').  (Séance  du  5  avril  1824.) 


322  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

croyait  qu'il  était  impossible  à  la  Restauration  de 
réunir  dix  mille  hommes  sans  s'exposer  à  une  révo- 
lution; sans  voir  le  drapeau  blanc  succomber  devant 
le  drapeau  tricolore.  Les  complots  militaires  des  an- 
nées précédentes  n'avaient  fait  qu'aug-menter  cette 
impression.  L'épreuve  venait  d'être  faite,  et  dans  des 
circonstances  difficiles,  puisque,  à  deux  reprises  au 
delà  de  la  frontière,  on  avait  ag-ité  devant  les  troupes 
le  drapeau  tricolore.  L'épreuve  avait  tourné  au  profit 
de  la  monarchie. 

C'est  ce  résultat  qu'avait  en    vue  Chateaubriand, 
lorsqu'il  poussait  à  la  guerre.  C'estcelui  qu'il  escomp- 
tait, dans  un  mag-nifique  lang-ag-e,  avant  môme  la  fin      1 
de  la  campag-ne,  lorsqu'il  s'écriait,  dans  la  Chambre 
des  pairs  : 

«  ...Vous  le  savez,  Messieurs,  tous  les  efforts  ré- 
volutionnaires s'étaient  tournés  contre  notre  armée. 
On  n'avait  pu  soulever  le  peuple,  on  voulait  corrom- 
pre le  soldat.  Que  de  tentatives  faites  sur  nos  trou- 
pes !  Que  de  complots  toujours  dénoncés  et  sans  cesse 
renaissants  !  On  employait  jusqu'au  souvenir  de  la 
victoire  pour  ébranler  la  fidélité... 

«Eh  bien,  l'expérience  a  été  faite,  et  comme  je  n'en 
avais  jamais  douté,  elle  a  parfaitement  réussi.  Le 
coup  de  canon  tiré  à  la  Bidassoa  a  fait  évanouir  bien 
des  prestig'es,  a  dissipé  bien  des  fantômes,  a  ren- 
versé bien  des  espérances.    Huit  ans  de  paiv    rivaient 


LA  GOttOGJNE  (1823)  3:23 

moins  affermi  le  trône  lég-itime  sur  ses  bases  que  ne 
l'ont  fait  vingt  jours  de  guerre.  Un  roi  qui,  après 
nous  avoir  rendu  la  liberté,  nous  rend  la  gloire;  un 
prince  qui  est  devenu,  au  milieu  des  camps,  l'idole 
de  cent  mille  soldats,  n'ont  plus  rien  à  craindre  de 
l'avenir.  L'Espagne,  délivrée  de  la  Révolution;  la 
France  reprenant  son  rang  en  Europe,  et  retrouvant 
une  armée;  la  légitimité  conquérant  la  seule  force 
qui  lui  manquait  encore  ;  voilà,  Messieurs,  ce  qu'aura 
produit  une  guerre  passagère  que  nous  n'avons  pas 
voulue,  mais  que  nous  avons  acceptée.  Ces  grandes 
considérations  devraient  faire  cesser  toutes  les  divi- 
sions politiques.  Nous  devrions  imiter  ces  vieux  com- 
pagnons de  Gonegliano,  ces  vétérans  de  l'armée  de 
Gondé,  qui  dorment  aujourd'hui  sous  la  même  tente 
et  qui  n'ont  plus  qu'un  même  drapeau.  » 

Cette  guerre  marquait  la  fin  des  complots  militai- 
res. Voilà  pourquoi  elle  avait  sa  place  dans  ce  livre. 


CHAPITRE  X 
Les  proscrits  de  la  Restauration. 

Pendant  que  la  Restauration  et  l'armée  se  rappro- 
chaient pour  s'unir  enfin  dans  la  g-Ioire,  que  deve- 
naient ceux  de  ses  ennemis  atteints  par  la  réaction  de 
i8i5,  par  les  procès  de  1820  et  de  1822,  et  dont  le 
triomphe  de  1828  renversait  les  espérances  ou  prolon 
g-eait  l'exil  ? 

Les  proscrits  de  18 15  et  de  1816  étaient  les  plus 
illustres.  Aussi  l'histoire  les  a-t-elle  suivis  dans  les 
vicissitudes  de  leur,  destinée.  Tandis  que  beaucoup 
d'entre  eux,  anciens  membres  des  assemblées  de  la 
Révolution, se  retiraient  en  Belgique,  en  Hollande,  en 
Ang-leterre,  en  Allemag-ne,  les  g-énéraux,  surtout  ceux 
qui  avait  combattu  à  Waterloo,  ne  se  crurent  pas  en 
sûreté  dans  la  vieille  Europe  et  plusieurs  passèrent 
dans  le  nouveau  Monde. 

Ils  y  avaient  été  précédés  par  Joseph  Bonaparte, 
l'ancien   roi  d'Espagne,  qui  avait  gag-né   les  États 
Unis  dès  le  mois  d'août  18 if),  sous  le  nom  de  comte 
de  Survilliers.  Avec  l'a uluiis;it ion  du  Congrès,  Joseph 


f 


LES  PR(JSCK1TS  DE  LA  RESTAURATION  320 

fonda  sur  la  rivière  Delaware  la  propriété  de  Point- 
Breeze,  où  il  mena  jusqu'en  1882  une  vie  de  gentle- 
man-farmer  conforme  à  ses  modestes  goûts,  em- 
bellie pourtant  par  les  objets  d'art  et  les  souvenirs  de 
famille  qu'il  avait  conservés  de  sa  grandeur  passée  (i). 
Auprès  de  lui,  sur  le  mcmesol  hospitalier,  s'étaient 
fixés  le  comte  Real,  Reg-nault  de  Saint-Jean  d'Angély, 
et  Ouinette,  tous  les  trois  à  New- York;  Garnier,  de 
Saintes,  à  Philadelphie  ;  Lakanal,  ancien  membre 
de  la  Convention, qui  avaitrendu  tant  de  servicesdans 
le  comité  de  l'instruction  publique,  et  professeur  au 
lycée  Charlemag-ne  sous  l'Empire;  Lakanal,  retiré 
dans  rAlabama,où  il  cultivait  sa  terre  en  philosophe, 
comme  Gicéron  à  Tusculum,  jusqu'au  jour  où  il  fut 
appelé  à  dirig-er  l'Université  de  la  Louisiane. 

Avec  eux,  parmi  les  hommes  de  g-uerre,  on  trou- 
vait le  maréchal  de  Grouchy  et  son  fils,  le  colonel 
Alphonse,  le  g'énéral  Clausel,  qui  avait  refusé  le 
commandement  de  l'insurrection espag-nole  de  l'Amé- 
rique du  Sud,  pour  s'établir  sur  la  baie  Mobile  et  s'y 
occuper  d'agriculturejusqu'en  1820;  le  g'énéral  Simon 
Bernard,  qui  devint  brig"adier-g"énéral  dans  le  corps 
des  ing-énieurs  de  l'Union,  et  qui  mourut  ministre 
de  la  g-uerre  de  Louis-Philippe,  en  1889  ;  le  g'énéral 

(i)  Voir  :  Joseph  Bonaparte  en  Amérii/ue  (i8i5-i832),  par 
G.  Berlin,  ia-i8,  Paris,  iSgS.  Cette  histoire  d'exil, appuyée  sur 
(les  documents  américains,  est  pleine  de  dctails  et  d'intérêt. 

19 


326  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Rig-au,  que  Napoléon  appelait,  dans  son  testament,  le 
martyr  de  la  gloire  (i)  ;  le  g-énéral  Vandamme,  hé- 
ros des  armées  de  la  République  et  de  l'Empire,  qui 
méritait  d'être  maréchal,  mais  que  Napoléon  n'aimait 
pas,  parce  qu'il  avait  servi  sous  Moreau  et  qu'il  était 
resté  républicain;  les  deux  Lallemand,  Lefebvre-Des- 
nouettes,  et  bien  d'autres  réfugiés,  français,  italiens, 
polonais,  débris  de  nos  armées,  «  intrig-ants  et  hom- 
mes sans  aveu,  dont  les  Etats-Unis  foisonnent,  »  ^j 
comme  l'écrivait  dédaig-neusement  Hyde  de  Neuville, 
chargé  d'affaires  de  Louis  XVIII  auprès  du  gouver- 
nement de  Washington  (2). 

Hydede  Neuville  les  surveillait  d'assez  près.  Il  avait 
craint  d'abord  qu'en  se  groupant  autour  du  «  roi  in- 
partibus  »,  ainsi  qu'il  appelait  Joseph,   les  réfugiés   \ 
ne  s'entendissent  pour  conspirer  contre  Louis  XVIII  • 
ou  pour  favoriser  l'évasion  du  prisonnier  de  Sainte- 
Hélène.  Leur  tranquillité  le  rassura.  Il  finit  par  les  voir 

(i)  Voir  Souvenirs  des  guerres  de  l'Empire,  par  le  colonel  de 
cavalerie  Rigau.  Paris,  in-S",  184G.  Ils  sont  suivis  d'une  notice 
sur  le  général,  père  de  l'auteur.  Le  général  était  né  à  Agen,  en 
1758,  et  il  était  entré  au  service  en  1779,  comme  soldat  au  régi- 
ment de  la  Sarre.  11  mourut  en  1820,  à  la  Nouvelle-Orléans. 

(2)  Mémoires  et  souvenirs  du  baron  Hyde  de  Neuville,  3  vol. 
in-8',  1888,  t.  II.  Restaiirution  et  Louis  XVIII.  —  Hyde 
de  Neuville  avait  habité  les  Etals-Unis  pendant  l'Empire.  Il  y 
avait  connu  lu  général  Moreau.  Il  y  lut  ambassadeur  de  i8i6à 
ibaa.  Ambassadeur  en  I  ortugal  (iS'.ili!,  il  devint  ministre  de  la 
marine  dans  le  cabinet  Marlignac.  Royaliste  dévoué,  mais  clair- 
voyant, il  condamna  à  plusieurs  reprises  la  politique  des  ultras. 
Né  en  177^*,  mort  en  1857. 


LES  PROSCRITS  DE  LA  RESTAURATION  327 

avec  moins  de  défiance  et  par  espérer  de  les  récou- 
(  ilier  avec  la  monarchie  légitime. 

M.  de  Richelieu  lui  écrivait  :  «  Je  vous  invite  à 
suivre  envers  les  réfug-iés  la  marche  que  vous  avez 
observée  jusqu'ici.  Cherchez  à  ramener  par  des  vues 
(le  douceur  les  opinions  ég-arées.  Si  le  malheur  donne 
(|uelque  exaspération  et  si  l'on  ne  peut  pas  toujours 
exiger  de  lui  la  modération  dans  les  démarches  et 
Ils  paroles,  on  peut  du  moins  lui  faire  sentir  que  les 
expressions  de  la  plainte  ont  leurs  limites  et  qu'un 
rct'ug-ié  ne  doit  point  oublier  son  caractère  de  Fran- 
çais. ..  » 

Et  un  peu  plus  tard  :  «  Votre  conduite,  envers  les 
1  cfug-iés  me  paraît  dictée  par  le  meilleur  esprit.  Seu- 
lement, il  en  est  parmi  eux  à  qui  il  ne  faut  pas 
donner  d'espoir  de  retour,  tels  que  Lallemand  et  Le- 
lehvre-Desnouettes,  dont  la  trahison  a  précédé  de 
beaucoup  l'arrivée  de  Bonaparte  à  Paris.  Une  espé- 
1  a  lice  dans  un  avenir  plus  éloigné  doit  être  laissée  à 
(iiouchy  et  à  Glausel^  mais  dépendant  de  leur  con- 
duite, et  des  sentiments  qu'ils  manifesteront...  »  (ii 
auiU  1817,  t.  1 1.) 

Les  aventures  dug-énéral  Lallemand  aîné  fournissent 
r  épisode  dramatique  et  véritablement  romanesque  de 
(  ette  monotone  histoire  de  l'exil. 

Après  la  deuxième  abdication  de  Napoléon,  Sava- 
I  y  et  Lallemand  l'avaient  accompagné  jusqu'à  Roche- 


LKS  COMl'LOTS  MILITAIRES 


fort.  Ils  ne  furent  pas  autorisés  à  partir  avec  lui 
pour  Sainte-Hélène;  en  revanche,  malgré  leurs  pro- 
testations, ils  furent  embarqués  sur  un  vaisseau  an- 
g-lais  et  conduits  à  Malte,  où  ils  subirent  une  captivité  ; 
de  plusieurs  mois.  Relâché,  Savary  se  rendit  à  Trieste, 
d'où  le  gouvernement  autrichien  l'envoya  à  Gratz.  Il 
j  séjourna  jusqu'en  1819,  passa  en  Angleterre  et  re- 
vint à  Paris,  où  il  se  constitua  prisonnier  (1820).  Il 
comparut  devant  un  conseil  de  g-uerre  et  fut  acquitté. 
Mais  avec  un  zèle  intempérant,  il  offrit  ses  services  à 
la  Restauration  qui  n'en  voulut  point  (i). 

De  son  côté,  Lallemand  se  rendit  à  Constantinople. 
Il  s'y  heurta  à  un  firman  du  sultan  Mahmoud  II  qui  / 
interdisait  ses  États  aux  suppôts  de  son  ancien  allié.  '■ 
Il  se  dirig-ea  vers  la  Perse,  qu'il  trouva  ég-alement 
fermée.  Il  se  rabattit  sur  l'Ég-ypte,  où  Mehemet-Ali 
refusa  de  l'employer.  Il  se  décida  alors  à  rejoindre 
son  frère.  Celui-ci  s'était  retiré  aux  Etats-Unis  dès 
18 16,  et  s'y  était  marié,  en  181 7,  avec  une  demoiselle 
Girard,  de  Philadelphie  (2). 

Lallemand  aîné  n'était  pas  fait  pour  ces    joies  do-  ^ 
mastiques  et  tranquilles.  Il  avait  besoin  d'action    et 


(ly  Cf.  Mémoires  du  duc  de  Jiuvù/o,  I.  vin.  —  Savar}'  se  re- 
lira alors  dans  ses  terres  et  s'y  occiii)a  d'agriculture.  Il  publia 
ses  Mémoires  en  i8;!8(8  volumes  in-H°).  Après  i83o,il  commanda 
quelques  mois  en  Algérie.  11  mourut   en  iHlVA. 

(■>.)  Lallemand  jeune  (Henri)  mourut  en  i8;!3.  Sa  veuve,  rema- 
riée à  un  médecin,  n'rst  morte  qu'en  1880 


LES  PROSCRITS  DE  LA  RESTAURATION  329 

(!■  mouvement.  C'est  alors  qu'il  conçut  le  projet  de  la 
(  ilonie  agricole  et  militaii^e  restée  si  célèbre  sous  le 
Tijmde  CJiamp  d'Asile.  II  y  fit  travailler  d'abord  son 
Il  ère,  puis  le  g-énéral  Rigau  (i). 

Le  g-ouvernement  fédéral  avait  concédé  aux  réfug-iés 
(lis  terrains  dans  la  région  de  l'Ouest.  Mais  c'était 
lii.n  loin.  Lallemand  aimait  mieux  s'établir  à  proxi- 
mité du  Mexique,  dont  l'insurrection  pouvait  faire 
appel  à  ses  talents  militaires.  Après  avoir  soug"é  aux 
liords  de  la  baie  Mobile,  il  préféra  un  coin  du  Texas, 
[.endroit  n'était  pas  mal  choisi,  sur  les  bords  du  rio 
T;inidad,  à  ving-t  lieues  de  son  embouchure  dans  le 
-  ilfe  du  Mexique  ;  pays  désert,  mais  dont  le  sol 
jiaraissait  fertile,  avec  de  vastes  forêts  dans  le  voisi- 
nage. 

Une  g-oëlette,  partie  de  Philadelphie  le  i8  décem- 
liie  1817,  transporta  dans  l'île  Galveston  environ 
Mjo  réfug-iés.  Le  g-énéral  Rig^au  en  amena  un  second 

(1)  Sur  cet  épisode  curieux,  voir  :  Le  Texas  ou  Notice  liislo- 

■iiie  sur  le  Champ  d'Asile,   par  Hartmann  et   Milliard.  Paris, 

'ijin-S".  —  Le  Champ  f/'.4sz7e.  Tableau  topographique  et  histo- 

jue  du  Texas,  au  profit  des  réfug-iés.  ChezLadvocat.  Paris,  181 9, 

ii-s°.  —  Le  Champ  d'Asile  au  Texas,  ou  notice  curieuse  et  in- 

icicssante  sur  la  formation  de  cette  coloniejusqu'à  sa  dissolution, 

avec  des  renseii;-nements  propres  à  éclaircir  les  faits  et  à  venger 

li>s  malheureux  colons  descalomiiies  qu'on  leur  a  prodiguées,  par 

(;.   D.     Paris,  1820,  in-i8.    Ce  petit  volume    est  précédé  d'une 

gravure  qui    représente  quelques    colons  occupés  aux    travaux 

rustiques  avec  celte  lé;,'ende  :  «  On  reconnaissait  dans  ce  camp 

ces   braves  qui    pendant   2.t   ans  étonnèrent    l'Europe  par  leurs 

briilanls  exploits.  » 


330  LES   COMPLOTS  MILITAIRES 

convoi  qui  g'ag'na  avec  le  précédent  l'intérieur  du 
pays.  Chacun  reçut  dix  hectares  de  terrain  avec  les 
instruments  de  construction  et  de  culture  nécessaires. 

On  commença  par  tracer  le  plan  de  quatre  forts, 
Henri,  Charles,  du  Milieu,  de  la  Palanque,  élevés  ^ 
par  d'anciens   officiers    d'artillerie.  Quelque   temps 
après,  le  g-énéral  Lallemand  lança  une  proclamation 
datée  de  Galveston,  dans  laquelle  il  disait  : 

«...  Nous  nommerons  la  place  où  notre  colonie  a  v; 
été    établie    le    Champ  d'Asile.  Ce    nom,  en   nous 
rappelant   nos   adversités,  nous  rappellera   aussi   la 
nécessité  de  créer  une  nouvelle  patrie. 

«Lacoloniejessentiellementag-ricoleet  commerciale, 
sera  militaire  pour  sa  conservation.  Elle  sera  divisée" 
en  cohortes.  Chaque  cohorte  aura  un  chef  qui  sera 
tenu  d'avoir  un  reg-istre  g-énéral,  composé  des  reg-is 
très  réunis  de  chaque  cohorte.  Un   code  sera  rédigé 
sur-le-champ  pour  g-arantir  la  sûreté  des  propriétés 
et  des  personnes,  pour   prévenir  et  réprimer  l'injus- 
tice, pour  assurer  la  paix  des  hommes  et  déjouer  les  7 
projets  des  méchants. 

«Les  réfugiés  n'admettent  parmi  eux  que  des  Fran- 
çais ou  des  militaires  qui  ont  servi  dans  les  rang-s  de 
l'armée  française.  Pour  se  joindre  à  eux,  il  suffit  de 
posséder  l'un  de  ces  deux  titres  et  de  se  rendre  à  la 
Nouvelle-Orléans.  » 

L'état-major  g-énéral  était  représenté  par  Lallemand 


I 

î 


LES  PROSCRITS  DE  LA  RESTAURATION  331 

et  par  le  g-énéral  Rig-au,  commandant  en  second.  Les 
colons  étaient  partagés  en  trois  cohortes,  commandées 
cliacune  par  les  colonels  Douarche,  Sarrazin,  Four- 
nie. Chacune  possédait  un  médecin.  L'effectif  total 
ctait  d'environ  4oo  personnes,  sur  lesquelles  5  fem- 
mes, et  parmi  elles  la  fille  du  g-énéral  Rig-au. 

Les  colons  se  livrèrent  d'abord  à  la  chasse  et  à  la 
pèche.  Quelques-uns  furent  massacrés  et  mang-és  par 
lies  tribus  sauvag"es  de  la  région.  Mais,  sauf  ces  acci- 
dents, l'établissement  s'annonçait  assez  bien.  Mal- 
lieureusement,  l'Espagne,  de  qui  dépendait  le  Texas, 
souleva  mille  tracasseries  et  obligea  les  soldats-labou- 
reurs à  déguerpir.  L'exode  fut  lamentable.  Il  fallut 
tout  embarquer  sur  le  rio  Trinidad,  descendre  la 
rivière  et  s'entasser  dans  l'île  basse  et  malsaine  de 
(jalveston,  où  on  souffrit  de  l'inondation,  du  froid  et 
la  disette,  pendant  plus  d'un  mois,  en  attendant  le 
retour  du  général  qui  était  allé  à  la  Nouvelle-Orléans. 
I^nfin,  le  corsaire  Laffite,  de  la  Nouvelle-Orléans, 
envoya  un  de  ses  bâtiments  qui  ramena  les  colons  à 
Philadelphie. 

Pendant  ces  vicissitudes,  on  avait  ouvert  en  France 
une  souscription  en  faveur  des  réfugiés,  et  il  s'était 
formé  un  comité  de  répartition.  Les  fonds  étaient 
reçus  dans  les  bureauxde  la  Minerve,  et  chez  le  ban- 
quier Davilliers.  Mais  la  souscription  n'atteignit  pas 
100.000  francs  (90.0 10  fr.  iG  centimes,  exactement). 


i 


332  LF.S  COMPLOTS  MILITAIRKS 

C'était  maigre  pour  un  Eldorado,  et  tandis  que  Be-  ^ 
rang'er  célébrait  le  Champ  d'Asile,  on  apprit  qu'il  " 
n'existait  déjà  plus. 

Les  Etats-Unis,  pour  dédommager  les  malheureux 
colons,  leur  accordèrent  un  territoire  dans  l'AJabama, 
sur  le  Tombedg-e.  Le  g-énéral  Lefebvre-Desnouettes 
traita  avec  le  Congrès  de  l'établissement  nouveau,  de 
ses  limites,  de  la  distribution  des  concessions,  etc.  Il 
reçut  le  nom  de  canton  de  Marenr/o,  et  la  capitale 
celui  à'Aigleville.  Les  x-ues  en  rappelèrent  les  prin- 
cipales victoires  de  l'Empire.  Mais  ce  fut  la  dernière 
étape  des  réfugiés. 

Sing-ulière  destinée  que  celle  de  ces  soldats  de  la 
grande  guerre,  qui  essayaient  vainement  de  tromper 
l'inaction  pour  laquelle  ils  n'étaient  pas  faits. 

Lefebvre-Desnouettes,  tout  le  premier,  ne  pouvait 
s'habituer  à  l'exil.  11  avait  été  un  de  nos  plus  bril- 
lants cavaliers  avec  Lasalle,  Montbrun,  Fournier- 
Sarloveze,  Exelmans  et  Nansouty.  Lieutenant  de  dra- 
gons en  179^^,  il  était  aide-de-camp  de  Bonaparte  à 
Marengo.  Général  d'avant-c;arde,  il  avait  été  pris  par 
les  Anglais  en  Espagne  (1808),  et  conduit  en  Angle- 
terre. Evadé,  il  avait  conduit  ses  chasseurs  sur  tous 
les  champs  de  bataille  jusqu'à  Waterloo. 

Il  joignait  à  sa  bravoure  impétueuse  les  qualités 
morales  qui  forcent  l'estime.  Hyde  de  Neuville  disait 
<1('  lui  :  ((  Ce   caractfVo  étnit   de  cfuv    qu'on    admire 


LES  PROSCRITS  DE  LA  RESTAURATION  338 

dans  toutes  les  causes,  quelles  qu'elles  soient  :  une 
i;iande  douceur  unie  à  une  grande  fermeté,  un  dé- 
vouement sans  phrases  pour  celui  qu'il  avait  servi.  » 
Il  s'était  efforcé  d'obtenir  pour  lui  la  clémence  des 
lîourbons.  Le  général  n'eut  pas  la  patience  de  l'at- 
tendre. Il  s'embarqua  sur  V Albion,  qui  partait  pour 
l'Europe  et  qui  fit  naufrage  sur  les  côtes  d'Irlande, 
le  22  avril  1822.  Il  ne  se  sauva  que  huit  personnes, 
dont  deux  passagers.  Après  les  chevauchées  héroï- 
ques, les  misères  des  pontons,  les  joies  du  triomphe, 
les  revers  de  la  gloire,  l'injustice  de  la  proscription 
et  les  amertumes  de  l'exil,  telle  fut  la  fin  d'un  des 
plus  nobles  soldats  de  Napoléon  et  de  la  France  (i). 
Lallemand,  après  le  départ  de  son  ami,  s'était  fixé 
juiprès  de  la  Nouvelle-Orléans.  En  1823,  il  alla,  en 
llspagne,  mais  trop  tard  pour  être  utile  à  l'armée 
(•onstitutionnelle.  11  fut  enfermé  ([uelque  temps  à  Ca- 
dix, gagna  l'Angleterre  et  revint  aux  Etats-Unis.  Il 
avait  fondé  à  New- York  un  pensionnat  qui  promet- 
tait de  réussir,  quand  il  fut  rappelé  par  les  événe- 
ments de  i83o  à  Paris  (2), 


(i)  Le  générai  Lcfchvrc-Dosnoiicllcsclait  ne  à  Paris,  en  177^. 
Il  laissait  une  femme  et  une  fille,  qui  devint  RI"'  de  !»ancy  de 
Parabère,  dame  d'honneur  de  l'impératrice  Eugénie. 

{'>.)  L'avènement  de  la  Monarchie  de  Juillet  mit  un  ferme  aux 
aventures  de  Lallemand.  Il  trouva  le  repos  dans  un  siège  à  la 
Chambre  des  pairs,  en  i832,  devint  inspecteur-général  do  la 
cavalerie  en  t833,  gouverneur  militaire  de  la  Corse  en  1835,  et 
mourut  en  1889,  sans  laisser  de  postérité. 

19/ 


334  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

On  trouvait,  d'ailleurs,  un  peu  partout  de  ces  dé- 
bris des  armées  impériales. 

Quelques-uns  s'étaient  mis  au  service  des  insurgés 
espagnols  de  l'Amérique  du  Sud,  en  attendant  que  la 
cause  de  Bolivar  et  de  Saint-Martin  fût  aidée  par  les 
Wilson,  les  Dundaset  lesCochrane.  Quelques-uns  s'é- 
taient retirés  au  Brésil,  comme  legénéral  hollandais 
Dirk  de  Hoggendorp.  Hoggendorp,  ancien  aide-de- 
camp  de  Napoléon,  combattant  héroïque  de  Waterloo, 
honoré  des  dons  testamentaires  de  l'Empereur,  comme 
Rig-au,  Lallemand  "et  les  autres  fidèles,  faisait  de  la 
culture  au  Brésil,  comme  ses  frères  d'armes  des  Etats- 
Unis,  mais  avec  plus  de  succès.  Il  y'mourut  en  1822. 

D'autres  avaient  gagné  les  Indes  et  y  servaient  les 
princes  Indigènes  en  lutte  avec  l'Angleterre.  D'autres 
avalent  trouvé  asile  en  Egypte,  auprès  de  Mehemet 
Ali,  fondaient  des  écoles  militaires  et  des  arsenaux, 
dressaient  son  armée  à  l'européenne,  etc.  Tels  étaient 
le  général  Boyer,  les  colonels  Godin  et  Varin,  le  ca- 
pitaine Bolognini,  de  l'armée  italienne  ;  tel  surtout  le 
lyonnais  Sèves,  qui  avait  été  marin  à  Trafalgar,  hus- 
sard à  Waterloo,  et  qui  s'illustra  sous  le  nom  de  So- 
liman-Pacha, en  conduisant  à  la  victoire  ces  régi- 
ments de  fellahs  que  les  coups  de  bâton  avaient  trans- 
formés en  héros. 

Quelques-uns  enfin,  comme  les  frères  Baclieville, 
anciens   capitaines   dans    la   garde,   sf   bornaiont   à 


LES  PROSCRITS  DE  LA  RESTAURATION  335 

vovag'er  dans  le  Levant  et  l'Archipel  jusqu'en  1820  et 
nous  laissaient  un  curieux  récit  de  leurs  promena- 
des (i). 

La  plupart,  cependant,  sans  aller  si  loin,  s'étaient 
réfugiés  en  Angleterre,  comme  Drouet  d'Erlon,  Vau- 
doncourt,  Marbot,  et  bien  d'autres. 

Drouet,  proscrit  par  l'ordonnance  du  24  juillet, 
avait  d'abord  trouvé  refuge  en  Allemagne  lorsqu'il 
fut  condamné  à  mort,  le  10  août  1816.  Il  était  en 
Suisse  lors  de  la  conspiration  Didier  à  Grenoble. 
Gomme  nous  l'avons  vu,  il  était  prêt  à  prendre  la 
direction  militaire  du  mouvement,  et  il  avait  passé  la 
frontière. 

L'échec  de  cette  tentative  le  força  de  se  dérober 
sous  un  déguisement  et  de  se  réfugier  en  Angleterre. 

Vaudoncourt  a  raconté  lui-même  ses  vicissitudes (2). 
Chef  des  confédérés  de  la  Moselle,  en  i8i5,  il  avait 
réorganisé  la  garde  nationale  de  Metz,  et  s'était  chargé 
de  défendre  la  ville  contre  l'invasion.  Mal  secondé 
par  Miollis^  il  fut  forcé  de  quitter  Metz,  et  fut  con- 
damné par  contumace  tandis  qu'il  gagnait  la  Bel- 
gique. 

Il  passa  de  là  en  Allemagne  et  en  Italie.  C'était  le 
moment  où  éclatait  le  soulèvement  du  Piémont.  Vau- 

(i)  Voyages  des  frères  Bacheville,  «  après  leur  condamnation 
par  la  cour  prévôtale  du  Rhône,  en  1816  ».  Paris,  1822,  in-i8, 
chez  Corréard.  Ils  furent  relevés  de  leur  condamnation  en  1820. 

(2)  Vaudoncourt,  Ouince  ans  d'un  proscrit. 


336  LES  COMPLOTS  iMlLlTAIRES 

doncourt,  qui  avait  servi  plusieurs  années  en  Italie 
sous  le  prince  Eugène,  fut  nommé  général  de  l'armée 
piémontaise.  II  ne  s'entendit  pas  avec  la  régence,  et 
après  la  défaite  de  Novare  il  passa  en  Espagne. 

Il  s'y  trouva  en  relations  avec  Riego,  auprès  du- 
quel il  connut  un  singulier  personnage,  Cugnet,  dit 
de  Montarlot,  ancien  officier  de  l'Empire,  mêlé  au 
complot  de  l'Est,  et  débordant  d'un  bonapartisme  ex- 
travagant ;  Cugnet,  qui  avait  fondé  un  ordre  du  So- 
leil, qui  multipliait  les  brochures  et  la  propagande 
en  faveur  de  Napoléon  II,  et  qui  s'intitulait  lui-même 
lieutenant-général  de  l'Empire. 

Vaudoncourt  et  lui  poussèrent  Riego  aux  partis 
extrêmes,  et  le  compromirent  aux  yeux  de  Cortès.  Le 
gouvernement  exila  Riego  à  Lérida,  et  fit  arrêter 
Cugnet  et  Vaudoncourt  qui  furentdéférés  à  la  justice. 
Mais  les  poursuites  ne  furent  pas  menées  avec  beau- 
coup d'activité.  Vaudoncourt,  délivré,  passa  quelque 
temps  dans  Cadix  auprès  des  Cortès,  et  regagna  en- 
suite l'Angleterre.  Il  y  trouva  les  débris  des  légions 
libérales  qui  venaient  de  paraître  sur  la  Bidassoa,  et 
de  combattre  en  Galice  et  en  Catalogne. 

C'est  en  Angleterre  surtout  que  les  officiers  mêlés 
aux  affaires  de  1820,  et  que  les  contumaces  des  procès 
de  1822  avaient  cherché  un  refuge.  Déjà  l'Angle- 
terre et  la  Restauration  avaient  cessé  de  s'entendre. 
Les  événements  d'I'^spaiiiie  les  avaient  séparées  :  ceiiv 


LES  PROSCRITS  DE  LA  RESTAURATION  3,!T 

il'Oiient  achevèrent  de  les  brouiller.  La  chute  des 
Hourbons  n'excita  en  Ang-leterre  que  des  applaudis- 
sements. 

Ces  proscrits  de  1822  étaient  moins  illustres  que 
(eux  de  181 5.  Aussi  leur  exil  n'a  g-uéi'e  attiré  l'atten- 
lion  de  l'histoire.  C'est  dans  les  souvenirs  de  quel- 
ques-uns d'entre  eux  qu'il  en  faut  chercher  les 
iletails  (i). 

Leur  vie^  à  Londres,  se  concentrait  autour  de 
Suho-square,  qui  était  déjà  et  qui  est  resté  le  quartier 
français.  Elle  trouvait  un  foyer  dans  Danemark- 
Sireet,  chez  l'ancien  lieutenant  Desfossés,  un  des 
plus  braves  de  la  vieille  g-arde,  tué  plus  tard  au  ser- 
vice de  la  Grèce.  Dans  la  maison  hospitalière  de 
I  )esfossés  se  rencontraient  la  plupart  des  héros  de  ce 
livre. 

C'était  d'abord  Nantil,  devenu  d'introuvable  en 
l'rance,  encyclopédique  à  Londres;  Nantil,  maître  de 
Jaug-ue,  de  mathématiques,  de  dessin  et  de  musique; 
combinant  l'enseignement  de  la  g-ymnastique  avec 
celui  de  la  fortification  ;  mais  toujours  pauvre,  en 
dépit  de  tant  de  ressources,  parce  que  sa  bourse  res- 
tait toujours  ouverte  aux  camarades  (2). 

Avec  lui,  quelques-uns  de  ses  associés  de    1820  ; 

(i)  Vaudoncourt,  Ibid.  ;  Frédéric  Degeorg^e,  les  Proscrits  de 
la  Restauration,  dans  Paris  Révolutionnaire,  t.  iv  (^i834). 

{:'.]  Nantil.  réintéçrédans  l'armée  après  i8.3o,  devint  lieutenanl- 
colonol.  11  mourut  coiiimandaiU  de  place  à  Sainl-lMalo. 


338  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

l'ancien  lieutenant  Gaspard  Lavocat,  condamné  à 
mort  par  contumace,  devenu  plus  tard  député  ; 
l'avocat  Rey,  de  Grenoble,  également  condamné  à 
mort  par  la  Chambre  des  Pairs,  plus  tard  mag-istrat 
auprès  des  cours  d'Ang-ers  et  de  Grenoble  ;  le  capi- 
taine de  cavalerie  Michelet,  l'ancien  g-arde  du  corps 
de  Lacombe. 

C'étaient  ensuite  des  proscrits  de  1822  :  le  com- 
mandant Caron,  de  Marseille  ;  le  lieutenant  Delon, 
de  l'école  de  Saumur,  devenu  maître  de  lang"ue 
comme  Nantil  ;  Pombas,  le  compagnon  de  Berton 
dans  sa  marche  sur  Saumur  ;  l'ancien  professeur  au 
lycée  d'Angers,  Chauvet  ;  Poulain,  compatriote  de 
Chauvet. 

On  y  voyait  encore  parfois  Bénies,  frère  de  l'offi- 
cier tué  sur  la  Bidassoa,  le  journaliste  Degeorge,  de 
Béthune,  condamné  pour  délit  de  presse;  l'ancien 
adjudant-général  Zenovitz,  qui  prétendait  descendre 
de  l'empereur  byzantin  Zenon,  compromis  en  18 iG 
dans  l'affaire  du  Nain  tricolore;  et  surtout  Persat, 
l'extraordinaire  Persat,  ancien  capitaine  aux  lanciers 
de  la  garde,  qui,  ne  pouvant  plus  se  battre  pour  son 
Empereur,  s'était  battu  en  Italie,  en  Espagne,  en 
Grèce,  en  Amérique,  partout  où  le  droit  avait  eu  be- 
soin d'une  épée,  et  qui  ne  survécut  à  tant  de  folies 
héroïques  que  pour  finir  de  la  plus  lamentable,  dans -S 
un  cabanon  de  Bicôtre. 


LES  PROSCRITS  DE  LA  RESTAURATION  339 

En  dehors  du  groupe  Desfossés,  on  trouvait  dans 
la  colonie  française  le  général  Lallemand,  dont  a  vu 
les  pérégrinations,  Drouet  d'Erlon,  Vaudoncourt,  qui 
avait  fondé  avec  le  colonel  belg"e  Janssens  une  fabri- 
que de  liqueurs,  mais  qui  abandonna  la  distillerie 
pour  en  revenir  à  la  cartographie  et  à  l'histoire  mi- 
litaire (i)  ;  le  colonel,  plus  tard  g-énéral  Marbot,  dont 
les  Mémoires  ont  justifié  l'estime  que  faisait  de  lui 
Napoléon  ;  le  capitaine  Teyssié  de  Lamotte,  et  le 
lieutenant  de  Laverderie,  du  complot  de  1820  ;  enfin 
le  chef  descadron  Duverg-ier. 

Duverg-ier  avait  été  un  des  ag-ents  les  plus  actifs 
de  Lafayette.  Arrêté  pour  sa  participation  aux 
troubles  de  juin  1820,  il  avait  été  condamné  à  cinq 
ans  de  prison.  Enfermé  à  Sainte-Pélag-ie,  il  s'en  était 
évadé,  le  26  décembre  182 1,  g-râce  au  concours  du 
poète  Eug-ène  de  Pradel  (2).  Duverg-ier,  aventureux 
comme  Persat,  entra  plus  tard  dans  l'armée  de  Por- 
tug-al,  et  se  fit  tuer  au  service  de  D.  Pedro. 

On  y  vit  le  colonel  Fabvier,  de  retour  d'Espagne, 
en  1828. 

Les   événements  d'Espagne    avaient    arraché    les 


(i)  Vaudoncourt  fut  compris  dans  l'amnistie  de  1826  et  revint 
en  France.  11  participa  aux  journées  de  i83o,  mais  ne  fut  pas 
employé  par  le  gouvernement  nouveau.  Il  mourut  en  i84.t.  Il  a 
laissé  de  nombreux  ouvrages  d'histoire  militaire. 

(2)  Qï.Une  évasion  en  1821,  par  Eug.de  Pradel,  et  le  Moniteur 
du  iT)  février  1822. 


340  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

proscrits  à  leur  vie  triste  et  monotone.  Pendant  quel- 
ques mois  ils  avaient  échangé  le  brouillard  de  la 
Tamise  contre  le  soleil  de  la  Péninsule.  Ils  avaient 
promené  leur  vieil  uniforme  en  Galice  et  délivré  de 
la  rouille  le  sabre  des  grandes  journées.  Cette  éclair- 
cie  fut  courte,  et  la  défaite  de  l'Espagne  les  rendit  à 
l'Angleterre. 

La  vie  s'y  faisait  plus  sombre  et  plus  difficile. 
Quelques-uns  n'y  tinrent  plus.  Fabvier  partit  pour 
la  Grèce  avec  Delon  et  Robert.  Il  y  racheta  par  plu- 
sieurs années  d'héroïsme  quelques  semaines  d'erreur. 

11  y  arriva  en  1820,  au  moment  où  elle  semblait 
écrasée  par  l'intervention  de  Mahemet-Ali.  Jltravailla 
d'abord  à  y  organiser  une  armée  régulière.  Puis 
il  s'installa  dans  la  presqu'île  de  Methana,  y  fonda 
toute  une  ville  avec  des  magasins,  des  casernes  et  des 
arsenaux.  Il  l'occupa  avec  ses  bataillons  disciplinés  à 
l'européenne,  et  en  fit  le  centre  de  ses  opérations  con- 
tre les  Turcs.  Enfin,  il  conçut  le  projet  de  se  jeter 
dans  Athènes  assiégée  et  d'y  soutenir  la  résistance. 
Il  traversa  audacieusement  le  camp  des  Turcs  et  pé- 
nétra dans  la  ville.  Mais  il  perdit  dans  l'aventure  son 
lieutenant  Robert,  qui  fut  blessé  et  pris, et  auquel  le 
pacha  fit  couper  la  tète  (i3  décembre  1826). 

Il  fut  assiégé  à  son  tour  dans  l'Acropole,  et  forcé 
de  capituler  après  plusieurs  mois  de  longues  .souf- 
frances (juin  18:^7).    Il    ne  profita   de  sa  liberté  que 


LKS  PROSCRITS  DK  LA  RESTAURATION  341 

]ii)ur  se  remettre  au  travail  dans  sa  retraite  Je  Mé- 
thana,  qu'il  avait  appelée  Tactipolis,  et  à  laquelle 
les  Grecs  donnèrent  son  nom  FabvieropoUs.  Il  n'en 
sortit  que  lorsque  l'indépendance  de  la  Grèce  fut  pro- 
clamée^ et  il  revint  en  France  sans  avoir  voulu 
accepter  ni  grade  ni  récompense,  mais  il  laissait  là- 
bas  un  souvenir  que  la  Grèce  a  conservé.  «  Ceux  qui 
ont  le  culte  de  la  patrie  apprendront  avec  une  sur- 
prise mêlée  de  joie  que  le  nom  deFabvier  se  prononce 
encore,  dans  la  lang-ue  d'Homère,  au  pied  du  Taygète 
et  du  Parnasse  (i).  » 

Pour  les  proscrits  restés  à  Londres,  la  détresse  était 
venue.  20.000  francs  envoyés  par  Lafayette,  et  re- 
cueillis par  lui  dans  le  cours  du  voyag-e  triomphal 
qu'il  venait  de  faire  aux  f2tats-Unis  (1824-1825), 
avaient  rapidement  disparu.  L'Ang-leterre  se  mon- 
trait volontiers  libérale  envers  les  réfug-iés  d'Italie  et 
d'Espag^ne,  et  leur  dispensait  quelques  subsides.  Aux 
nôtres,  elle  n'accordait  que  le  sol.  Il  est  vrai  que  les 


(i)  A.  Mezières,  le  Général  Fabvier  en  Grèce.  Nancy,  i8.')8, 
ia-S"  (24  paçes). 

Fabvier  rentra  en  France  pour  assister  aux  journées  de  Juil- 
let. Nommé  maréchal  de  cacnp,  le  4  août,  il  fut  charçé  du  gou- 
vernement de  Paris  jusqu'en  i83i .  Général  de  division  en  1839, 
pair  en  i845,  député  de  la  Meurthc  en  1849,  ''  niourut  trop 
oublié  en  i855,  à  78  ans. 

11  fut  pleuré  par  les  Grecs  comme  un  compatriote.  En  appre- 
nant sa  mort,  tous  les  corps  de  l'Etal,  le  conseil  des  ministres, 
les  députés,  la  municipalité  d'Athènes  envoyèrent  des  adresses 
à  sa  veuve.  L'armer  ])orl;i  le  deuil  pendant  trois  jours. 


342  LRS  GOMI'LOTS  MILITAIRES 

nôtres  lui  rappelaient  de  fâcheux  souvenirs.  Voilà 
pourquoi  d'anciens  soldats  de  Napoléon  manquaient 
parfois  du  shilling-  qui  leur  était  nécessaire  pour 
prendre  leur  repas  dans  une  g-arg-otte  de  Princess' 
Street. 

Bien  peu  cependant  demandaient  à  rentrer.  Ils 
continuaient  de  demander  leur  soutien  à  leur  travail 
et  de  faire  respecter  la  France  par  la  dig-nité  de  leur 
vie  et  la  fierté  de  leur  disgrâce.  Les  savants  de  la 
troupe,  Nantil,  André,  Peg-ulu,  étaient  professeurs 
de  langue,  de  mathématiques  et  de  dessin,  dans  des 
pensionnats.  Rey,  Maillefer,  Benjamin  Laroche,  De- 
g-eorg-e  écrivaient  dans  les  journaux.  Rey  étudiait 
les  institutions  judiciaires  du  pays,  et  les  faisait  con- 
naître dans  un  livre  plein  d'intérêt  (1826J,  qui  devan- 
çait nos  études  contemporaines. 

A  l'exemple  de  Vaudoncourt,  Duverg-ier  fondait 
une  distillerie  dans  les  environs  de  Londres.  Brunet 
et  Mathieu  se  faisaient  commissionnaires  en  mar- 
chandises. Le  capitaine  Georg-e  s'instituait  médecin  ; 
le  capitaine  Michelet  donnait  des  leçons  d'équitation 
et  d'escrime;  le  capitaine  Pombas  faisait  des  jour- 
naux, et  un  ancien  ministre,  San  Mig-uel,  réfug-ié  à 
Londres  avec  Mina,  les  imprimait. 

Le  sacre  de  Charles  X  (2g  mai  1825)  fut  l'occasion 
d'une  amnistie  g-énérale  pour  les  proscrits  et  les  con- 
damnés politiques.  \a^  phis  grand  nombre  en  profita. 


LES  PROSCRITS   DE   LA  RESTAURATION  343 

Drouet-d'Erlon,  Marbot,  Vaudoncourt,  etc.,  rentrè- 
rent. Quelques-uns,  comme  Nantil,  Caron,  Pombas, 
furent  exceptés  de  la  clémence  ro^^ale;  d'autres  ne 
l'acceptèrent  pas.  Les  uns  et  les  autres,  une  trentaine, 
attendirent  que  la  France  se  délivrât  des  Bourbons; 
mais  cette  heure  tardait  à  venir. 

La  Restauration  avait  retiré  trop  d'avantages  de 
l'expédition  de  1828.  Malgré  son  attachement  pour  la 
paix,  elle  avait  compris  que,  dans  un  pays  comme  le 
nôtre,  si  la  guerre  est  la  plus  coûteuse  des  distrac- 
tions, c'est  aussi  la  plus  capable  de  satisfaire  l'orgueil 
national. 

Elle  intervint  en  faveur  de  la  Grèce  soulevée  depuis 
plusieurs  années  contre  les  Turcs,  et  menacée  de  re- 
tomber sous  le  joug"  musulman.  La  bataille  de  Na- 
Narin,  célébrée  par  nous  comme  une  victoire,  reg"ardée 
par  l'Ang-leterre  comme  un  malentendu  déplorable^ 
détruisit  la  marine  turque  (20  octobre  1827).  Mais 
une  armée  ég-j'ptienne,  commandée  par  Ibrahim-pacha. 
iils  de  Mehemet- Ali,  occupait  toujours  la  Morée. 

Un  article  sig-né  à  Londres  le  19  juillet  1828  décida 

qu'une  expédition  française  serait  charg-ée  de  faire 
LL'sser  les  hostilités  dans  la  Morée  et  d'obtenir  l'éva- 
cuation de  cette  contrée  par  les  troupes  turco-ég-yp- 
tiennes  ». 

Depuis  qu'on  redoutait  des  complications  en  Orient, 
le  gouvernement  de   r4harles  X  avait  fait  de  louables 


344  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

efforts  pour  réorg-aniser  nos  forces  de  terre  et  demcr. 
Il  avait  été  habilement  secondé  au  ministère  de  la 
g-uerre  par  le  lieutenant  g-énéral  vicomte  de  Caux^ 
ancien  officier  de  l'Empire;  à  la  marine,  par  le 
baron  Hyde  de  Neuville,  ancien  ambassadeur  aux 
Etats-Unis.  Tous  les  deux  déployèrent  une  si  intel- 
lig-ente  activité  que,  moins  d'un  mois  après  la 
convention  du  19  juillet,  les  troupes  de  l'expédition 
étaient   rassemblées  et  prêtes  à  prendre   la  mer. 

Elles  comprenaient  trois  brigades  d'infanterie  for- 
mées chacune  de  trois  rég-iments  de  Hg'ne,  sous  les  g"éné- 
raux  TiburceSébastiani,  Hig-onnet  et  Schneider  ;  un 
rég-iment  de  chasseurs  à  cheval  (le  3e)  ;  quatrecompa- 
'»-nies  d'artillerie  (800  hommes), avec  des  pièces  de  sièee 
et  de  campagne,  sous  le  colonel  de  Lahitte  ;  deux 
compag-niesdug-énie(4oo  hommes),  sousle  lieutenant- 
colonel  Audoy.  En  tout,  i4.ooo  hommes  avec  le  g-é- 
néral  Durrieu  comme  chef  d'état- major,  et  le  colonel 
Trezel  comme  sous-chef. 

A  qui  allait-on  donner  le  commandement?  Ce  fut 
l'objet  de  discussions  assez  vives  entre  Charles  X  et 
son  ministère,  qui  était  alors  présidé  par  M.  de  Mar- 
tig-nac.  Le  ministère  proposait  le  g-énéral  Maison  (i). 


(1)  Maison,  né  à  Epinay  ^Seine-el-Oisel,  en  1771.  Volontaire 
en  i7')3;  officier  des  armées  de  la  République.  Générai  de  bri- 
t^ade  en  iHoô  (Auslerlilz,.  de  division,  en  1812  (Russie),  chargé 
de  couvrir  la  l^;l!;if]ue  en   i8i4.  Rallié  à  Louis  XViM. 

Marécliui  di-    France   imi   iS'iS.    Kaliié  à  Lotiis-Philijipe.  Après 


LES  PROSCRITS  DK  LA  RESTAURATION  :rio 

<  h-,  Maison,  qui  s'était  sig-nalé  par  son  zèle  royaliste 
«Il  i8i5,  qui  avait  été  fait  marquis  en  1817,  pair  en 
1819,  avait  donné  dans  les  idées  libérales.  Dans  le 
procès  du  complot  de  1820,  devant  la  Chambre  des 
l*airs,  il  avait  trop  peu  dissimulé  ses  sympathies.  On 
ne  l'avait  pas  seulement  accusé  d'indulgence,  mais 
l'iicore  de  complicité.  Enfin,  depuis,  il  avait  constam- 
ment combattu  la  politique  de  M.  de  Villéle. 

Charles  X  aurait  préféré  Marmont  ou  Bourmonl, 
noms  malheureux  aux  yeux  du  peuple,  mais 
agréables  à  la  Cour.  De  Caux  insistait  pour  un  géné- 
1  al  populaire,  connu  dans  l'armée,  aimé  du  soldat. 
Le  roi  céda.  Maison  fut  nommé,  il  se  rendit  à  Toulon. 

Il  débuta  par  une  proclamation  aux  troupes  qui 
ressemblait  plus  aux  fiers  manifestes  de  la  Répu- 
blique qu'aux  tristes  ordres  du  jour  de  la  g-uerre 
d'Espagne  : 

Au  quartier-général  à  Toulon,  le  ï3  août  1828. 

Soldats, 

De  concert  avec  ses  alliés,  votre  Roi  vous  charge  d'une 
s^Tande  et  noble  mission.  Vous  êtes  appelés  à  mettre  un 
terme  à  l'oppression  d'un  peuple  célèbre.  Cette  entreprise 
qui  honore  la  France,  à  laquelle  tous  les  cœurs  généreux 
applaudissent,  ouvre  devant  vous  une  carrière  de  gloire 
que  vous  saurez  remplir.  J'en  ai  pour  garants  les  senti- 
ments et  l'ardeur  qui  vous  animent. 

iS3o, ambassadeur  à  Vienne  et  à  St-Pétersbourg. Ministre  en  i835. 
Mort  en  1840. 


346  LES  COMI'LOTS  MILITAIRES 

Pour  la  première  fois  depuis  le  xiii®  siècle,  nos  drapeaux 
libérateurs  vont  apparaître  aux  rivages  de  la  Grèce.  Sol- 
dats, la  dig-nité  de  la  couronne,  l'honneur  de  la  patrie 
attendent  un  nouvel  éclat  de  vos  services  ;  dans  quelque 
situation  que  les  événements  vous  placent,  vous  n'oublierez 
pas  que  de  si  chers  intérêts  vous  sont  confiés.  Des  priva- 
tions, des  fatigues  vous  attendent;  vous  les  supporterez 
avec  courage.  Vos  chefs  vous  en  donneront  l'exemple. 

Le  lieatenant-gcnéral ,  pair  de  France,  commandant  en  chef 
de  l'expédition  de  Morèe, 

Marquis  Maison  (i). 

Le  i3,  l'expédition  était  sous  voiles.  Retenue  par 
des  vents  contraires,  elle  ne  partit  que  le  17.  Le  2g, 
elle  débarquait  dans  la  rade  de  Navarin,  la  meilleure 
de  la  Morée. 

«  Les  Grecs  sont  dans  l'enthousiasme  de  notre  arri- 
vée, écrivait  Maison  au  ministre  de  la  g-uerre.  J'avais 
fait  placer  sur  le  rivag-e  où  l'on  devait  descendre 
deux  pavillons  blancs  au  bout  de  deux  perches,  afin 

(i)  Arch.  de  la  Guerre.  Corps  expéditionnaire  de  Morée.  — 
Ou  me  pardonnera  d'insister  sur  quelques  détails  de  cette  expé- 
dition, lis  ne  sont  pas  connus,  et  ou  ne  les  trouve  nulle  part. 

Voici  quelques  imprimés  à  consulter  :  Souvenirs  de  l'expé- 
dition de  Morée,  en  i8a8,  jiar  licssan,  ex-adjudant  sous-officier 
de  ranciennc  année.  V'alojjnes,  i83ô,  in-8°.  —  Souvenirs  de  la 
Murée,pour  servira  l'Iiistoirc  de  l'expédition  t'ranraisc  de  i838-2y, 
par  Dulieaume.  Paris,  iH'M,  in-8". 

Une  mission  scientifique  et  archéologique  était  attachée  à 
l'expédition,  sous  la  direction  du  colonel  IJory  de  Saint-Vincent. 
I^cs  arciiilcctes  Blouet  et  Dubois,  qui  en  faisaient  partie,  ont  com- 
mencé des  fouilles  intéressantes  à  Olympic.  Voir  Expédition 
sr.ii'ntifujue  de  Morée,  .(  vol.  avec  allas,  i8.ii-i8;!ri,  in-4",  l'arisj 
cIkv.  Lcvrault. 


LES  PROSCRITS  DE  LA  RESTAURATION  347 

que  les  canots  qui  partaient  des  divers  points  du 
inouillag-e  pour  porter  les  troupes  à  terre  se  dirig-ent 
dessus.  Les  Grecs  qui  se  trouvaient  sur  les  lieux  se 
sont  prosternés  à  terre  pour  saluer  nos  pavillons 
et  remercier  le  ciel  de  l'appui  qui  leur  arrivait.  Il 
n'y  avait  pas  une  heure  que  nous  étions  à  terre  que 
de  toutes  les  directions  nous  avons  vu  venir  des  Grecs 
avec  des  vivres  pour  vendre  à  nos  troupes.  »  (3i  août. 
A.  G.) 

Bien  que  son  père  vînt  de  sig-ner  à  Alexandrie,  le 
f)  août,  avec  l'amiral  ang-lais  Codring-ton,  l'évacua- 
tion de  la  Morée,  Ibrahim  cherchait  à  g-agner  du 
temps.  Le  g-énéral  le  mit  en  demeure  de  s'embarquer 
ou  de  se  battre.  Il  s'embarqua.  Il  avait  près  de  26.000 
hommes,  etses  préparatifs,  commencés  le  9 septembre, 
se  prolong-èrent  jusqu'au  2  octobre. 

Le  2  octobre,  il  passa  une  revue  de  notre  armée, 
accompag-né  du  g'énéral  en  chef,  des  amiraux  de 
Rig'ny,  Heyden,  Malcom,  des  généraux  Durrieu, 
Hig'onnet,Sebastiani,  de  l'intendant  g"énéral  Volland, 
etc.  Il  fut  émerveillé  de  la  bonne  tenue  des  troupes, 
de  la  rapidité  et  de  la  précision  de  leurs  manœuvres* 
Ensuite,  il  déjeuna  sous  la  tente  avec  ce  brillant  état- 
major,  et  il  émerveilla  tout  le  monde  à  son  tour. 
«...  lia  étonné  tous  ceux  qui  ne  le  connaissaient  pas 
par  sa  sagacité,  sa  finesse  et  ses  manières  ouvertes; 
Il  a  bu,  et  bien  bu,  comme  unchrétion.  Il  était  ravi  de 


348  LIS  COMPLOTS  MILITAIRES 

l'accueil  qu'on  lui  faisait  et  y  répondait  de  la   meil- 
leure g-ràce  {i).  » 

Sa  grâce  était  doublée  de  malice.  En  parlant  de 
notre  expédition,  il  demanda  «  pourquoi  la  France,  ' 
après  avoir  été  faire  des  esclaves  en  Espag-ne,  venait 
maintenant  en  Grèce  faire  des  hommes  libres  ».  11 
était  impossible  de  mieux  apprécier  la  politique 
contradictoire  de  la  Restauration. 

Le  lendemain,  3  octobre,  il  nous  reçut  à  son  bord. 
Le  4i  il  partit  pour  l'Eg-ypte.  Aussitôt,  nos  troupes 
occupèrent  les  places  :  Navarin  le  6  ;  !Modon,  le  7; 
Coron  le  9  ;  sans  résistance.  Seul  le  château  de  Morée 
fit  mine  de  se  défendre.  Il  fut  pris  de  vive  force,  le 
3o  octobre,  par  le  g-énéral  Schneider,  sans  que  l'af- 
faire nous  coûtât  plus  de  deux  tués  et  d'une  vingtaine 
de  blessés  (2).  Les  pavillons  des  trois  puissances 
alliées  flottaient  sur  la  Morée  et  l'Archipel.  Mais  l'opi- 
nion fut  mécontente  de  ce  qu'Athènes,  illustrée  par 
tant  de  g-lorieux  souvenirs  et  défendue  si  énerg-ique- 
ment  par  Fabvier,  lestât  encore  sous  le  pavillon 
ottoman. 


(i)  Arch.  de  la  Guerre.  —  Maison  au  ministre.  (Au  quartier 
général  de  Navarin,  le  3  octobre  1838.) 

(2)  AtcH.  de  la  Guerre.  —  Journal  des  opérations  de  la  bri- 
gade Schneider  dans  le  golfe  de  Patras  (octobre  i8:i8),  jiar  le 
chevalier  de  Lostende,  chef  de  bataillon  au  corps  royal  detat- 
iiiajoi-. 


LES  PROSCRITS  DE  LA  Ri:S'rAURA'nON  34i) 

(Je  n'était  qu'une  question  de  temps.  La  Grèce  l'ut 
affranchie  l'année  suivante. 

Maison  en  revint  avec  le  bâton  de  maréchal.  Cette 
courte  et  facile  campagne  n'ajoutait  g-uère  sans  doute 
à  l'éclat  de  nos  armes.  Mais  elle  valait  mieux  que 
l'expédition  d'Espag-ne.  Elle  était  dans  la  tradition 
de  ces  g-uerres  g-énéreuses  qui  ont  fait  Thonneur  de 
notre  pajs^  celles  qui  ont  mis  nos  armées  au  service 
de  la  plus  noble  des  causes,  la  défense  du  droit  et  de 
la  liberté. 

Toutefois,  si  la  Restauration  achevait  de  se  récon- 
cilier avec  l'armée,  elle  recommençait  à  s'aliéner  le 
pays.  Les  fautes  du  ministère  faisaient  oublier  les 
services  des  soldats.  C'est  en  vain  que,  pour  occuper 
encore  l'attention  publique  et  la  détourner  des  em- 
barras intérieurs,  M.  de  Polig-nac  recourut  à  l'expé- 
dition d'Alg-er.  L'heure  attendue  par  les  proscrits 
sonna  enfin.  Le  drapeau  blanc  venait  à  peine  d'être 
arboré  sur  la  Casbah  d'Alg-er  (5  juillet),  quand  il  fut 
renversé  dans  Paris. 

Le  mardi,  28  juillet  i83o,  quand  le  gour  se  leva 
sur  Paris,  hérissé  de  barricades,  on  aperçut  sur  une 
des  tours  de  Notre-Dame  un  immense  drapeau  dont 
les  plis  flottaient  librement  au  vent   frais  du  matin  . 

C'était  lui  qui  reparaissait,  tout  à  coup,  après 
quinze  au^j  d'absence,  le  drapeau  de  Valmy,  de  FJeu- 

âû 


380  LES  GOMl'LOTS  MILITAIRIiS 

rus,  de  Marengo.  d'Austerlitz  et  de  Montmirail.  Et 
tous  ceux  qui  étaient  là^  dans  la  rue,  attendant  les 
soldats  de  Marmont  :  ouvriers  aux  bras  nus,  noircis 
par  la  poudre,  g-ardes  nationaux  aux  lourds  shakos, 
jeunes  g-ens  des  Ecoles  et  vétérans  de  l'Empire,  tous 
se  le  montrèrent  les  uns  aux  autres,  tous  levèrent 
leurs  armes  vers  lui,  et  le  saluèrent  d'une  immense 
clameur  de  joie  et  d'espérance. 

Le  drapeau  tricolore  était  revenu,  et  devant  lui  la 
Restauration  s'en  alla. 


CONCLUSION 


On  vient  de  voir  la  suite  des  complots  militaires 
uon  pas  tentés  (il  n'y  eut  qu'un  seul  commencement 
d'exécution),  mais  formés  contre  la  Restauration 
[lendant  plusieurs  années  :  ceux  de  Paris  en  1820, 
(le  Belfort  en  182 1,  de  Saumur  en  1822,  de  la  Bidas- 
soa  en  1828. 

Ils  réunissaient  des  officiers  de  l'ancienne  armée 
et  des  soldats  de  la  nouvelle  ;  les  uns  qui  avaient  à 
se  plaindre  de  la  monarchie  restaurée,  les  autres  qui 
croyaient  mériter  du  parti  libéral  ;  les  uns  et  les 
autres  conduits  par  les  chefs  du  libéralisme, 
Lafayette  et  d'Arg-enson,  dominés  eux-mêmes  par  les 
g-loires  militaires  de  l'Empire,  et  forcés  de  recou- 
rir contre  les  Bourbons  aux  souvenirs  de  Napoléon. 

Ces  complots  n'ont  pas  abouti.  Ils  pouvaient 
amener  la  g-uerre  civile.  Ils  n'ont  fait  qu'attirer  sur 
quelques-uns  des  conspirateurs  des  rig-ueurs  dont 
l'excès    a   retourné   l'opinion.    Aujourd'hui,    c'o'^t    la 


352  LES  COMPLOTS  MILITAIRES 

Restauration  menacée  qui  paraît  avoir  eu  tort  de  se 
défendre. 

On  lisait  dans  le  Globe,  du  28  août  i83i  :  «  II  J 
a  eu  comédie  pendant  quinze  ans.  Il  y  a  eu  des  cons- 
pirations soit  actives,  soit  assoupies,  pour  renverser 
le  trône  des  Bourbons,  et  les  conspirateurs  prêtaient 
et  reprêtaient  serment  de  fidélité  à  Louis  XVIII  et  à 
Charles  X,  les  uns  comme  militaires,  les  autres 
comme  députés  ;  ceux-ci  comme  avocats,  ceux-là 
comme  fonctionnaires.  M.  d'Argenson  et  beaucoup 
d'autres,  nous  pouvons  en  parler  savamment,  ont 
très  sérieusement  conspiré.   » 

Si  cette  comédie,  pour  parler  comme  le  Globe,  fait 
peu  d'honneur  au  parti  libéral,  que  dire  du  rôle  qu'elle 
imposait  à  l'armée  ? 

Lafayette  et  d'Arg-enson,  qu'on  savait  à  la  tête  des 
conspirations  et  qui  s'en  défendaient,  corrompaient  la 
conscience  de  la  jeunesse  libérale  et  la  liberté  même, 
comme  l'armée,  partagée  entre  ses  regrets  et  son  de- 
voir, également  prête  à  soutenir  le  trône  et  à  le  ren- 
verser, corrompait  la  discipline,  l'honneur  et  les  ver- 
tus militaires. 

Heureusement  cette  crise  a  pris  fin  en  1828. L'armée 
et  la  Restauration  se  sont  réconciliées  dans  le  succès 
(le  la  g-uerre  d'Espag-ne.  Mais  tandis  que,  dans  les 
expéditions  de  Moréeet  d'Alg-er,  l'armée  restait  fidèle 
uses  glorieuses  traditions,  la  lU-stauialion,  pour  rus- 


CONCLUSION  3."3 

ter  fidèle  à  ses  préjug-és,  travaillait  à  sa  propre  chute. 
Voilà  comment   s'est   fait,  en    quelques  jours   de 
juillet  i83o,  ce  que  n'avaient  pu   faire  quelques  an- 
nées de  conspirations  militaires. 


FIN 


TABLE  DES  MATIERES 


Préface i 

Chapitre  premier.  —  La  Restauration  et  l'Armée 5 

Chapitre  ii.  —  L'insurrection  de  la  Tribune 4' 

Chapitre  m.  —   Les  premiers  complots.  —  Le  complot 

du  bord  de  l'eau  (1818} 78 

Chapitre  iv.  —  Le  complot  de  Paris  (19    août  1820) 110 

Chapitre  v.  —  Les  complots  de  l'Est  :  Belfort  et  Colmar.  i4o 
Chapitre    vi.    —  Les   complots  de   Saumur  :  le  général 

Berton 178 

Chapitre  vu.  —  Les  quatre  sergents  de  La  Rochelle 212 

Chapitre  viii.  —  La  Bidassoa  (1828) soi 

Chapitre  ix.  —  La  Corogne  (i823) 292 

Chapitre  x.  —  Les  proscrits  de  la  Restauration 324 

Conclusion 'ôôi 


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